CHAPITRE XII
Les Français en Haïti. — Le clergé français et les ordres relig^ieox enseignants. — La Société de bienfaisance française. — L^asile français. — Une fête à rétablissement français. — Un nouveau ministre plénipotentiaire de France à Port-au-Prince. — Premiers résultats.
Quand un Français débarque en Haïti, à Port-au- Prince ou ailleurs; que, sur tout son passage, il est salué dans son propre idiome, souvent dans les. formes les plus pures de notre langue; qu'après un court séjour il reconnaît que, pour se guider dans les formes législatives, judiciaires et administratives qui régissent le pays, il n'a qu'à faire appel à ses propres souvenirs d'école — l'étonnement succède à la surprise.
Il savait certainement, — car certains Français, connaissent l'histoire coloniale de leur pays — que l'île de Saint-Domingue avait appartenu à la France- Mais penser que l'empreinte française était restée si fortement incrustée sur ce sol, qu'après trois quarts.
de siècle de séparation violente, cette petite nation semblerait encore habiter une province française détachée du sol natal, suivant pas à pas dans son isolement politique les mouvements divers de l'ancienne métropole — cela, il n'y aurait jamais songé.
C'est un puissant véhicule, vraiment, que l'idiome, et la similitude de langage permet tous les rapprochements.
Il' semblerait donc, de prime abord, que notre politique extérieure a 3û tout faire pour recueillir le bénéfice moral de cette sorte de parenté persistante; qu'ayant abandonné tout espoir de reconquérir jamais notre anciennne colonie, nous avons essayé au moins d'y maintenir prépondérante notre influence morale, de nous assurer là des débouchés naturels.
Il ne m'a point paru qu'il en soit ainsi.
Tout semblerait même confirmer l'opinion contraire. Et si aujourd'hui la France Noire — comme l'appelait un brillant capitaine de vaisseau qui avait passé quelques semaines d'éludés sur les côtes d^Haïti — reste encore fevorable à notre nom, S'*intéresse à notre honneur, au point souvent de le faire sien, comme il arriva aux heures nèfasttes de 1*8TO*-Ti, il ne faut voir là que Feffbt d'une? synnppaihie naturellb.ou encore^ instinctive qui réisiist^ à
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toutes les excitations étrangères ; et, disoas-le har*diment, à notre propre indifférence, à notre ignora^nce même de nos intérêts bien entendes — sur certains poimts de notre propre hémisphère.
Il est encore une autre cause qui vient miraculeusement à notre secours et dont nous pourrons peutêtre bénéficier un jour : la présence en Haïti d'un nombre respectable de Français, lesquels, se confondant aisément avec la masse haïtienne, forment presque corps avec les indigènes. Ils le peuvent faire d'autant mieux qu'à côté delà similitude de langage et de mœurs, le caractère français est ennemi né des préjugés de race et de couleur — que les^ alliances entre Français et Haïtiennes sont fréquentes, toujours possibles, alors que pareilles alliances restent à l'état d'exception avec les colons étrangers des autres nationalités.
L'Haïtien lui-même, d'ailleurs, trouve dans la partie féminine de la nation française un équivalent accmeilv puisque, pour ne citer que celui-là — oè UMO cHsce omne» — te général Salomon, président de la p^ublique et chef suprême du parti national, a épousé une Française. Et pareil exemple, étatitdoiwié nos idées, ne serait point rai^e, si des reteHrioi»^ plus soÎTies et phis intimes s'étabMssaient entre fëmnlles Iran^MBes et fiM&înesF hcKtknines. KaHieiH^emement
à Paris la colonie haïtienne, très riche et très nombreuse, reste à Técart, un peu timide et embarrassée dans ce brouhaha — ou encore s'abandonne à des guides peu sûrs dans un monde douteux : ce qui n*est pas fait pour assurer des relations durables, et fécondes en résultats utiles.
Il est un troisième lien puissant qui retient sous notre génie jusqu'aux plus secrètes pensées de la nation haïtienne. C'est la religion. Ici encore la direction de notre politique étrangère n'a rien à revendiquer à son actif.
