CHAPITRE VIII
Le général Salomon . — Son œuvre {suite).
La Banque Nationale d'Haïti. — Son rôle utile. — Son avenir.
Pour vaincre Tinsuprection de Miragoâne, étouffer dans le germe les soulèvements partiels qui en furent la conséquence, et finalement conduire intacte -son autorité présidentielle — jusqu'à obtenir même le renouvellement de ses pouvoirs — le président Salomon a puisé de nouveaux éléments de force <lans une organisation financière, inconnue de ses prédécesseurs, dont lui-même ne pouvait prévoir le rôle considérable qu'elle devait jouer et celui, plus grand encore, qui lui est destiné.
Je veux parler de la Banque nationale d'Haïti, institution purement française, œuvre personnelle du général Salomon, résultat de son énergique volonté — envers et contre tous — et laquelle, conduite avec la prudence qui caractérise le puissant instrument de crédit — la Société générale de Crédit In-
dustriel et Commercial de France — dont elle émane, a, peu à peu, conquis en Haïti la confiance générale, après avoir obtenu des pouvoirs constitués ses grandes lettres de naturalisation.
Mais avant tout quelques explications sont nécessaires.
Les révolutions, ou plutôt — parlons simplement — les émeutes périodiques, étaient, avant Tavènement du général Salomon, la forme habituelle de la transmission des pouvoirs. Et cela depuis bientôt trente ans. Un seul président, un nommé Nissage- Saget, si je ne me trompe, avait accompli sans trouble ses quatre années d'investiture, puis tranquillement regagné à Saint-Marc l'établi de tailleur à façon, d'où l'avait arraché un vote du congrès. Il est mort celui-là. Les érudits de Port-au-Prince l'appellent le Cincinnatus haïtien!... Passons.
C'était donc chose naturelle que de renverser un président, et j'ajoute qu'on ne courait pas grand risque.
Bien mieux, le programme était arrêté d'avance* A telle heure, tel jour. Compris. Parfait, c'est ente cidu.
Lîn garçon fort distingué est emporté un jour, subitement, par quelque fièvre. Des amis veillent
pieusement son corps. Tout à coup surgit un conspirateur notoire :
— Il serait prudent d^'interrompre la veillée avant minuit et de rentrer chacun chez vous!... Telles furent ses premières paroles.
— A minuit tapant, nous prenons les armes,
— C'est bien, nous restons ici.
— Comme vous voudrez.
Et lorsque, vers le milieu de la nuit, le premier coup de feu jeta sa note doublement sinistre dans cette chambre funèbre, instinctivement chacun régla sa montre.
Au petit jour, le président X.,,, réfugié dans un consulat, avait fait place nette au président Y, ., Et, trois jours après^ le pouvoir d'hier montait sur un paquebot, escorté et protégé par les sbires du successeur. On n'est pas plus aimable.
Aussi se forma-t-il, presque au grand jour, iiiie sorte de marché de Témeute.
Quand le président en charge ne rendait plus à la juain fiévreuse du spéculateur, — étranger ou Haïtien — que certains mécontentements se faisaient jour; ou encore que, se croyant maître de sa desiiaée, le protégé de la gent politico-financière, aban-
donnant ses protecteurs, cherchait son indépendance et se préoccupait avant tout de l'intérêt général, c'en était fait de lui.
Un remplaçant éventuel était vite trouvé — il y a toujours une moyenne annuelle de vingt candidats à la présidence — le syndicat financier était formé, les fonds réunis, les parts attribuées; on achetait quelques carabines et pas mal de consciences. En deux heures de temps, quelquefois moins, le drame était joué.
