‹ Haïti en 1886Chapitre 12 sur 53 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le général Salomox. — Son œuvre [suite).

Usines Barbancourt et DeoieuranU — Usines centrales du Pelil- . Goâve, de la maisoa Simmoads frôres. — Avenir commercial du café Haïlien.

Presque en même temps que la Banque Nationale — je pourrais presque dire dans le même esprit et sous une impulsion identique — se fondait à quelques lieues de Port-au-Prince, au fond de l'anse du Petit-Goâve, sur la côte Sud^ un établissement de premier ordre, destiné à fournir un exemple de ce qui est possible en Haïti dans Tordre industriel, comme la Banque fournissait la preuve parallèle dans l'ordre financier.

Je veux parler de celui qu'on désigne couramihen t aujourd'hui sous le nom d' « Usines Simmonds » , du Petit-Goâve, ou encore Usines Centrales; c'està-dire un établissement considérable, le seul de cette importance qui ait jamais existé sur le territoire

de Tile Saint-Domingue — pour le séchage du café en cerises, le décorticage, le lavage et le triage de la fève.

De temps immémorial les cafés d'Haïti furent réputés et restent encore comme le type de la qualité supérieure des cafés fins. Mais d'autre part les prix cotés dans les mercuriales sont loin de correspondre à l'estimation des délicats. Ces prix de vente sont même, pour la généralité des marques haw tiennes, sensiblement inférieurs aux cours moyens. ' Les Haïtiens n'ont qu'à s'en prendre à eux-mêmes, à leur négligence, pour expliquer cette anomalie — entre la qualité de cette précieuse denrée et la rémunération accordée — alors que le café est resté cependant, et de beaucoup, le plus important et le plus productif de leurs produits.

Alors qu'au Brésil, à Java, à Porto-Rico, à Geylan, sur la côte de Zanzibar, à la Martinique — enfin dans tous les centres de production et même chez ceux pjus nouvellement créés — les planteurs entourent presque de plus de sollicitude la récolte du café et la trituration préliminaire de la fève, qu'ils n'en accordent souvent à la plantation elle-même ; le paysan haïtien, lui, en est resté aux moyens primitifs, aux plus primitifs. La cerise est laissée aupied de Tarbre producteur, puis séchée sur place et*

HAÏTI EN 1886 19 ï

décortiquée à la main — ^une pluie d'orage suffit le plas souvent pour laver la fève. Les grains plus ouinoin« secs, au petit bonheur, se mêlent aux pierres; la poussière, par temps beau, les pénètre; sous une averse, la terre détrempée en absorbe une partie et couvre le reste d'une épaisse couche d'argile. Cepen^ dant le paysan ramasse tout cela, comme ça se trouve, jette dans le même sac : pierres, fèves et le reste. Puis il va porter sa récolte au spéculateur -^ auquel l'habitant ne peut livrer son café qu'à partir du vendredi soir jusqu'au samedi. Le spéculateur, pris d'assaut, n'a pas toujours le temps ni la place nécessaire pour la vérification de la qualité et repasse à son tour le paquet à l'exportateur — tel quel, et dans le même état.

Ce dernier, enfin, ayant le plus souvent des remises pressantes à faire en Europe, n'achetant 16 café que pour l'embarquer sur le premier steamer en charge — pour le Havre principalement — se borne, très en hâte, à transvaser la fève dans des sacs neufs, puis expédie sans autre forme de procès.

Et l'acheteur européen —qui connaît d'avance et par expérience ce dont il retourne, tout ce que recouvre cette toile neuve et immaculée — établit pour les sacs de café d'Haïti un cours, non pas seulement inférieur au cours de toutes autres marques, mai^

192 HAÏTI EN î886

encore notoirement au-dessous de ce que représente réellement ce café, une fois dégagé des détritus qu'il jcontient.

