CHAPITRE X
Le général Salomon. Sa personne. — M»»' Salomon. Une Française Présidente d'Haïti. — Un voyage du Président aux Cayes et sur la côte sud. — Allocutions présidentielles et harangues du clergé français de diverses paroisses. — Discours duR. P. Lhorme, curé de Jacmel.
En décrivant l'œuvre de régénération entreprise par le général Salomon, en traçant les grandes lignes de cette œuvre, j'ai voulu mettre cette figure intéressante dans son cadre vrai — • je veux dire au milieu de ses occupations ordinaires, accomplissant ses obligations de chef d'État.
Ce faisant, je crois ayoir pu dégager tout à la fois, et la nation haïtienne, et son premier représentant, de cette sorte de légende funambulesque, mêlée de cruauté et de ridicule, dont nous nous complaisons à envelopper Haïti et son gouvernement — sur les dires intéressés de certains, ou encore si Ton veut prendre à la lettre les excès de patriotisme de quelques jeunes Haïtiens, frais émoulus des bancs de Té-
cole, et qui ont pris à (éche, en France surtout, de relever le prestige de leur race en cassant les vitres.
Si je m'en rapporte en effet à quelques ouvrages que j'ai parcourus jadis et rapidement, la race haïtienne ne serait qu*uu amalgame d'ignorance et de passion, avec quehjues accès de singerie de civilisation — dont le voyageur facétieux relève les petits côtés naïfs et burlesques. C'est à peu près l'histoire de celui qui rencontre une femme rousse quelque part et déclare que là toutes les femmes sont rousses ; ou encore qui, ayant trouvé un Méridional fougueux et hâbleur, raconte que les Français sont de mœurs extravagantes. Un brave bourgeois en voyage, voyant l'hôtel qu'il habite envahi par une bande de touristes Coofc's, déduit de l'attitude de quelque commis de Manchester que la politesse n'est pas la qualité dominante de la nation anglaise. Quoi encore? Je multiplierais les exemples, même en m'en tenant au seul domaine du coniniun.
C'est ce qui est arrivé pour Haïti. Chacun s'est appliqué à prendre la partie pour le tout, fermant systématiquement les yeux à l'évidence — que c'était une race jeune qui demaiidiit quelque ménagement et un peu de sympathie. Connaissez-vous une position plus ridicule pour un homme que de marcher à quatre pattes? 11 n'y a que les bêtes, direz-
VOUS, qui emploient ce mode de locomotion. Mais cet enfant, ce petit être que pour la première fois vous posez à terre et dont vous considérez avec amour les premières évolutions, ne fait pas cependant autre chose. Et le passant, voyant cette forme humaine qui s'agite terre à terre, inscrira-t-il gravement sur ses tablettes que dans cette famille on marche, comme les bêtes, à quatre pattes? Et sur ce thème, brodant quelques plaisanteries faciles, lui sera-t-il permis d'envelopper cette famille dans le ridicule? Ne voyons-nous pas chaque jour dans nos maisons, dans les promenades publiques, nos fillettes prendre les manières de leurs grandes sœurs, de leurs mères, des amies de la famille — s'aborder gravement en se tendant la main, ne consentir à augmenter le cercle de leurs camarades [que sur une présentation en règle? Direz-vous que ces petites jeunes personnes sont ridicules parce que déjà, avant l'heure, elles jouent sérieusement le rôle qui les attend dans la vie?...
Il en est des nations comme des individus. Le penseur sourit en regardant ces ébats, mais il ne s'y arrête pas — si l'être est bien conformé, si quelques lueurs d'intelligence traversent de loin ces enfantillages, le voilà rassuré et pleinement satisfait, l'avenir lui est apparu.
2l8 HAÏTI EN 1886
Je ne suis ni un penseur, ni un. homme grave, mais je suis un Français qui, ayant pas mal couru le monde, me suis arrêté tout surpris devant ce peuple, en travail de dentition.
Et comme j'ai déjà vu bien des ridicules dans ma vie, même chez les hommes pétris de traditions, ceux que je discernais là chez néo-citoyens ne pouvaient arrêter ma critique. Je suis allé jusqu'aux premiers résultats acquis et m'y suis interressé comme à tout ce qui, à Fétranger, de loin ou de près, intéresse ma patrie et s*y rattache.
C'est de ce sentiment qu'est née cette courte étude, écrite plus en vue de la France que pour Haïti; conçue pour répondre à ce sentiment confus d'expansion lointaine qui nous entraîne, mais qui nous entraîne là où n'existent ni assimilation ni sympathies, — au moment même où nous nous détournons de ceux dont l'aflfection intime n'attend que l'occasion pour s'affirmer.