La religion catholique étant pour ainsi dire la religion d'État en Haïti — placée, toujours à notre exemple, sous le régime concordataire — toutes les paroisses de la république, sans exception aucune, sont desservies par des prêtres français — dont la direction souveraine appartient, tant au spirituel qu'au temporel, à deux prélats français : l'archevêque de Port-au-Prince, aujourd'hui M**" Billion, et son suffragant, Tévèque du Cap-Haïtien, M«' Kersuzan. Voici donc l'élément français, et le plus pur et le plus vivace, en contact direct et intime non plus là avec les intérêts de quelques-uns, mais avec la conscience et les convictions intimes de toute la nation — dont la foi est ardente. Et encore, à côté de ce clergé séculier, les ordres religieux consacrés
en France à l'enseignement primaire et secondaire fournissent à des succursales fondées en Haïti, un personnel nombreux de professeurs et de maîtresses, lesquels, répartis sur plusieurs points du pays, font prospérer des établissements de premier ordre.
J*ai déjà, dans un chapitre précédent, saisi au passage l'action de tous ces prêtres et congréganistes français, au cours de la tournée présidentielle — je reviendrai un jour sur cette importante question du clergé français en Haïti.
Plus que personne ces missionnaires de la France ont besoin de sentir à leur côté Tinfluence française. C'est un dur métier que de parcourir les mornes à cheval, par tous les temps, dans des paroisses qui ont plusieurs lieues d'étendue. Souvent le découragement vient, le plus souvent les maladies diminuent le personnel. Parfois le recrutement devient difficile. Ne permettons pas que, par nécessité, les choix aillent se porter ailleurs qu'en France. Ces hommes courageux ont besoin de savoir — il serait nécessaire que quelque voix autorisée leur répétât parfois — qu'à côté du devoir religieux ils remplissent une œuvre patriotique. Ce serait — en France surtout dans les maisons-mères — un double entraînement qui dissiperait souvent bien des hésitations.
Ne parle-t-on pas chez nous d'imposer le service
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militaire à ces militante, à' cea obscurs pionoiers de
notre gloire et de notre influence? Voyagez donc
un- peni, vous, les chefe d'emploi de nos scènes politiques. Allez donc vous rendre compte au loin comme certaines attitude» paraissent grotesques! €'e8t que, voyez^vous, à quelque parti* qu'on appartienne, quand on se trouve à Tétranger, que l'on assiste à ces lattes désespérées d'influence que sou^ tiennent ces missionnaires, simplement, sans osten*tation — dont Tutilité pratique au point de vue humain échappe même à ces âmes simples — il vous prend' comme des rages à certains spectades parlementaires... Passons....
Grâce donc à ces deux concours d^initiative personnelle — Télément civil et privé pénétrant la masse et se confondant avec elle, Télément religieux presque officiel, élevant les âmes et façonnant les intelligences à notre mode — le courant sympathiqjue s'est maintenu en notre faveur, malgré même quelques incartades déraisonnées de certains représentants de la France en Haïti.
Mats les Français résidants ont feit plus et mieujt encore-. Tandis que les autres étrangers restaient, dans le pays, des unitésM — ils ontivoulu,eu}&, fowaat un groupe permanent et résistanti. ESL dfece désw est née la Société française de bienteieance, dbublée de
rinstitatron de r Asile français — lesquels exiBtQiU et fonctionnent aujourd'hui avec un sucoèi» toujours grandissant (4).
Cette association française, — son mom rindi^jue — est une œuvre de bienfaisance et de solidarité. Plus encore de solidarité que de bienfaisance, je dois le dire, car je n'ai pas rencontré en Haïti un seul Français qui puisse se trouver dans la nécessité de solliciter la bienfaisance de ses compatriotes. L'étranger-r Français ou autre — qui, dans un pays où tout travail et toute industrie sont négligés ou à peu près, par rindigène, laisserait la misère le gagner, ne pourrait être que le propre artisan de son malheur.