Une double dépréciation frappe donc chaque sac de café, et vous devez penser sur qui cela va retomber; que c'est en somme le producteur lui-même sur lequel les intermédiaires vont faire peser tout le poids du coût du fret, de l'assurance et des droits divers et considérables qui frappent à la sortie d'Haïti, et à rentrée en Europe, les sacs de café de toutes provenances, et plus spécialement pour les sacs d'Haïti, la terre et les pierres qui concourent au poids total.

Un des prédécesseurs du général Salomon, près duquel quelques familiers faisaient valoir les inconvénients d'un pareil état de choses, fut tellement ébranlé que, séance tenante, un décret se trouva élaboré et rédigé — lequel réglementait le mode de trituration de la fève et prohibait dans tous les ports de la République tout embarquement de cafés qui ne se présenteraient point dans les conditions requises. Mais au moment où le chef de l'État allait apposer sa signature au bas de l'ordonnance, il fit un soubresaut et rejeta la plume.

— Mais, mon cher, s'écria-t-il, vous alliez me faire commettre une bêtise! Et les finances de l'État, vous n'y avez pas songé ! Ne sentez-vous donc pas

que vous allez me faire sacrifier le tiers au moins de nos ressources ? Les pierres payent, qu'elles continuent donc à payer. Ce n*est certes pas moi qui les dégrèverai.

Je ne donne pas l'histoire pour authentique. Le caractère de l'homme d'État auquel on l'attribue, rintelligence hors de pair dont il a donné mille preuves, ses tendances au pouvoir, tout témoigne qu'il était incapable de dire une bêtise, encore moins de la mettre en pratique. A tout prendre, le général Boisron-Ganal comprit aussitôt : qu'une simple ordonnance ne pouvait rien à la chose ; que ce n'était point dans les ports qu'une réglementation minutieuse pouvait faire se dégager une solution pratique. Il vit très nettement qu'il allait ajouter, à tant d'autres, une enirave de plus à la liberté des transactions commerciales. Et, très peu porté à de longues discussions, le Président d'alors se tira de là par une boutade.

Quoi qu'il en soit, la marque d'Haïti faisait peu après un bond en arrière de 40 0/0 de sa valeur moyenne ; c'était le moment où les arrivages de café se présentaient, presque tous, sur le marché, admirablement traités — la transformation s'était faite un peu partout, d'une année à l'autre. Haïti seule ^vait gardé son immobilité traditionnelle.

194 HAÏTI EN i886

Que si parfois cependant un exportateur, désireux de donner plus de prix à sa marchandise , essaye, avec l'ardeur du néophyte, sinon un triage parfait,^ tout au moins quelques soins sommaires de propreté, voici comment il doit opérer : il recrute quarante, cinquante, cent femmes ou enfants, le nombre qu'il croit nécessaire ; le garde-magasin étend le café sous d'immenses halles et le livre aux travailleuses. Celles-ci, gravement, accroupies sur une nappe de fèves, saisissent machinalement les grains un à un et remplissent des mannes. Ce qui reste sur le plancher ou la terre battue évite au moins les droits d'exportation — et de douane, à l'arrivée.

Mais que de temps perdu à cette longue besogne, et pour quelques centaines de sacs tout au plus. Pendant ce temps les cargo-boats des diverses compagnies partent sans que le hardi novateur puisse charger sa marchandise, annoncée au correspondant d'Europe depuis des semaines.

Enfin admettons que, sans se décourager, celui-là a pu réunir le nombre de sacs nécessaires. Il les embarque, et reste persuadé qu'il a fait une bonne besogne, une affaire lucrative. Deux mois après, réponse du correspondant : deux ou trois francs de plus par sac que celui du voisin, lequel, vieux routier de la place^ a expédié sans trituration aucune.