Et c'est me renfermant dans cette méthode, comme dans une chambre noire où les détails se fondraient dans l'harmonie de l'ensemble, que j'ai essayé de graver dans ma mémoire la silhouette de cette petite nation, laquelle n'a voulu retrancher des couleurs de la France que le blanc qui lui rappelait de cruels souvenirs. Et ce au moment même où, sous l'impulsion d'un chef énergique et décidé, celle-ci cher-
chait à rattraper du temps, perdu en dissensions et en déclamations vagues.
Je pourrais donc m'en tenir là, en ce qui concerne le général Salomon, si je n'obéissais instinctivement à ce besoin tout moderne de chercher, dans Texistence intime de celui que la faveur populaire place bien au-dessus de ses semblables, de quelle pâte il est pétri — de découvrir si, par hasard, quelque phénomène surnaturel n*a point marqué ce front pour une destinée glorieuse.
Dire ce qu'un homme a fait pour son pays, noter les résultats, prévoir un avenir meilleur par le seul fait de son initiative personnelle, — alors qu'au déclin de la vie, parvenu déjà presque à Textrème limite d'une existence mêlée de grandeur et de misères, celui-là ne saurait travailler ni pour son repos , ni pour des enfants, dont il est privé — n'est-ce donc pas déjà faire connaître cet homme, opérer la synthèse de ce tempérament, l'étaler au grand jour, sans avoir plus à retoucher la physionomie ni rectifier la posture?
11 paraît que ce n'est point assez.
Je dois dire tout de suite qu'en ce qui concerne les détails intimes de l'existence de ce chef d'État^ il n'est nul besoin de phraséologie.
Le président Salomon est, avant tout, l'homme
le plus simple de sa race. Voilà, si je ne m'abuse, le caractère essentiel de sa personnalité — dans cette jeune nation qui sacrifierait jusqu'au nécessaire pour satisfaire son goût immodéré d*un luxe criard et tapageur.
C'est une de ces physionomies pour ainsi dire d'un autre âge, taillée des pieds à la tète dans un seul bloc de granit. Celui-là, parvenu à la vieillesse, peut marcher le front haut, n'ayant à se reprocher aucune faiblesse, ne réveillant le souvenir autour de sa personne ni d'une compromission ni d'une turpitude.
Son intérieur est son unique joie, son unique consolation. Si les principaux de la république tremblent devant ce vieillard dont la haute carrure les domine tous, j'ai vu, moi, le sourire d'un enfant éclairer doucement cette physionomie un peu sombre et dure parfois — les enfantins caprices du bébé faire ployer ce colosse, empressé d'éteindre la colère de l'enfant sous ses caresses, de satisfaire les plus endiablés désirs.
Il est rare que le président Salomon rompe la douce intimité dont il s'entoure jalousement dans sa villa de Turgeau — pour venir, dans son palais présidentiel, se soumettre aux lois d'une étiquette qui, toute simplifiée qu'elle soit, n'en constitue pas moins pour lui un fardeau pénible.
La réception officielle d'un envoyé étranger, ou encore les audiences du dimanche, peuvent seules amener le président à prendre pied, pour quelques heures, dans sa demeure officielle.
Le reste du temps le général garde la hauteur, enfermé dans cette Solitude-Villay dont les résidants étrangers et les solliciteurs ont appris peu à peu la route — ce qui fait de cette solitude parfois, mais rarement, le point le plus mouvementé des environs de Port-au-Prince.
Le Président actuel est, à mon avis, le plus Haïtien de tous les Haïtiens lettrés et intelligents. Il a eu le bonheur ou le malheur — cela dépend du point de vue auquel on se place — d'être élevé en Haïti même, dans sa ville natale des Cayes, sous la direction il est vrai d'un maître français. De n'avoir connu l'Europe, ses pompes et ses œuvres, que dans l'âge mûr, alors que, par un premier passage au pouvoir, jeune encore, comme ministre de l'empereur Soulouque, il avait pu déjà apprécier l'existence — les hommes et les affaires du pays qu'il devait plus tard diriger à la première place.
Ce n'est point la fortune habituelle de la plupart des jeunes hommes, que leur nom ou encore leurs aptitudes destinent clairement à prendre une part plus ou moins importante dans la direction de leur pays.
Les plus fortunés sont envoyés en France dès Tége de dix ans, élevés dans quelque pensionnat, ou encore suivent les cours d'un lycée. Le collège Rollin et le lycée Charlemagne ont dû, certaines années, leurs succès universitaires à des Haïtiens. Pour ne citer que deux noms, les contemporains de Fénelon Faubert et d'Alexandre Delva^ tous deux de familles illustres en Haïli, se rappellent encore quelles places d'honneur ces deux jeunes étrangers conquirent brillamment dans les Concours généraux de répoque.