Parfois la résistance se prolongeait, alors il fallait bien recourir aux moyens extrêmes : un quartier de la ville flambait, puis deux, puis trois... enfin, ce qui était nécessaire. Devant cette manifestation péremptoire de la volonté nationale, Tancien n'hésitait plus. Il pliait bagage. Et, quelques heures plus tard, le corps consulaire venait saluer le nouveau chef de rÉlat — tandis que. dans les officines ministérielles les actionnaires du mouvement se partageaient les dépouilles-
Pour rester dans le vrai, je dois ne pas oublier qu'à côté du spéculateur triomphant, quelques autres trépignaient de rage et de désespoir. Ceux-là avaient vidé leur caisse jusqu'au tréfond pour soutenir jusqu'à la dernière minute la cause du parti vaincu. Pour ces derniers, tout cela s'enfonçait à l'horizon, dans l'infini, avec le steamer qui emportait l'ancien pré-
sident et... leurs fortunes. Mais patience, les actionnaires du prochain mouvement n'étaient-ils donc pas trouvés!... Vienne le moment, Tinstant favorable!... Et ainsi de suite par périodes continues.
Ce jeu de bascule a pris fin.
Il a pris fin tout uniment par rétablissement d'un instrument financier, lequel ne pouvant et ne voulant rien gagner à n'importe quel cataclysme, se trouvait placé ainsi pour devenir le soutien naturel du gouvernement établi, quelle que fut l'étiquette, et, par goût, de celui auquel il devait son fonctionnement.
Le marché de l'émeute devait s'effondrer bien vite devant cet élément nouveau.
Il devenait en effet difficile de recruter les spéculateurs du désordre. C'était l'évidence même qu'il s'agissait désormais de lutter, non plus avec des bons, mais l'argent à la main, contre un établissement de premier ordre, disposant de capitaux considérables et nullement disposé àlaisser perdre une partie — à laquelle pour l'instant cet établissement pouvait se considérer comme intéressé — si une fois elle venait à s'engager.
Mais le désarroi fut bien plus grand, alors qu'on vit la Banque d'Haïti grouper dans son orbite les
l68 HAÏTI EN 1886
nistrer sagement et la faire fructiQer. La maison était bonne, les agents de Bazelais y frappaient sans cesse. II n'y avait pas, pour celui-là, la recherche d'une spéculation — il aurait donné une bonne partie de sa fortune pour écarter l'homme qui, croyait-il^ serait toujours un obstacle à son retour en Haïti. Et il s'était saigné à blanc, du moins ledisait-il. Mais un jour le simple bon sens de l'homme d'affaires, lequel a su ramasser un gros pécule, sans avoir jamais eu à recourir aux spéculations hasardées, l'avertit à temps. Il mit tout le monde à la porte.
Jugez des autres.
Tel fut l'appui inespéré que l'ordre public trouva, en un moment critique, dans cette création d'importation étrangère — absolument désintéressée, au fond, de l'œuvre des partis — guidée simplement par le désir de réussir, de faire fructifier les capitaux confiés à son entreprise.
Ilest,dans un ordre d'idées — pas sensiblement éloigné toutefois du premier — un service peut-être plus important encore que la Banque nationale d'Haïti a rendu au pays.
Mais celui-ci, prévu par le président, désiré même^ lorsque le chef de l'État, nouvellement élu, combinait
ses premiers efforts pour implanter cet établissement ; lequel service d'ailleurs n'est que la conséquence naturelle des attributions qui furent concédées à la Banque.
Par l'article 15 de l'acte passé entre M. Laforestrie, ministre des finances, délégué spécial à Paris pour la circonstance, et M. Durrieu, président du conseil d'administration du Crédit Industriel — acte de concession dont je donne le texte intégral à la fin de ce volume — la Banque se trouva chargée du service de la trésorerie, et, par suite, de recevoir à l'encaissement toutes les sommes revenant à l'État, notamment les droits de douane sur l'importation et l'exportation. D'autre part, elle se trouvait chargée d'effectuer tous les payements pour le compte de l'État, y compris le service des intérêts et amortissements de toute dette intérieure et extérieure.