Et «nçore, que de peine pour les écouler conveaablement! Un peu de plus, et le correspondant croirait juste et équitable de s'attribuer 1^ différence. Marque: d'Haïti! la nature en est connue, l'acheteur n'a acconfé qu'une attention distraite à ces quelques unités dans le stock ; il a fallu tout le talent de l'intermédiaire pour obtenir une légère différence en plus : — Votre tentative, ajoute toutefois le correspondant, est bonne, mais il faut continuer; peu à peu on connaîtra votre marque, lés acheteurs y viendront d'eux-mêmes et établiront concurremment une différence sérieuse et soutenue en faveur de vos envois.

Ah! bien oui, continuer! L'expéditeur fait son compte : frais de main-d'œuvre, diminution de quantité d'un tiers environ entre le poids acheté et le poids vendu. Total : beaucoup de peine et une légère pçrte. S'il n'avait pas économisé une partie des droits, ce serait là ruine à bref délai.

Aussi l'année suivante emboîtera-t-il le pas derrière ses concurrents. Il se cramponnera aux errements, c'est plus simple. Son seul effort, désormais, sera de presser lui aussi sur le marché haïtien — pour amener le plus grand écart possible entre le. prix d'achat et lé cours de la revente présumée en Burope. :

S*il obtient le résultat voulu — le cultivateur, je le faisais déjà pressentir, pâtit; s*il ne Tobtient pas, le résultat est le même. Il se retire du marché et laisse place nette à quelques grandes maisons, lesquelles supportent bravement une perte s'il le faut de 20 0/0, — pour revendre au gouvernement ce nouveau crédit sur l'Europe avec 30, 40, parfois 60 0/0 de bénéfice. Dans les deux cas, c'est l'ensemble de la nation qui souffre. Que les Haïtiens continuent à faire payer des droits sur leurs pierres, s'ils le veulent — en somme ce n'est jamais qu'eux qui en subissent et en subiront la conséquence.

Je n'ai voulu parler plus haut évidemment que d'un expéditeur de moyenne grandeur — du petit expéditeur même, pour qui la chose est encore matériellement faisable, surtout s'il n'est point poussé par un pressant besoin d'argent. Mais passons à une de ces grandes maisons dont les expéditions de café ne se chiffrent pas par centaines, mais par milliers de sacs; vingt, trente, quarante mille sacs — il y a couramment des comptes particuliers d'expéditions de cette importance en Haïti — c'està-dire un, deux et trois millions de kilogrammes de café. Il suffit d'énoncer ces chiffres pour démontrer immédiatement l'inanité de l'effort.

L'expéditeur ne peut donc rien sans le concoura

du récoltant lui-même. Et j'ajoute aussitôt que ce concours, on ne l'obtiendra pas de longtemps. Car ^i la faute d'un état de choses, aussi misérable pour le pays, remonte au cultivateur lui-même^ ce dernier £St néanmoins, en partie, excusable.

La plantation des caféiers nécessite, partout ailleurs, des frais considérables. Partant, les planteurs cherchent, pour couvrir ces premiers frais, à améliorer autant que possible la production, multiplient leurs efforts pour donner aux produits le plus de valeur intrinsèque. Il n'en est pas de même Bn Haïti.

Et d'abord, lorsque j'écris cultivateurs, je ne donne pas l'expression rationnelle qui convient en Haïti à tous propriétaires, petits ou grands. Il n'y a pas de cultivateurs à proprement parler, ou, si vous aimez mieux, de planteurs, il n'y a que des récoltants. On ne plante pas du café en Haïti, ou plutôt on n*en plante plus : on se borne à récolter ce ique la Providence fournit...

Et sa bonté s*étend sur toute la oature.

Les colons français, au siècle dernier, ont planté des caféiers, ils en ont couvert toute la colonie. Cela a suf8.