Au sortir du collège,,les jeunes Haïtiens sont saisis par les études du droit et de la médecine; les uns acquièrent les grades, les autres se contentent de suivre quelques cours. Mais tous se confinent dans le quartier des Écoles, ne retenant de la vie européenne que les folies de jeunesse dont ils sont témoins, lesquelles certains prennent sérieusement pour des scènes de la vie réelle-De retour en Haïti — sceptiques précoces avant même de savoir la vie — cette nouvelle existence un peu terre à terre et uniforme leur paraît un fardeau; ils s'en dégoûtent vite. Quelques-uns, praticiens distingués, trouvent quelque aliment dans là pratique de la médecine et du droit; ils réagissent un peu. Mais les autres se créent une vie à eux — vie factice qui n'est celle
ni d'un Haïtien ni d'un Français. Ils la créent à leur usage. C'est la phalange des mécontents toujours, lesquels, insensiblement, à leur insu même, se tiennent aussi éloignés des aspirations vraies du pays que des sympathies du dehors. Peu consentent à refaire un nouvel apprentissage, à marcher à la tête de la nation.
Certains qui se sont remis à la tâche ont bien vite montré, en maintes circonstances, de quelle utilité seraient ces hommes, si — ne retenant de l'éducation européenne que les principes dont les maîtres ont mis un germe dans leur âme — ils se reprenaient à ne vouloir plus être que de bons Haïtiens. S'ils s'attelaient vite à la rude besogne de relever leur pays à la hauteur de l'entendement qu'ils ont acquis.
Combien, en la situation présente du pays, je préfère ceux-là qui, dès leur jeune âge, demandèrent à leur patrie de se révéler à eux, et eurent tout loisir pour l'étudier et la connaître; puis, saturés de tous les besoins dont ils se sont rendu un compte pratique, viennent alors demander à l'expérience de la vieille Europe les remèdes qui sont urgents, et non ceux dont la nation ne saurait que faire.
Tel fut le cas du général Salomon. Il ne sortit d'Haïti, que pétri, pour ainsi dire, des aspirations nationales. Lorsqu'il y revint, après vingt années
d'exil, il avait pu discerner, au milieu des progrès incessants qu'il avait vu expérimenter à ses côtés, ceux qui pouvaient être utiles, ceux qu'il estimait applicables.
C'est là le secret de son œuvre. C'est en se maintenant dans cette voie prudente et pratique qu'il a pu, en quelques années, enrayer vigoureusement et avec succès le mouvement en arrière qui menaçait d'emporter Haïti — réaliser sans bruit ce que beaucoup ne croyaient pouvoir jamais être réalisé par les Haïtiens : un peu d'ordre dans les affaires et le maintien de la stabilité gouvernementale.
Il ne revenait pas seul.
Une Française était devenue la compagne de celui que les Haïtiens devaient bientôt appeler — du vivant même de l'homme — du nom glorieux de : Père de la Patrie.
M"* Salomon avait connu, aux côtés du futur président, les âpretés de l'exil, les désillusions et les désenchantements qui attendent sur la terre étrangère le chef d'un parti politique.
Elle devait connaître, toujours à ses côtés, les amertumes du pouvoir.
Et lorsque, en i883, il sembla un instant que toute cette fortune soudaine allait crouler dans un embrasement général, elle n'hésita pas davantage.
Le président la pressait, elle, la Parisienne, rieuse et enjouée — s'effrayant parfois de ces baïonnettes qui, autour de son nouveau palais, brillaient dans le silence de la nuit, de ces incendies qui s*allumaient parfois sur la côte, embrasant cet horizon que les grandes flammes semblaient lécher avec rage — il la pressait, dis-je, de le laisser seul sur la brèche, d aller attendre, en lieu sûr, la fin de tous ces événements. La femme, la Française fit son devoir — elle resta.
Et quand enfin celle-ci se décida à revoir ce Paris qui l'avait connue modeste et résignée, que les portes de rÉIysée s'ouvrirent devant M"** la Présidente — c'est que le ciel politique était pur, l'horizon clair, le lendemain assuré.
Quelques mois plus tard, elle regagnait Port-au- Prince en toute hâte. On annonçait que le parti adverse ne laisserait pas passer la réélection de son époux sans prendre les armes. Elle voulait être encore là.
J'ai déjà dit que le général Salomon avait été un des collaborateurs du gouvernement de Soulouque. J'ai entendu le Président raconter quelques péripéties de cette collaboration.
Cela se passait un jour que deux ou trois de ses ministres étaient partis dans le Nord et dans le Sud inspecter les arrondissements — tant au point de vue
administratif que pour se rendre un compte exact et par eux-mêmes de Tétat de l'opinion — quelques mois avant la réélection. De vieux Haïtiens, des plus fidèles de ses partisans , reprochaient là au général Salomon de laisser vagabonder à l'aise ses lieutenants, et Tun d'eux ajouta même :
— Vous vous en repentirez !