C'était, en un mot, concentrer dans les caisses de la Banque toutes les ressources du pays»
Et voici ce qu'il en advint;
 côté du marché de l'émeute fleurissait une autre industrie, tout aussi productive, sinon plus: l'industriedu fauxmandat — ou, plus exactement, le système des double et triple payements par le Trésor des mandats du gouvernement»
J'esquisse rapidement Tanalyse du système, son point de départ et le but toujours atteint:
A chaque émeute, — quelquefois à temps calme, suivant les besoins — quelque initié se préposait aux archives du ministère des finances. Et au plus fort de la lutte, quelques liasses, le plus possible, de mandats déjà payés —lesquels avaient été jetés négligemment sans autre mention dans quelque carton — étaient soigneusement recueillies et transportées religieusement, mais secrètement, au dehors.
Puis un ordre arrivait :
— Flambez finances !
Et les finances flambaient, et sous les décombres disparaissait jusqu'au dernier vestige de toute preuve de payement.
Alors quelques semaines après, véhiculés par des courtiers souvent inconscients, voici que les bienheureux mandats reprenaient vivement le chemin du Trésor. Avec quels transports ils étaient accueillis ! La brave caisse publique retrouvait de vieux amis.
La tradition n'était point interrompue en 1883, les finances flambèrent comme devant. Maintenant, comment les mandats qui n'étaient plus au ministère, mais bien dans les caisses de la Banque, furent-ils extraits de la Banque comme on les extrayait jadis du local ministériel?. ^. Le directeur de la Banque était
malade chez lui, retenu par une fracture de la jambe ; la plupart des employés, affolés par le mouvement et les incendies qui s'étendaient... Bref, on voudra bien me permettre, en cette question encore brûlante aujourd'hui (1), de n'accuser... que la force de l'habitude. Mais ceux, quels qu'ils soient, qui ne voulon rent à aucun prix rester les mains vides devant l'incendie des finances, n'oublièrent qu'une chose : c'est qu'un établissement privé était devenu le contrôle permanent du travail ministériel, et que sa comptabilité était le reflet exact de la comptabilité publique. C'était vraiment trop de légèreté : ils en furent punis* Quelques mandats se glissèrent d'abord timidement aux guichets de la Banque et furent payés ; ou ne s'aperçut de rien tout d'abord. Mais la fraude devait être rapidement découverte. Il fallut s'en tenir là, les porteurs en furent pour un court essai. Les livres de la Banque venaient attester les payements antérieurs.
Une enquête fut ordonnée, des poursuites criminelles intentées, sur la plainte même de la direction. Un employé de la Banque et un courtier de la place furent condamnés comme auteurs ou com-
(1) Consuller aux Annexes sur ceUe queslion de mandats, le rapport de la commission d'examen — documenl tout récent quo je livre aux médiialions du Ministère des Affaires Étrangères, ainsi que la Note explicative.
plices des détournements commis... Je n'entre pas dans les détails. Il y a quelques semaines, le Président exerçait en faveur de ces derniers — et sur la demande expresse des représentants de l'Angleterre et de la France — le droit de grâce que lui accorde la Constitution haïtienne.
Il me suffit d'avoir constaté que, grâce au service detrésorerie assuré par la Banque nationale d'Haïti, de fâcheux errements ne pouvaient plus avoir cours. Le gouvernement a sauvé en cette circonstance une somme de près de deux millions, laquelle, faute de preuves, il eût été obligé de payer à nouveau.
Du même coup, le local du ministère des finances paraît désormais à l'abri des flammes — du moment qu'il n'y a plus intérêt pour personne à brûler les petits papiers — ce qui n'est pas à dédaigner. Je me permets d'ajouter que ces tripotages honteux, où le vol s'abrite sous les apparences de bonne foi de certains tiers porteurs, deviennent à jamais impossibles; que, partant, la morale publique y gagne d'autant. — N'est-ce donc point quelque chose que cela?...
Un autre article de l'acte de concession mérite d'attirer l'attention, à cause de la portée qu'il peut avoir dans l'avenir, de ses conséquences probables. Je veux parler du privilège concédé par l'article 19 de cet acte.