Et le sol est tellement fécond, la fertilité si tenace,

je dirais presque : tellement envahissante, qn'alors qu'à deux pas de Saint-Domingue — à la Martinique, par exemple —et encore un peu partout, les planteurs sont obligés, tous les quinze ou vingt ans, de rompre la culture des plantations, de modifier les assolements des caféières pour remeubler la terre, la remettre de son épuisement — en Haïti, depuis bien7 tôt un siècle, les habitants récoltent toujours, sans avoir eu à créer une seule plantation nouvelle, sans même avoir eu un seul moment à améliorer leurs champs.

Ce qui est plus étrange encore, c'est que la pro-r ductivité n'a pas diminué ; si je m'en rapporte aux statistiques, elle ne fait au contraire que croître et embellir. Voici que, pour l'exercice 1888, il a été exporté plus de soixante-quinze millions de livres de café, — plus que jamais l'ensemble des habitation^ françaises n'en produisit au temps de la plus grande prospérité. Et encore s'en perd-il une bonne partie en route, des mornes ou de la plaine au port d'emr barquement — ainsi que je le démontrerai tout à l'heure. "

Aussi bien, au fond, qu'importe à ces récoltants fournis par la nature ! Ciertes ils ne dédaigneraient point un prix plus élevé, mais les bas prix ne sauraient les toucher, matériellement parlant. Quels que

soient ces prix, ils sont toujours rémunérateurs. Ces indigènes livrent un produit qu'ils n'ont qu'à recueillir — sans avoir le souci de payer ni maind'œuvre, ni frais d'exploitation c généralement quelconques 1, comme Ton dit là-bas à tout propos. La somme que réxportateur compte au prétendu producteur est presque toute un bénéfice. Et ce dernier se considérerait comme l'être le plus inepte de la création, s'il allait encore s'embarquer dans un travail qui lui paraît superflu. Car notez que dans sa logique égoïste — unie à une forte propension d'éviter le travail sous quelque aspect productif qu'il puisse se présenter — le propriétaire haïtien considère en effet simplement qu'il vend une piastre, par exemple, une certaine valeur . marchande, laquelle il vendrait peut-être bien une piastre et demie, mais en dépensant une demi-piastre de travail. Aussitôt il en conclut^ avec les économistes de l'endroit, qu'il n'aurait pas, dans ce système, un soude. plus en poche, que le plus agréable poui* lui de tous les sorts est encore de conserver le statu quo — lés easuistes du pays ajoutent : ante — c'est-à-dire de sucer la canne à sucre du matin au soir, ou encore, étendu sous les frais ombrages du manguier, n'avoir qu'à ouvrir la bouche, à étendre la main pour dé- ^éter le fruit le plus savoureux, le plus sain et le plus nourrissant de toutes les Antilles.

L'intérêt général lui échappe. L'augmentation gra-. duelleet constante de la richesse publique, il ne perçoit pas cela. La mise en valeur du travail, chose perdue à Theure présente en Haïti, ne lui dit rien qui vaille. Que si quelque facétieux convive veut lui affirmer — entre deux bananes — qu'en vendant les pierres avec la fève, il vend bien réellement à l'étranger une portion du sol natal, vous le verrez rire aux larmes; et il se hâterait de t la trouver bien bonne » pour peu qu'il ait une teinte de notre civilisation boulevardière.

Les principaux exportateurs, ceux qui, en somme, fixent la cote du marché, se sont émus de cette situation qui les dépassait. Et naturellement ils ont cherché, pour l'élément le plus important de leur commerce, les moyens de marcher de pair sur les marchés de TEurope avec les concurrents des autres autres pays.

Certains s'étaient déjà occupés de triage mécanique et avaient obtenu quelques résultats; mais ces tentatives n'apportèrent finalement rien d'appréciable pour le rendement général et surtout le relèvement de la denrée haïtienne dans les mercuriales.

Approprier et trier simplement le café, séché et décortiqué par les moyens que nous connaissons.

c'était quelque chose^ mais ce n'était pas tout. Ce qu'il feUait, ce à quoi Ton devait tendre, c'était d'empêcher la déperdition de ce café entre les mains de ce paysan négligent, insoucieux par tempérament et par la force des choses — soit qu'il abandonne une partie de la récolte sur la terre, soit que, par un séchage imparfait, il fasse perdre à ce produit une grosse part de sa valeur naturelle.