Le président avait écouté toutes ces harangues, légèrement courbé, souriant doucement.
€ Mes chers amis, reprit-il, laissez-moi vous rappeler un souvenir. J'ai été ministre de l'empereur Soulouque. Vous connaissez mon dévouement aveugle pour sa personne. Eh bien! l'empereur se méfiait de moi, comme de mes collègues, comme de tout le monde, et nous faisait surveiller jour et nuit. Pour rendre cette surveillance plus facile, il nous ^vait intimé l'ordre exprès de ne pas bouger de Portau-Prince sans son commandement. Et il entendait par Port-au-Prince la ville même; les faubourgs restaient interdits. C'est ainsi que nous ne pouvions franchir ce champ de Mars que vous venez de traverser pour venir jusqu'ici. Comme plus tard, retrouvant mon souverain sur la terre d'exil, je lui demandais ce qu'il aurait fait si nous avions transgressé ce commandement que rien ne justifiait :
« — Ordre était donné, repartit mon ancien maître, •^ de vous fusiller sur place.
€ Eh bien ! cela a-t-il empêché Tempereur d'être renversé? Non. Vous voyez donc bien que les précautions les plus minutieuses ne prévalent pas contre les décrets de la Providence. D'ailleurs, croyez-moi, je sais ce que je fais et connais mes hommes. Mes ministres, à moi, travaillent à la cause commune et font de bonne besogne. Je préférerais me séparer d'eux plutôt que de les mettre en butte à une suspicion, laquelle je suis en pratique le premier à réprouver. »
Il est de fait que c'est précisément en dépêchant ses légats sur tous les points du pays, en envoyant chacun d'eux voir par sor-même ce qui se fait, ce qui se dit, quels sont les vrais besoins, que le général Salomon a mérité le culte dont la nation tout entière entoure sa personne.
Lui-même va souvent de l'avant, malgré son âge, et, s'arrachant aux douceurs de Turgeau, court sur quelque point de la côte où l'appellent des plaintes graves, quelque malheur public.
Peu de ses prédécesseurs osèrent en agir de la sorte.
Voici que ces derniers mois la ville des Cayes — à moitié détruite il y a peu de temps par un incendie formidable — était de nouveau ravagée en quelques heures par le débordement d'une ravine dont les eaux, sur leur passage, entraînaient tout à la mer : hommes, bestiaux^ habitations et plantations.
Le président accourut à bord d'un des vaisseaux de guerre, le Toussaint-Louverture — construit récemment en France. Je laisse la parole à un des voyageurs dont le National de Port-au-Prince traduit les impressions — lesquelles je livre en partie dans toute leur originalité :
Aux Cayei, le 9 septembre 1886.
€ Dans la salle d'audience se pressenties autorités civiles et militaires.
« Le président d'Haïti commence sa causerie
Depuis huit jours, je serais au milieu de vous, mais les soucis du pouvoir, les nécessités et les embarras du gouvernement et aussi le mauvais état de ma sanlé ne m'ont pas permis de quitter Port-au-Prince.
Bïa venue ici est un témoignage de ma sollicitude pour les Cayes, pour cette ville qui m*a vu naître, dans laquelle j'ai tous mes parents, mt'S plus chères affeclions, qui conserve mes plus précieux souvenirs, et qui, je dois le dire, a toujours été attachée à ma personne et dévouée à mon gouvernement.
« Le président d'Haïti parle ensuite du général Fontange-Chevalier et dit que cet officier a rendu des services qui ne peuvent s'oublier
Le général François Manigal, secrétaire d'Étal, qui est à mes côtés, m*a donné Jacmel réputée imprenable; le général Fontange-Chevalier m'a donné Jérémie, réputée imprenable; le général Anselme Prophète m'a donné Miragoâne, réputée imprenable; je leur en garde une grande reconnaissance, et cependant je suis tellement soucieux du bonheur de tous les
citoyens, que lorsque j'ai connu les actes imputés au général Chevalier, je n'ai pas hésité à le frapper, à me priver de ses services.
€ S'adressant au public, le chef de l'État dit :
Je sais que vous avez souffert, mais c'est un peu la faute à certaines personnes très respectables qui assistent à cette audience et qui, lorsqu'elles ont été interrogées par moi, par crainte de la vengeance du général Chevalier, ne m^ont pas mis au courant des menées de votre ancien commandant d'arrondissement.