En voici le texte ;
Art. 19. — La Banque, en tant que personne civile, jouira des droits de citoyen d*Haiti Elle pourra, en conséquence, contracter, acquérir et posséder des immeubles dans Fét^^ndue du territoire d'Haïti, prendre inscription hypothécaire, exercer toutes poursuites judiciaires, défendre et généralement jouir de tous les droits accordés par la loi aux citoyens de la République.
On sait, ou on ne sait pas, mais enfin je le rappelle, que Tarlicle 7 de la Constitution haïtienne, — devenu, je crois, Tarticle 5, depuis quelques mois, depuis la revision — refuse à Tétranger le droit de posséder sur le territoire d*Haïti. A Tégard de la Banque seule, les pouvoirs constitués ont fait fléchir les textes; le droit de posséder lui a été reconnu. . Je démontrerai rapidement plus tard que ce fâcheux article 1 — ou 5 — est depuis longues années la pierre triangulaire contre laquelle viennent se déchiqueter tout à la fois et les bonnes volontés du dehors et les efforts sérieux du dedans.
L'exemple de la Banque — dont les promoteurs n'eurent pas la peine de demander l'abolition en leur faveur des effets de* ce paragraphe pour l'obtenir — * l'empressement du gouvernement à offrir lui-même et spontanément le droit nouveau inauguré par ledit art* 19, constituent une démonstration suffisante. Il en résulte notoirement qu'aucune institution sé-
rieuse et utile ne saurait être implantée en Haïti, tant qu'on maintiendra cette preuve légale de défiance contre Tétranger dont on sollicite le concours.
Mais ce n'est point ce dont j'ai à m'occuper pour le moment.
Je prends le fait et constate qu'un établissement étranger, une personne étrangère, personne morale si vous voulez — ne nous attardons pas dans une distinction oiseuse — possède en Haïti les mêmes droits civils que le premier Haïtien venu. Et j'ajoute : lesquels droits ce même Haïtien peut posséder sans conteste en France, ou dans tout autre pays, n'importe lequel, j'entends pays à peu près civilisé.
Ayant acquis le caractère de citoyen haïtien, tout en ne perdant pas son statut personnel en France, la Banque — dont le siège social reste à Paris — ofifre, par son double caractère, des garanties morales et pratiques ; ses moyens et son action échappent à J'influence des fluctuations politiques du pays. Elle profite des passes bonnes, elle n'a pas à subir les mauvaises. Que si, en Haïti, elle jouit de la plénitude des droits de citoyen et peut en recueillir les bénéfices — d'autre part, elle se trouve en Europe en état de traiter de pair à pair avec le capital, dans le dcwnaine des affaires^
Elle existe donc comme le trait d'unioa naturel et parfait qui jusqu'à ce jour manquait absolument — le véhicule obligé et nécessaire de toutes entreprises agricoles et industrielles, lesquelles n'attendent, pour prendre racine sur le sol fécond de notre ancienne colonie, qu'un appui sérieux, réel et positif.
Voilà comment je comprends le rôle futur que les promoteurs de la Banque traçaient à leur entreprise quand ils rédigeaient l'article 19. Il me paraît que les signataires haïtiens — le général Salomon, son ministre délégué et le pouvoir législatif — étaient sur ce point en communauté d'idées avec M. Durrieu, alors que les premiers acceptaient la clause et que le Parlement la consacrait par ses votes.
Il est certain en effet, à mon avis, que le rôle utile de la Banque perdrait bientôt de son caractère d'utilité publique, si, indéfiniment, cet établissement se cantonnait dans cette agréable prébende : payer et recevoir, au lieu et place du Trésor public, sans autre souci que de prélever une très belle commission^ perçue sans autres risques.
Je suis toutefois le premier à reconnaître que vérir tablement^ — depuis les cinq années seulement que la Banque fonctionne — elle ne pouvait prétendre à autre rôle; qu'à tous les points de vue elle a prudemment agi en s'y maintenant.
Il y avait, avant tout, Tordre dans les finances à organiser — ce serait folie de vouloir édifier sur des ruines — elle s'est attelée à cette besogne vigoureusement, repoussant par système tout ce qui pouvait la distraire de cette tâche épineuse.