Que si les entrepreneurs de triage veulent même faire prospérer leurs entreprises, ils doivent bien être conduits à pratiquer une sélection dans les sacs qui leur seraient présentés ; ce qui laisserait immédiatement un stock considérable de mauvais produits, lesquels viendraient, comme devant, influer sur la réputation de la récolte totale.

Il fallait donc faire mieux : prendre le Haïtien tel qu'il est, c'est-à-dire très porté à travailler le moins possible; diminuer pour lui le travail de manipulalion déjà existant; le supprimer même, élaguer ainsi les causes de déperdition — en pratique, donc, saisir le café au moment même où il est détaché de l'arbre et lui faire subir toutes les triturations nécessaires, depuis cette minute-là jusqu'à Tapparition de la fève sur les marchés d'Europe.

C'est cet important problème qu'un Haïtien, doyen du tribunal de commerce, M. Barbancourt ; un notable

commerçant français, M. Demeurant^ et l'importante maison Simmonds frères, de Por^au-Prince, ont cherché à résoudre — les deux premiers à la Coupe et au Carrefour, à quelques kilomètres de Port a«- Prince, dans des conditions modestes — les derniers au-Petit-Goâve, avec un luxe d'installation dont il n'est nul exemple en Haïti.

Je m'occuperai de cette dernière entreprise, n'ayant pas l'honneur de connaître les deux autres ; sa grande importance remplit mieux d'ailleurs le cadre un peu large que je me suis tracé.

L'établissement de cette grosse affaire n'a pas été ^ans peines et sans tracas. D'abord les frères Simmonds étaient des étrangers — établis, il est vrai, en Haïti depuis quelque trente ans — ce qui, paraît-il, ^ux yeux de quelques purs est un point de vue négligeable.

Mais leur projet, exposé tout au long au général Salomon, cadrait, semble-t-il, avec les aspirations progressistes du Président, et ce dernier prit l'entreprise sous sa protection morale — en ce qui concernait du moins la concession de l'emplacement choisi. Déplus, ces messieurs demandaient le droit : d'acheter directement à l'habitant, et quelques autres avantages de moindre importance — ce qui leur fut accordé par les Chambres. Ils mirent quelque constance à pour-

suivre leur œuvre ; puis virent peu à peu les premiers obstacles tomber les uns après les autres.

Et comme, d'un autre côté, les concurrents étrangers parlaient d'accaparement, la maison Simmonds offrit une part dans l'entreprise à quiconque le désirait. A l'unanimité, chacun alors de déclarer que puisque la maison Simmonds offrait des participations raffaire était mauvaise ou du moins sujette à un gros aléa, et tous de se retirer prudemment. Le terrain était déblayé ; les futurs industriels avaient le champ libre.

Ils se mirent donc à l'œuvre, ne s'arrétant ou ne voulant s'arrêter ni aux plaisanteries des uns, ni aux sinistres pronostics des autres. Il y eut naturellement quelques hésitations, quelques tâtonnements au début ; mais ceux dont je parle n'étaient point hommes à reculer. Ils allèrent courageusement jusqu'au bout. Et aujourd'hui l'usine est édifiée, magnifiquement aménagée, fonctionne régulièrement. Elle est venue augmenter l'importance de cette petite ville, déjà très commerçante, du Petit-Goâve, lui assurer à bref délai un superbe avenir.

Voici bientôt trois années que le premier baril de cerises a été timidement porté à l'usine, et déjà tout fait prévoir, sur les marchés d'Europe, que le but sera atteint — que la marque de V Usine centrale^ ou

encore du Petit-Goâve, luttera définitivement avec les premières marques. Qu'enfin, et par contrecoup, grâce à cette heureuse initiative, toutes les marques haïtiennes se relèveront successivement, donnant ainsi aux expéditeurs le courage tout au moins de suppléer le cultivateur, dans la préparation des sacs, jusqu'à ce que Ton puisse faire mieux.