« Son Excellence parle ensuite des récents événements qui viennent de jeter la misère dans la ville des Cayes. II s'élève contre les gens qui considèrent le gouvernement comme la Providence, attendant, en se croisant les bras, tout de lui. Il rappelle que l'on a dit fort justement : « Aide-toi, le ciel t*aidera », et déclare que seul, TÉtat ne peut pas entreprendre les grands travaux qu'il y a à faire pour remédier aux d règlements de la ravine. Chacun, poursuit le général Salomon, doit, dans la circonstance, apporter son concours.
« Le général Salomon rappelle qu'il a déjà envoyé sur les lieux M. Laforestrie, ingénieur en chef, qui lui a fait un rapport détaillé, et que, sur l'indication de ce haut fonctionnaire, des matériaux; dont une partie est arrivée, ont été commandés à l'étranger.
€ La situation depuis la visite de M. L. Laforestrie
s'est aggravée; nous allons dès demain voir ce qu'il y a possibilité de faire.
Croyez-le, dit le chef de FÉtal, je ne suis pas indifférent à vos malheurs et je n'oublie pas que je suis Gayen; mais si je n*ai pas fait pour les Cayes tout ce que mon cœur m*eût porté à faire, c'est afin que Ton ne m'accuse pas de créer à ma ville natale une situation privilégiée.
« Le général Salomon s'élève contre les gens qui cherchent à profiter des calamités publiques pour «'en faire une source de bénéfices et ajoute que puisque le fléau menace tout le monde, tous les citoyens doivent faire preuve de, désintéressement. Nous aurons à exproprier; nous agirons pour cela <îomme nous le dit la loi. A ceux qui refuseront de se soumettre aux décisions, nous prendrons ce qui nous fera besoin : l'intérêt du pays passe avant les intérêts particuliers.
« D'ailleurs le président d'Haïti donnera lui-même l'exemple : à Port-au-Prince, pour des travaux d'utilité publique, on aura besoin probablement d'une partie de sa propriété : il ne se laissera pas exproprier «et donnera tout ce qu'il faudra.
€ Continuant sa causerie, Son Excellence, qui, on le sait, possède une mémoire extraordinaire, raconte que ce n'est pas la première fois que la ville des Cayes est ravagée par les eaux : il y a cinquante-cinq ans^ le torrent a pénétré en ville et une chaloupe, de
quarante pieds vint s'échouer devant la maison de son père : à quelques mètres plus haut que l'endroit où nous sommes.
« On convoqua les notables pour leur demander s'il n'y avait pas lieu de déplacer la ville ; mais comme on est attaché aux lieux qui vous ont vus naître, on refusa.
' Aujourd'hui, dit le président d'Haïti, si nous voulons conserver notre ville, il faut que chacun prenne sa part de la tâche ; vous l'avez compris, je crois, car dans la pétition que vous m'avez adressée, vous prenez l'engagement de subvenir aux besoins des travailleurs qui seront employés.
« Passant à un autre sujet : la paix, Son Excellence félicite la population des Cayes de son attitude et de son attachement à son gouvernement pendant les heures de tristesse. Elle- invite les citoyens à se grouper autour du nouveau commandant d'arrondissement, le général Louis-Auguste. Elle dit que le peuple trouvera dans cet homme sage, loyal, foncièrement honnête, un ami, un frère, un père.
€ Puis, avant d'entendre les autorités, Son Excellence déclare que si elle n'eût pas été soucieuse de remplir tous ses devoirs, elle se serait dérobée au spectacle douloureux que lui offre sa ville natale ra- .vagée par le feu et l'eau.
€ Ces dernières paroles électrisent l'assemblée qui, ne sachant comment manifester sa reconnaissance
et son respect pour le général Salomon, se met à applaudir et à répéter mille fois le cri de : Vive le Père de la Patrie !
Aux Cayes, le U septembre 1886.
€ L'heure du départ du courrier ne m'a pas permis de vous envoyer la fin du compte rendu de l'importante audience donnée par Son Excellence, mercredi.
t M. Claude, doyen du tribunal civil des Cayes, a complimenté le président d'Haïti, protestant des sentiments de respect et de sympathie du corps judiciaire pour le gouvernement en général et le chef de l'État en particulier.
€ En terminant son allocution, M. Claude a dit :
Nous demandons à Dieu de covilinuer à vous inspirer, à vous aider, afin que volr«* règne soit considéré par les générations futures comme Tun des meilleurs.
« Son Excellence répond qu'il connaît les sentiments du tribunal des Cayes et qu'il lui a rendu un hommage public dans un document officiel récent. Si certains tribunaux de la république, ajoute-t-elle, ne sont pas à la hauteur de leur tâche, en revanche celui des Cayes ne mérite aucun reproche.
€ Le président d'Haïti invite de nouveau les citoyens à sacrifier sur l'autel de la patrie leurs haines, leurs inimitiés, leur rancunes, leurs préventions, et
à placer Fintérêt du pays au-dessus des intérêts particuliers.