Mais, aujourd'hui que le terrain semble en partie déblayé, j'estime que le moment approche où la Banque, modifiant son attitude du début, démontrera qu'elle est outillée, mieux que quiconque, pour assurer ce progrès nécessaire, dont tout le monde parle sans jamais indiquer les moyens. Son intérêt personnel la pousse sans conteste dans cette voie. N'est-elle pas comptable des deniers de l'État, dont la progression accumulesesbénéfices?Nedétient-elle pas ainsi, dans le même ordre, toutes les garanties désirables ?
C'est donc à là Banque, dans un avenir prochain, — pour parfaire son œuvre — à ouvrir toute grande la large voie du travail national et à faire de la terre d'Haïti ce que celle-ci peut devenir sans trop d'efforts et rapidement : un centre merveilleux de productions multiples, toutes facilement réalisables. Ne s'agirait-il même que de modifier simplement le mode actuel de production, de l'étendre, de rendre par suite quelque valeur à la propriété foncière, que la Banque aurait encore une belle tâche à mener à bonne fin.
J'ajoute qu'elle seule peut le faire et que si elle ne le faisait pas, elle deviendrait graduellement — et probablement sans s'en rendre compte — un obstacle à la marche générale du pays.
Je mets en fait qu'aujourd'hui aucune affaire n'est possible en Europe pour Haïti, sans la participation de la Banque, ou tout au moins sans son appui.
La chose est facile à comprendre.
Un Haïtien ou un étranger, je mets les deux dans Je même sac, obtient du gouvernement une concession importante. Les uns veulent construire des chemins de fer, les autres établir des réseaux télégraphiques ou relier Haïti au reste du monde par un câble sous-marin ; d'autres encore parlent de marchés, de docks. On plaide pour la nécessité d'une usine à sucre — il n'en existe pas l'ombre d'une sur la terre où la canne pousse comme de l'herbe. Il s'agit, un autre moment, d'usines à décortiquer le cacao — il s'en est élevé une très importante pour le café, dont je parlerai plus loin. — ; et encore de scieries mécaniques... à venir, dans un pays où s'assombrisent chaque année les plus belles forêts du monde — alors que chacun continue à recevoir ses planches et ses bois de construction des États-Unis, par le même steamer qui jette à la douane les boîtes de sucre par milliers.
Je ne dis pas que tous ces projets soient immédiatement pratiques. Ainsi j'ai vu concéder par exemple, cette année, pas mal de kilomètres de chemin de fer dans un pays où on ne sait même pas ontretenir quelques mètres de route. Mais certainement tout est à entreprendre en Haïii, et chaque entreprise peut trouver aussitôt son utilité immédiate.
C'est dire en principe que tous projets sont bons, ou encore pourront être bons, surtout lorsque les Haïtiens, reprenant leur œuvre à son début, renonceront à mettre toujours la charrue avant les bœufs.
Maintenant examinons la filière — à peu près constante — par laquelle vont passer ces différentes affaires.
Le concessionnaire, l'acte de concession en poche, dûment ratifié par les Chambres et promulgué, — n'oublier jamais les prescriptions constitutionnelles, — part d'Haïti, le cœur gonflé de joie. La traversée passe vite pour le voyageur dont l'esprit galope dans des songes dorés.
Mais en Europe les illusions vont s'envoler, hélas ! Nous ne sommes plus au temps heureux où des mines légendaires trouvaient preneurs, où Ton s'arrachait à coup de billets de mille les actions des Glacières de l'Equateur. Le capital est devenu prudent, plus que cela, méfiant, et le règne des lanceurs d'affaires
Jhiypothétiques semble bien fini, pour Finstant du moins. Il faut s'expliquer. Quelques esprits audacieux ! — il s'en trouve encore, — s'arrêtent cependant à Texamen du projet, et l'espoir revient vite au malheureux concessionnaire qui fait la navette depuis ^es semaines, entre Paris, Londres, Vienne et Berlin ; sans oublier Bruxelles en Brabant — c'est la seconde étape obligée, après Paris.
