‹ Haïti en 1886Chapitre 14 sur 53 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le Haïtien et l'étranger : — Compte rendu in extenso d'une séanne de la Chambre haïtienne. — Opinion du gouvernement acluel en la matière.

Quand un Haïtien — que ne secondent ni une intelligence pratique ni les services rendus — veut acquérir quelque notoriété, il dresse une philippique contre l'étranger en général. Celui-là se proclame en principe adversaire de ces coureurs d^aventure, et, confiné dans son patriotisme étroit, dénie à tout étranger le droit de respirer librement sur la terre haïtienne.

Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que certains étrangers opinent doucement du bonnet — j'entends ceux qu'un long commerce avec l'Haitien a accoutumés à ce véhément langage, qui en connaissent l'inanité, et savent bien que tous privilèges ne sauraient subsister que dans des situations « d'exception ».

Quand le Démosthène haïtien a donc suffisamment péroré sur ce thème et qu'il se rassied en s'épon-

géant le front, ses collègues l'applaudissent à tout rompre, et lui-même se félicite intérieurement.

La vérité, c'est que celui-là vient de faire une bêtise et que ses collègues s'associent à ses errements.

Je m'expliquerai plus loin.

Le même jour que cet homme a déclamé contre l'étranger, il a peut-être ouvert sur quelque point de la ville une boutique sous le nom d'emprunt d'un étranger.

Ainsi, d'une part, l'étranger est, pour les convictions publiques de cet homme, une bête galeuse dont il faut poursuivre la ruine; et, d'autre part, ce même patriote couvre ses propres intérêts de ce manteau étranger qui lui paraît, commercialement parlant, la meilleure des couvertures.

Pour expliquer l'anomalie, il faut avoir vécu quelque temps dans le pays, s'être baigné dans ses courants divers, avoir noté les degrés de densité de l'eau aux différentes heures du jour — enfin n'être pas le premier venu qu'une discordance entre les paroles et les actions puisse étonner outre mesure.

L'original ne s'est point encore trouvé qui, après avoir vendu sa propriété à l'étranger — car l'étranger a des moyens d'achat malgré la prohibition constitutionnelle, il est même à Theure actuelle le

gros détenteur de la propriété urbaine, des quatre cinquièmes pour le moins de Port-au-Prince, sans parler des autres villes, — l'original, dis-je, ne s'est point trouvé qui, après une pareille affaire, comprenant le monopole obligé que crée à quelques étrangers — amenés à tourner les prescriptions de la loi — une semblable situation, viendrait à la tribune de la Chambre ou encore sur les « autels de la patrie » tenir simplement ce discours :

— Que nous le voulions ou non, nous sommes tributaires du capital étranger. Devant la nécessité, les prescriptions constitutionnelles ne prévalent pas ; je viens d'en fournir la preuve, moi, qui ayant ma propriété à vendre, m'estime fort heureux d'avoir pu trouver une maison étrangère qui fasse l'affaire. Seulement j'ai vendu mille piastres ce qui en vaut cinq mille. Si les portes de la patrie étaient ouvertes à tous les capitaux, j'aurais peut-être trouvé mon prix. Je vous le dis en vérité, nous sommes tributaires du capital étranger. Tâchons de payer ce concours le moins cher possible, et, pour cela faire, appelons la concurrence. Donnons à tous venants le droit de propriété.

Non, cet original, cet homme de bon sens, ne s'est point encore trouvé, parole d'honneur !... Je le regrette — pour les Haïtiens.

Je ne désespère pas cependant* Des signes précur-

seurs annoncent ce phénomène. Je puise cette conviction toute nouvelle dans un document précieux qui fera époque un jour — le compte rendu d'une des dernières séances de la Chambre des députés de Port-au-Prince. Je l'ai précieusement recueilli. C'est la première fois que le gouvernement actuel a eu à formuler une opinion à peu près nette sur le concours qu'il faudrait solliciter de l'étranger. C'est un faible pas en avant, mais c'en est un. La présente étude serait incomplète, si je ne constatais le fait en fournissant le document lui-même. Voici tout d'abord le sujet, en quelques lignes.

Il s'agissait de l'établissement d'un câble sousmarin concédé par le gouvernement à un étranger, le contrat était soumis à la sanction législative. Tout est à lire attentivement. Et le dialogue sur l'étranger, — qui s'établit à cette occasion entre le secrétaire d'État de l'intérieur, le général François Manigat, dont j'ai déjà parlé plus haut, et son honorable contradicteur, le député Dieudonné Thomas. Ce dernier, âpre dans ses attaques, cantonné dans son patriotisme farouche, ramassant tous les lieux communs qui traînent en Haïti contre l'étranger — puis peu à peu poussé dans ses derniers retranchements par la logique implacable et positive de l'homme d'État, réclame au moins que l'étranger soit tenu de «e cacher derrière un Haïtien, que ce dernier devienne

un prête-nom?... naïveté des âges antiques!... I Puis, pour couronner l'œuvre, un poète — qui me paraît avoir quitté depuis quelque temps le commerce des Muses pour légiférer avec passion — le député Oswald Durand, clôt la discussion en proposant tout tranquillement... quoi? De rejeter le contrat d'Oksza et de s'adresser à un autre voisin... étranger — la West India and Panama C^...

Puis enfin...

Mais lisez, plutôt.

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