« Le chef de l'État rappelle qu'il a le premier donné Texemple. Personne, dit-il, n'a été plus injustement calomnié, plus outrageusement diffamé, et cependant il peut aujourd'hui affirmer qu'il n'a que des amis :
J'ai été traité de voleur, d'assassin, j'ai été le bouc émissaire chargé de tous les péchés d'Israël, je n^ai pas cherché à me venger, je n'ai pas oublié, j'ai pardonné. Imitez cet exemple 1
Des hommes, continue le président d'Haïti, qui, pour avoir porté les armes contre mon gouvernement, étaient en prison, sont aujourd'hui appelés à des postes importants et s'acquittent avec zèle, intelligence et patriotisme, de leur mission. Je ne vois que le salut de la patrie en cherchant, et en faisant même le premier pas vers les citoyens qui peuvent être utiles.
Pas de passion, donc, pas de vengeance personnelle.
« Mercredi, jeudi, vendredi et samedi au Palais- National Son Excellence et MM. les secrétaires d'État ont tenu conseil.
€ Avec un courage digne des plus grands éloges et sans ménager une santé si précieuse au pays, le président d'Haïti, chaque jour, a donné audience, recevant petits et grands, humbles et riches, écoutant les doléances des uns, les réclamations des autres, ayant pour tous un mot aimable, une bonne parole.
334 "AÏTI EN 1886
t Samedi Son Excellence a employé sa matinée à distribuer des secours aux familles nécessiteuses.
€ Jeudi, en compagnie de W^ la Présidente, qui^ elle aussi, a donné audience à toutes les personnes qui désiraient la voir, Son Excellence est allée pieusement s*agenouiller sur la tombe de ses chers parents pour lesquels, on le sait, elle professe un véritable culte et dont elle ne parle qu'avec un profond respect.
« Nos trois honorables secrétaires d'État profitent de leur présence aux Cayes pour étudier sur place les services relevant de leur département.
« C'est ainsi que le général Brenor Prophète, secrétaire d'État de la guerre et de là marine, a été inspecter Tarsenal installé sur la place d'Armes, ainsi que les postes militaires.
« Le général François Manigat, secrétaire d'État de l'intérieur et de l'instruction publiqqe, de son côté, a tenu à visiter les établissements d'éducation.
€ Sa première sortie a été pour l'école dirigée par les dévouées sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Depuis quelque temps cette école a été installée dans une maison neuve de la place d'Armes. Tout est propre, le local est bien aéré et le matériel scolaire, que les sœurs ont elles-mêmes payé, est confortable mais non luxueux.
« L'honorable secrétaire d'État, auquel une des
jeunes élèves a adressé un compliment très gentiment tourné, a parcouru la maison en détail, puis a questionné plusieurs élèves. Le ministre de Tinstruction publique a paru satisfait de son inspection.
« Puisque nous parlons des sœurs de Saint-Joseph de Cluny, nous nous faisons un devoir de constater que partout aux Cayes nous avons entendu faire un éloge mérité du dévouement de ces saintes femmes et de Texcellence de Téducation qu'elles donnent.
« La seconde sortie de M. le secrétaire d'État a été pour le lycée. Cet établissement d'éducation supérieure est remarquablement dirigé par M. Dupont- Labastille, un homme de valeur. Malheureusement ce lycée est, depuis Tincendie, installé dans l'ancien Palais-National et s'y trouve aussi mal que possible. ^ « Cette situation a frappé M. le ministre de l'instruction publique. Nul doute qu'avec sa sollicitude bien connue pour tout ce qui touche à l'enseignement il ne cherche à remédier à cet état de choses.
« M. François Manigat a continué sa tournée en allant inspecter le cours supérieur des demoiselles que dirige fort bien M"® Clodius... »
Le président d'Haïti profite de ce déplacement pour poursuivre sa tournée dans le Sud. Des Cayes à Aquin. Je continue à faire des extraits.
€ Comme aux Cayes, la première visite du prési-
dent est pour Téglise, à la porte de laquelle il est reçu par le père d'Arnaiz et son vicaire.
« M. le curé conduit à sa place Son Excellence et lui adresse de sages et éloquentes paroles.
« Après le Te Deum, le chef de TÉtat est conduit au bureau de Tarrondissement, où il reçoit les autorités. Un peu après il donne une audience publique dans laquelle il vante les bienfaits du mariage, de la garantie et de la sécurité qu'y trouvent les citoyens.
« Il tance quelque p^u les membres du tribunal, dit au doyen qu'il est un honnête homme, mais parfois un peu faible; replace le commissaire du gouvernement, suspendu depuis deux mois ; révoquele subistitut et lui donne dans la journée même un successeur.