Voici maintenant, et en peu de mots, le mécanisme industriel de cet établissement :

Le récoltant apporte directement son café en cerises, c'est-à-dire que, l'ayant recueilli la veille ou le matin et laissant la fève dans son enveloppe, il n'a plus qu'à charger la récolte sur une bête de charge et la transporter à l'usine. Une proportion est établie entre la fève en cerise et le café séché et décortiqué; on peut dire que cent livres de cerises donnent en moyenne trente livres de café marchand. C'est sur cette base, ou à peu près — je n'affirme pas l'exactitude mathématique de la proportion — et, d'autre part, en consultant les derniers cours des principaux marchés, qu'est fixé le prix d'achat au producteur. Les cerises sont aussitôt livrées au décorticage, puis le grain étendu sur des glacis construits spécialement — sur lesquels peuvent être séchés, par jour, le produit de deux mille barils de cerises.

Le soleil du pays fait alors rapidement son œuvre.

Si les intempéries de la saison ne permettent pas ce mode naturel et économique, des séchoirs ont été disposés, dans lesquels des appareils spéciaux ont été aménagés pour forcer mécaniquement ce premier résultat. Du glacis ou du séchoir, le café, parfaitement séché, passe dans des appareils puissants de diffusion, lesquels livrent rapidement la fève à des trieurs mécaniques des plus ingénieux, dont la description nécessiterait une plume compétente. Cette fève reparaît bientôt — violemment chassée et disséminée aussitôt dans des récipients divers, qui se trouvent ainsi recevoir, tous grains de même grosseur et de même forme.

Il n'y a plus alors qu'à remplir les sacs, les marquer et les embarquer sur les steamers qui, presque chaque semaine, viennent charger au Petit-Goâve — où de l'usine ces sacs sont acheminés. Les steamers pourraient accoster les deux grands warfs qui prolongent l'usine très avant âans la mer. Les règlements ne le permettent pas. Il faut venir charger dans le port même. C'est absurde, mais c'est comme cela!...

Environ mille mètres de rails Decauville desservent les différents services et se prolongent sur les warfs.

Une pareille installation, dans un site merveilleux,

étonnerait en n'importe quel pays couvert d'établissements industriels. Jugez donc quelle stupéfaction on éprouve, alors qu'on vient de fouiller tous les plis et replis d'Haïti sans trouver la moindre trace d'une exploitation quelconque — j'entends de cette importance — et qu'on débarque au Petit-Goâve.

La maison Simmonds a consacré là un capital d'environ quinze cent mille francs — absorbé en totalité par la construction des bâtiments, l'achat du matériel principalement, les frais de première installation. C'est une somme! Et les hommes les plus compétents assurent qu'Haïti peut supporter aisément dix usines de cette importance, assurer leur prospérité ! . . .

Chacun peut se rendre compte immédiatement des services immenses et divers que pareils établissements peuvent rendre au pays. Ce qui pouvait ne paraître jadis qu'une spéculation théorique est entré aujourd'hui dans le domaine de la pratique.

D'abord, j'ai déjà indiqué, sur les marchés d'Europe, la prépondérance certaine du café haïtien — par conséquent, une surélévation des prix actuels, laquelle suivra nécessairement en Haïti le prix d'achat en faveur du cultivateur. Les gens du métier parlent d'une plus-value probable et à bref délai de cent pour cent pour tous cafés traités par les

usines. Je relate Topinion, souhaitant qu'il n'y ait pas là un peu d'exagération.