Bientôt cependant, renseignements pris, le capitaliste apprend : qu'Haïti a, au service de ses affaires, une Banque sérieuse et riche, appuyée sur un des premiers établissements financiers de Paris ; qu'autour de cette Banque sont groupées les plus importantes maisons du commerce d'Haïti ; que, par conséquent, celle-ci peut réunir tous les capitaux nécessaires pour une bonne affaire — en toute connaissance de cause, puisqu'elle est sur les lieux et vit de l'existence du pays. De là à conclure que tout ce qui peut être proposé, en dehors de cette institution et des syndicats haïtiens, est mauvais, il n'y a qu'un pas. Et le concessionnaire est définitivement éconduit.
Alors entrent en jeu les agences d'affaires interlopes, les courtiers marrons. Toutes les boues des capitales sont remuées ; on ne parle plus que de cette affaire dans les bouges qui avoisinent le palafs de la ourse. Et, quelques mois après, l'Haïtien revient
l80 HAÏTI EN 1886
tristement chez lui, le gousset plus léger, et l'étranger se perd dans la nuit des temps. Mais Taffaire, qui était excellente en elle-même, est coulée à jamais. Le crédit du pays en souffre, le peu de considération financière qui pouvait subsister s*efface de plus en plus. Que les hommes les plus considérables reprennent par la suite ces affaires en main, ils ne feront pas mieux.
Le gouvernement haïtien a tort d'égarer plus longtemps les concessions qu'il accorde. C'est avec ce système du t n'importe qui > que Ton est arrivé à ne plus croire en Europe aux affaires d'Haïti, et que le Haïtien lui-même est arrivé à se méfier des propositions étrangères, les voyant crouler les unes après les autres — lorsque certaines, j'en connais, ne s éternissent pas en prélèvements quotidiens sur les bourses de quelques gogos.
Il est donc de toute nécessité que la Banque entre résolument et de plein pied dans la voie des affaires; qu'elle prenne surtout en main celles qui fournissent le premier terme du problème de la prospérité d'un pays — celles qui touchent à la productivité du sol.
Le président Salomon ne s'écriait-il pas dernièrement :
c Possesseurs d'un sol riche et fertile, de richesses
HAÏTI EN 1886 l8ï
naturelles encore inexploitées, devons-nous nous croiser les bras, donner au monde le triste spectacle d'un peuple trop enclin à la torpeur et à l'apathie, dédaignant le bien-être que la Providence a placé sous sa main?... » (Discours présidentiel à Fouverture des Charnbres, 49 avril 1886.)
Tout cela est vrai : les richesses naturelles inexploitées ne peuvent être, à proprement parler, que des non-valeurs. On ne peut gager ce que le sol retient encore; on ne base pas des garanties sur des espérances, quelque fondées que puissent être ces espérances.
C'est ce programme de gouvernement que la Banque seule peut aujourd'hui sortir du domaine des désirs pour en faire une réalité. Parmi tous les services qu'elle peut rendre encore, c'est certainement celui qui peut jeter le plus d'éclat sur sa prospérité actuelle, en même temps qu'augmenter la grandeur de l'œuvre de redressement du général Salomon.
Et encore quand, grâce à l'intervention constante de cet établissement privilégié, il sera amplement démontré, une fois pour toutes, que l'étranger peut rendre des services, devenir le moteur puissant du progrès et de la prospérité ; que du jour au lendemain le Haïtien en recueillera les preuves manifestes dans
l8i HAÏTI EN 1886
la plus-value de la fortune territoriale — dontbénéfi^ deront à la fois et Tintépèt général et Tintérèt particulier — j'estime que d'eux-mêmes tes esprits le» plus étroits et les plus timorés trouveront ridicule le maintien contre ces mêmes étrangers d'une prohibition, laquelle il aura suffi de rayer dans un contrat pour fonder en Haïti la seule entreprise qui ait été de longtemps utile et viable.