€ Les ministres après l'audience inspectent les différents établissements; M"* Salomon va visiter les bonnes sœursde Saint-Joseph de Cluny,pendant qu'au gouvernement Son Excellence reçoit le corps consulaire d'Aquin, que lui présente M. Léon Arnauld, vice-consul de la République française.
« Enfin le soir même le président, ayant constaté que la situation de l'arrondissement d'Aquin était bonne et qu'aucune plainte n'avait été formulée contre les autorités, se rembarque pour se rendre à Jacmel où le Toussaint'Louverture arrive vendredi à huit heures du matin.
Jacmel, 18 septembre 1886.
« La réception faîte au chef de TÉtat est enthousiaste. En dehors de l'apparat officiel supérieurement organisé par le général Prophète, fe commandant d'arrondissement, les maisons sont généralement pavoisées et décorées. Sur le passage du général Salomon de nombreux vivats sont poussés.
€ A la cathédrale le président est reçu par M. Tabbé Lhorme^ entouré de son clergé.
« Une fois le président arrivé à son siège, M. le curé le harangue en ces termes :
Monsieur le Président,
Votre Excellence ne pouvait nous apporter une plus grande joie, en même temps qu^elle nous fait le plus insigne honneur, par cette visite, que Jacmel espérait, du reste, depuis longtemps.
La visite, en effet, de Tautorité, cette autorité qui vient de Dieu et qui représente sa majesté et sa puissance sur la terre, a un double but : ennoblir, élever jusqu^à elle ceux vers qui elle vient, et, en la faisant se mêler elle-même aux intérêts des populations par sa présence, et la connaissance qu^elle lui facilite de leurs besoins et de leurs justes désirs, préparer à ces mêmes intérêts moraux et matériels une satisfaction légitime. C'est ainsi que toute aigreur disparait; que les yeux s^ouvrent, que les âmes se rassérènent, et que tout un peuple arrivé à Tunaniraiié de pensée et de volonté prend, à la suite de ses chefs, sa place glorieuse et fière dans l'assemblée des autres peuples ses frères.
Celui, monsieur le Président, dont vous êtes l'image et le représentant terrestre, vous inspira toutes ces choses, dans la vérité, et vous donnera la force de les accomplir, dans la justice ; car vous avez foi en lui, et c*est celte même foi qui vous amène aux pieds de Dieu, dans cette enceinte.
C'est donc, monsieur le Président, la joie dans Pâme, et au milieu de ces pensées élevées, que je salue votre bienvenue sur les marches bénies de cette église.
Puis, si malgré tout, Tautorité toute seule, même quand elle arrive pour faire le bien, quelquefois effraye, il n'en est plus ainsi quand elle se présente accompagnée d'une autre image qui la revêt de miséricorde et de grâce.
Soyez donc aussi, Madame, la bienvenue au milieu de nous, et croyez que nos cœurs vous en disent encore plus que nos paroles.
En élevant mes yeux, une autre pensée me saisit. Ce signe de Thonneur dont votre poitrine a été ornée, il y a quelques mois, monsieur le Président, me rappelle un souvenir : le souvenir de ma patrie absente ! Car, si j'ai trouvé une autre patrie, que j^ai choisie librement, je n'oublie pas l'ancienne et je les confonds toutes les deux dans un même amour 1 Je l'en aime davantage, s'il est possible, mon ancienne patrie, depuis que j'ai connu, par cette distinction dont elle vous a honoré, qu'elle savait vous connaître, elle-même I — Mon cœur voulait vous dire cela : j'attendais une occasion favorable ; je ne pouvais en avoir une plus heureuse, et je la saisis avec un empressement joyeux.
Allons, Excellence, porter aux* pieds de Dieu toutes ces choses : le remercier des unes et lui demandei» ses lumières et son secours pour les autres.
« Après cette excellente allocution, le curé de Jacmel entonne le Te Deum et donne la bénédiction du Saint-Sacrement, puis le chef de TÉtat est con-
duit à rarrondissement, où des appartements ont été préparés pour le recevoir.
« C'est ici l'occasion de rendre un hommage public au général Prophète, qui commande l'arrondissement de Jacmel. Officier intelligent et instruit, administrateur actif et entreprenant, il a su dans ses importantes fonctions, parfois d'une nature délicate, se concilier Testime et la sympathie des populations placées sous son commandement. Pendant son séjour à Jacmel aucune plainte n'a été portée à Son Excellence contre ce commandant d'arrondissement, qui est digne à tous égards de la confiance que lui donne le gouvernement.
« Vendredi le président et M"' la Présidente ont pris un repos bien mérité, pendant que les ministres visitaient les établissements relevant de leurs ministères.