Ensuite, en faveur du cultivateur encore, se présente la possibilité de vendre sa récolte sans déperdition aucune, et même, je le répète, en simplifiant le labeur, puisque le café en cerise passe directement de Tarbre à l'usine sans avoir à subir une manipulation maladroite entraînant journellement des pertes, lesquelles, en tout autre pays, seraient sensibles. Les chefs de sections interrogés — c'està-dire les principaux que la sollicitude du gouvernement prépose à la surveillance des groupes de cultivateurs dans les campagnes — estiment à 2o 0/0 au moins la quantité de café perdu entre les mains des paysans .

C'est dire : qu'étant donné que les statistiques officielles indiquent par exemple pour l'année 1885, une exportation d'environ 75 millions délivres, cette exportation, sans les déperditions signalées, aurait atteint le chiffre respectable de 100 millions de livres — lequel reste alors la véritable représentation de la production annuelle du café en Haïti. Soit 835,000 sacs (120 livres chacun) au lieu de 625,000 ; soit donc encore une quantité sensiblement supérieure à la quantité importée au Havre par le Brésil — 825,000 sacs — en cette même période. Et le

Brésil est cependant aujourd'hui le premier producteur du monde pour les cafés — le Havre, le port où les exportateurs brésiliens expédient la majeure partie de ce produit, pour la consommation Européenne.

Quant à chercher à comparer la qualité du café du Brésil à celle du café d'Haïti, il n'y faut pas songer. Les statistiques seules, à défaut d'autre témoignage, nous fourniraient la preuve de la préférence marquée du consommateur pour ce dernier. Nous constatons en eRet qu'en 1885, sur les 528,000 sacs haïtiens introduits sur le marché du Havre, les cinq sixièmes environ trouvaient preneurs — alors que les trois quarts seulement des sacs brésiliens, sur les 823,000 importés, gagnaient un débouché.

Et n'oublions pas que les cafés du Brésil arrivent en un état parfait; que d'autre part j'ai expliqué les tristes conditions dans lesquelles se trouvent les sacs haïtiens, le peu de confiance qu'ils inspirent.

N'ai-je donc pas raison de dire que l'avenir est acquis pour les produits d'Haïti, alors qu'ils parviendront sur le marché dans de bonnes conditions de vente?

C'est cet avenir vers lequel les usines Simmonds^ Demeurant et Barbancourt ouvrent aujourd'hui la première voie.

Mais, fatalement, rinfluence d'ua grand établissement ne peut se faire sentir que dans le court rayon delà circonscription dont il porte le aom — l'outillage ne peut être proportionné qu'au traitement des produits de cette seule circonscription. Le mauvais état des routes en Haïti, la difficulté grande de communications suivies et régulières, ne sauraient permettre d'ailleurs à une entreprise de ce genre de généraliser bien loin les avantages qu'elle offre. C'est donc maintenant sur les autres points de la côte que d'autres établissements similaires devront être fondés. Cette première tentative fournit l'exemple et a donné l'impulsion. II faut en profiter.

L'établissement de cette importante usine, sur un point perdu de la côte, amène quelques autres observations générales qu'il me reste à énumérer rapidement.

La main-d'œuvre a été complètement fournie par la population indigène, pour Tédification de l'usine. Sous la direction, il est vrai, d'ingénieurs européens, des maçons et des manœuvres se sont formés, des apprentis charpentiers sont devenus habiles à manier l'équerre, l'enclume a trouvé bientôt ses forgerons. Et cela sans qu'il ait été besoin de battre la campagne — le recrutement a été rapidement terminé. Il est donc inexact de prétendre qu'il est impossible

d*édifier en Haïti avec les seules ressources du pays, que la main-d'œuvre est introuvable.

En second lieu, il est permis de constater que deux ou trois cents ouvriers sont journellement employés par l'usine, presque à demeure, depuis trois ans — que si le directeur voulait ou pouvait en employer six cents, il les trouverait du soir au lendemain. Là enfin le salaire de ces hommes varie, suivant la nature du travail, d'une demi-piastre à une piastre par journée. Il est donc encore plus inexact de dire, comme je l'entends répéter à tout venant, qu'aucune entreprise sérieuse ne saurait trouver en Haïti les bras nécessaires pour son fonctionnement — que le salaire est hors de prix, hors de toutes proportions avec les services rendus.