Il est un dernier privilège, celui-là exclusif, que la Banque possède : rémission des billets de banque.
Son papier fut, jusqu'en 1884, le seul papier ayant cours légal en Haïti. Cela résultait des conventions et de la nature de l'institution. Le gouvernement, obligé^ après les événements de 1883, de recourir à des ressources extraordinaires, voulut trouver ces ressources dans une émission directe de papier-monnaie, gagé sur une surtaxe douanière — amortissable. La Banque pouvait s'interposer, c'était là une atteinte à son privilège. Elle ne voulut pas casser les vitres et se borna à réserver les droits des actionnaires.
Du reste elle n'avait jamais eu qu'une somme relativement faible en circulation, ce qui tenait à l'élévation de ses coupures. Le contrat ne lui permettait d'émettre que des billets de vingt et dix gourdes (100 et 50 francs), limite abaissée à cinq gourdes
francs), chiffre encore supérieur aux quotités usuelles en Haïti — une et deux gourdes.
En toute autre circonstance Dieu sait où Ton fût allé. Des hommes encore fort jeunes ont vu, en Haïti, la gourde-papier à 4,000 0/0 — je dis bien quatre mille pour cent — c'est-à-dire qu'il fallait 40 piastres haïtiennes, soit une valeur nominative de 200 francs environ, pour payer une piastre argent, soit une valeur effective de 5 francs.
La Banque put encore devenir en cette circonstanoe le frein utile et précieux qui retint le gouvernement contre ses propres entrainements. Préposée, ,de par son contrat, à assurer Tamortissement semes- -triel, elle le fit avec régularité, et évita une trop grande dépréciation du papier.
Mais le gouvernement, encouragé par le premier résultat, jetait de nouveau, en 1883, deux millions de gourdes-papier sur le marché. — La prime du change bondit jusqu'à 65 0/0.
Il fallait réagir en toute hâte, on voyait déjà le change à 100, 200 0/0.
La Banque fut sollicitée à nouveau.
Elle réunit un syndicat qui souscrivit une avance au gouvernement de 600,000 piastres, pour retirer égale somme de papier-monnaie de la circulation. La prime revint insensiblement à 27 ou 28 0/0.
L'amortissement graduel rétablira l'équilibre et le maintiendra, si le général Salomon veut résolument briser les planches du papier gouvernemental.
Est-ce que l'année dernière encore les porteurs de titres de Temprunt Domingue, mis au courant de la situation nouvelle, ne consentaient pas une réduction de 40 0/0 de leur créance (1)?
Le coupon dont le payement est présentement annoncé pour le 8 janvier prochain (1887), est le quatrième coupon régulièrement payé depuis l'arrangement dont je parle. C'est là, me semble-t-il, la meilleure réponse à opposer aux détracteurs systématiques du revirement notable qui s'est produit, depuis deux ou trois ans, dans les finances haïtiennes. J'ajoute cependant, qu'en prévision de toutes éventualités, le payement de l'emprunt Domingue, ne sera vraiment garanti aux porteurs, qu'autant que la Législation française à Port-au-Prince aura le DROIT DE s'en OCCUPER. C'cst là uu simple avis que j'émets, et qui ne concerne en rien les porteurs autres que les obligataires français, et encore moins les intéressés de nationalité douteuse.
(1) Voir aux Annexes le texte même du contrat intervenu enlre le Gouvernement Haïtien et les porteurs d'Ohligalions de Vexaprunt i87o — dit emprunt Domingue. Ainsi que le compte renda orticiel de la séance de TAssemblée Nationale, réunie à cet effet le 2 août 1886, dans laquelle furent ratifiées ces conventions — et qui les contient.
La Banque a encore battu monnaie pour le gouvernement Haïtien, et a importé pour plus de dix millions de francs de monnaie d'argent, du type de l'Union latine — dans laquelle Haïti aurait pu espérer entrer, sans la dépréciation considérable du métal argent.