« Samedi matin Son Excellence a reçu le clergé que lui a présenté M. l'abbé Lhorme, curé de Jacmel ; les frères de l'Instruction chrétienne, les sœurs de Saint-Joseph de Cluny, qui ont ici une école des mieux tenues. Dans rkprès-midi du même jour le président a donné audience au personnel des tribunaux civil et de paix. M. le commissaire du gouvernement du ressort a prononcé une allocution.
« Enfin le corps enseignant a été présenté par M. D. Jean-Louis, inspecteur des écoles.
€ M. le secrétaire d*État de Tinstruction publique, dont nous avons pu apprécier la sollicitude pour toutes les branches de Tiustruction, a fait connaître à Son Excellence que Ton reprochait à l'inspecteur de ne pas visiter assez souvent les écoles ; que des plaintes très graves sont formulées contre le sousinspecteur; que le lycée qu'il avait visité était bien tenu et promettait de devenir un établissement répondant à ce qu'en attend le gouvernement ; que dans les autres écoles beaucoup d'élèves manquaient, fait qui malheureusement se produit un peu partout.
« L'inspecteur a répondu que son travail ne lui permettait pas de visiter aussi souvent qu'il pourrait le désirer les établissements secondaires, et qu'il porte tous ses soins sur les écoles primaires. Le sous-inspecteur, lui, a demandé qu'on lui fit connaître les accusations portées contre lui.
€ Dimanche, il y a eu grande parade, présidée par le général Salomon. Les troupes ont défilé plusieurs fois devant le chef de TÉtat et ses ministres. A l'issue de la parade. Son Excellence a réuni au gouvernement tous les officiers présents à Jacmel.
« A dix heures, audience publique à laquelle assistaient toutes les autorités civiles et militaires, MM. E. Bordes et Fauché, députés de Jacmel, ainsi que plusieurs de leurs collègues de la région. . .
J'arrête ces extraits. Us me paraissent suffisamment concluants. C'est une sorte de photographie fidèle où rhomme et le politique apparaissent tout entiers, sans afféterie et sans recherche — dans ces assises familières dont j'ai déjà parlé plus haut, en rappelant une circonstance mémorable.
A ses côtés, la Présidente continue la vie de charité et de bienfaits que sait remplir un cœur de Française — les ministres, d'autre part, déploient une activité dévorante.
Et le pays se rassure, et les craintes disparaissent.
Voyez-vous quelque part l'intervention nécessaire des députés ou des sénateurs ? N'est-ce pas ce que je vous disais en narrant les mœurs parlementaires : la communion intime du chef de TÉtat et du peuple? Le conseil communal le reçoit dans la foule, et, pour connaître les besoins de ses sujets, le chef s'assoit au milieu d'eux...
Pourquoi continuer à dépeindre ce chef d'État et quelles expressions ne viendraient pas diminuer l'effet de ce récit pris textuellement dans une feuille ignorée, laquelle ne s'attendait certes pas à pareille reproduction? Ne vous semble-t-il pas, en lisant ces quelques lignes, qu'Haïti sort bien, comme je le disais, d'une légende de convention?
J'aurais écrit la moitié de ce qui se trouve raconté
dans ces extraits, ou du moins quelque chose d'équivalent; j^aurais paraphrasé la touchante allocution de ce prêtre français, le R. Père Lhorme, le curé de Jacmel — laquelle j'ai tenu à mettre en relief dans son propre style — on m'aurait taxé de partialité, qui sait même?... de servilité, peutrétre.
Je ne dis ici que ce que vous diraient eux-mêmes ces prêtres français, ces pères de l'ordre du Saint- Esprit, si vous les interrogiez ; ou encore ces sœurs de Saint-Joseph de Cluny, ces frères de l'Instruction chrétienne, des Français et des Françaises, tous et toutes — qu'une autre Française, M"® Salomon, s'empresse d'aller visiter, que les ministres encouragent dans l'œuvre de régénération sociale et religieuse, laquelle ces hommes courageux, ces saintes filles sont venus entreprendre. Tous conservent dans le cœur la flamme de la patrie absente, et, par leur seul exemple, relèvent le vieux levain français qui est dans l'âme de tout Haïtien.
Ceux-là vous diraient comme moi — comme le déclare le Père Lhorme du haut de sa chaire curiale — que, pour un Français^ Haïti est une seconde patrie ; que tout ce qui intéresse notre ancienne colonie devrait nous intéresser, que sa joie devrait faire notre bonheur.
Et que, lorsqu'un chef d'État fait en Haïti quelque
chose de bien, d'utile et de grand, qu'il assure le bonheur de la nation et lui prépare une prospérité nouvelle, il faut qu'il se trouve un Français pour le dire.
Laissons les autres à leurs envies haineuses, et nous. Français, sachons rendre justice et reconnaître ceux dont les sympathies sont les nôtres, et qui tiennent tout de nous, jusqu'à... nos travers.