Enfin, ajoute-t-on souvent, il est impossible de diriger les quelques travailleurs qu'on a difficilement recrutés. Voici l'usine Simmonds qui va réfuter encore cette dernière assertion, comme la précédente — par l'exemple de son propre fonctionnement.

Depuis ces trois années la direction a pu conserver le même personnel, à quelques exceptions près. 11 n'y a pas eu, tout ce temps-là, un seul cas de mutinerie ou de rébellion. Pas une fois la section de police n'a eu à intervenir. La discipline la plus grande règle sans peine toute cette petite légion

H\ÏTI EN 1886 211

de travailleurs, tant au point de vue des heures de travail, qu'en ce qui concerne la tenue et le langage.

Dans toute cette manipulation du café, la plus grande propreté est une condition essentielle imposée dans chacune des parties de l'usine. Or, il faut savoir que toute la journée, et surtout à la tâche, le travailleur mâche des morceaux de canne à sucre, qu'il rejette, après en avoir extrait le jus jusqu'à la dernière goutte. Les règlements intérieurs défendent de jeter ces débris à terre, mais la prévoyance des administrateurs a établi, aux extrémités des avenues, des récipients à cet usage. Vous pouvez parcourir l'usine dans tous les sens, vous ne trouverez pas un seul détritus de canne. Le règlement est scrupuleusement respecté, pas un travailleur ne cherche sournoisement à s'y soustraire. Il en va ainsi pour tout.

Sans revenir sur l'intérêt général, de quels précieux renseignements de pareils établissements industriels ne sont-ils pas la source — quand il s'agit d'un pays devenu presque inconnu à tous, d'un peuple dont il ne subsiste que des légendes ?

La Banque et l'Usine Simmonds, voilà les deux exemples vivants que l'étranger entreprenant doit aller ausculter quand il veut sonder les reins de ce

petit peuple. Il n'est pas besoin d'aller s'égarer en d'autres chemins.

Ces deux institutions parallèles sont encore les deux témoignages péremptoires que l'élément étranger — soutenu par des hommes éclairés et intelligents de la race — a placés sous les yeux de THaïtien, aux deux points mêmes qui intéressent la prospérité du pays et son avancement. Ils serviront, j'en ai la conviction, à démontrer à l'indigène quel est véritablement le rôle de l'étranger et du capital étranger, dans un pays privé de tous enseignement? pratiques — dénué de ressources, mais détenteur d'énormes richesses naturelles. Quels bénéfices personnels luimême peut retirer de cette intrusion bienfaisante ; quels sont les avantages de tous ordres qui l'accompagnent.

Le président Salomon, en encourageant ces entreprises, en les imposant presque — malgré la vive opposition souvent de ses plus proches amis — en s'adjoignant des collaborateurs habiles à comprendre sa pensée et à la soutenir, a fourni à ses contemporains les preuves évidentes d'un esprit éclairé et d'une intelligence ouverte.

Sans rien brusquer, sans vouloir effaroucher de vieux préjugés, ce chef d'État a préparé, tranquillement et sans tapage, l'évolution naturelle des mœurs

et des usages de son pays, et, pour ce faire, a voulu frapper les esprits par des exemples et non par des préceptes. C'est en effet par ce mode de procéder qu'insensiblement les nations jeunes peuvent s'engager — souvent malgré leur sentiment intime — sans éprouver aucune secousse, dans la voie naturelle de toutes les réformes utiles. Une fois là, le courant les emporte.

Il est à souhaiter que le général Salomon préside en personne à l'accomplissement de l'évolution commencée sous ses auspices.

^ÊX,

SS82o

«I.vr^

Page 1