N'est-ce donc pas mériter le plus grand titre à l'estime d'un pays que de préparer le marché européen à oublier les errements anciens, de permettre à un État discrédité de relever son crédit?
Voilà l'œuvre de la Banque, et je ne parle que des grandes lignes de son action immédiate; voilà le résultat de la première alliance intime conclue entre Haïtiens et étrangers. 11 est vrai que les négociateurs haïtiens étaient des hommes d'État à idées vastes et généreuses — dont l'un M. Ch. Laforestrie est actuellement ministre plénipotentiaire à Paris — et que les contractants étrangers étaient tous gens notables, dignes d'être crus sur parole.
En inaugurant sa présidence par l'institution de cet établissement financier, le général Salomon jetait les bases d'un nouvel ordre de choses, dont on commence en Haïti à ressentir les bienfaits. 11 préparait — sans bien s'en rendre compte, peut-être — cette seconde élection à la présidence, dont il est sorti il y a quelques mois, grandi, fortifié et plus confiant pour l'avenir de sa race.
l86 HAÏTI EN 1886
Dans Tadresse au peuple Haïtien pour le remercier de sa réélection, le Président consacrait à la Banque le paragraphe suivant :
« Dès mon arrivée au pouvoir, j'ai pu réaliser,
« l'heureuse idée que ne désavouait personne, et
« aujourd'hui notre Banque Nationale est dans
« toute la plénitude de son fonctionnement. — Rap-
« pelons que c'est une œuvre humaine, à ce titre
« perfectible, et que les services qu'elle rend par
« Tesprit d'association qu'elle a créé s'étendront
« graduellement! ».
Maintenant, quelques détails que j'appellerai tech-' niques.
La Banque d'Haïti est, ainsi que je le disais en commençant, une œuvre essentiellement française. Son siège social se trouve à Paris — ses statuts constitutifs de Société française sont régis par la loi de 1867 sur les sociétés. Les dispositions du règlement en vertu duquel s'exécute le service de trésorerie sont même presque toutes empruntées aux règlements français, et notamment au décret du 31 mai 1862 sur la comptabilité publique. Elle est dirigée à Paris par un Inspecteur des finances — un des plus distingués fonctionnaires de l'administration centrale — M. Ch. de Montferrand. Le président du conseil d'administration est M. Lehideux — le chef
HAÎn EN 1886 187
4e la vieille et importante maison de banque de ce nom, une de celles qui honorent la place de Paris;
Enfin j'aurai tout dit, je pense, du moins tout ce que je sais, lorsque j'aurai spécifié : que le fonds social est de 10 millions de francs, sar lequel la moitié seulement a été appelée — 230 fraacs par action de 800 francs ;
Que pour l'exercice dernier, comme pour le précédent, il était distribué 22 fr. 50 par action lii^érée de 2S0 francs ;
Qtfenfin la jn^ospériié de cet établissement est grande, malgré quelques fautes inséparables d'un premier début — ce qui démontre l'avenir.
Cependant il est un petit point noir que je ne puis laisser dans l'ombre. Si l'institution est française, le personnel, en Haïti, est presque allemand. Je dis presque, pour ne pas être trop exact. Je sais bien qu'après l'affaire des mandats — sur laquelle j'ai glissé plus haut, — la direction de Paris dut aller au plus pressé et ne s'occuper, dans le choix de ses agents, que de ceux qui faisaient son affaire. Il reste à désirer que dans un pays où tout est objet de remarque, où du moindre fait chacun tire des conséquences à perte de vue, il est à désirer, dis-je, que ce provisoire ne devienne pas le perpétuel. Je ne fais qu'indiquer l'observation car je suis persuadé que le
l88 HAÏTI EN 1886
président du conseil, M. Lehideux, et le secrétaire général, M. de Montferrand, sont du même avis que moi et ne pensent pas autrement.
II ne leur sera pas difficile, à la longue, de faire que le pavillon français qui flotte sur la Banque ne recouvre en Haïti qu'un personnel français.