Le seul cas de maladie peut militer en sa faveur^ appeler un secours momentané. C'est précisément en prévision de cette hypothèse que la Société a indiqué pratiquement — avec beaucoup d'intelligence et d'à-propos — comment elle entendait justifier sa qualification.
Aux locaux de ses réunions habituelles elle a adjoint un asile français, c'est-à-dire un hôpital spécialement destiné aux malheureux — lequel asile est devenu immédiatement le souci constant .de la Société, le seul et unique but de son œuvre«
(1) Voir aux Anneies les statuts de la Société.
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Là, dans cet établissement hospitalier — placé sous la surveillance directe d'un comité spécial composé des sommités médicales delà ville de Port-au- Prince, — tout Finançais, membre de la Société, peut, après avoir fait constater son cas par le médecin de service, et sur Fautorisation du président de la Société ou d'un délégué, choisir un lit, une chambre; s'installer et recevoir gratuitement tous les soins nécessaires, les plus minutieux même et souvent les plus chers, jusqu'à parfaite guérison. J'ai trouvé là des convalescents qu'on ravitaillait avec les mets les plus délicats et les plus recherchés, arrosés de vieux bordeaux. Et moi, saturé de ma cuisine d'hôtel, j'appelais presque quelque mal soudain, pas trop dangereux cependant, qui me permit de solliciter de pareils soins.
Car le Français de passage, ou encore qui ne fait -pas partie de la Société — ce qui est rare dans la colonie française — peut, lui aussi, en sa qualité de Français, réclamer asile en ce lieu. Mais alors en payant un prix déterminé par des tarifs délibérés et arrêtés en assemblée générale. Cette faculté est précieuse — pour les marins français en particulier.
Un équipage retenu en rade par un long chargement ou déchargement voit un ou plusieurs de ses
hommes tomber — se tordre — d'une minute à l'autre sous l'étreinte du soleil, avec complication le plus souvent d'abus d'alcools. Maladie à laquelle n'échappent guère les Européens, séjournant accidentellement, et qui se trouvent astreints à un travail pénible, hors de tout abri.
Quelques premiers soins — familiers seulement aux gens acclimatés, et que les médecins du pays, tous gens très distingués, appliquent sous des formules scientifiques diverses — peuvent en quelques heures remettre ces hommes sur pied : qu'ils manquent de ces soins, c'est la mort.
A Port-au-Prince, rien de plps facile, on transporte immédiatement ces malades à l'asile. Si le médecin de service n'est pas là, il est immédiatement prévenu, et, en attendant, le personnel de l'établissement prend tous palliatifs nécessaires. Neuf fois sur dix vous pouvez être assuré que le steamer ou le voilier reprendra la mer avec patente nette — son rôle d'équipage intact.
J'ai vu, pendant mon séjour, quatre steamers français abandonnés pendant près de six mois en rade de Port-au Prince — en tout cent vingt hommes d'équipage — livrés par conséquent à toutes les maladies chroniques ou accidentelles. Il ne se passait pas une semaine que, pour une cause ou pour une
autre, de quelqu'un de ces steamers, deux ou tix>i« matelots, quelquefois davantage, ne] fussent déhmt^ qués précipitamment. Le plus souvent ces mai-' heureux grelottaient de fièvre. On les d^*igeait immédiatement sur Tasile. Un pauvre mousse, entre autres, fut amené dans un ^tat désespéré. Les luéde*dns, uo moment, l'avaient condamné. Le tdoetour Aubry et ses collègues ne voulurent cependâiOt pm désespérer une minute. Dans toute la ville, chac^yA s'intéressait bientôt à cette lutte contre la mort* Du matin au soir c'étaient des demandes pressantes ; étaiitil mort ou combien d'heures lui restait-il à vivre? On les sauva tous, le mousse comme les autres. Les équipages revinrent en France, sans un manquant. J'estime que sans cet asile et les soins qui furent libéralement prodigués, l'armateur aurait aujourd'hui quelque chose de plus sur la conscience. — Ce qui lui serait peut-être bien égal d'ailleurs. — Il arrive comme cela, de loin en loin, dans ces pays lointains quelques atteintes à la bonne renommée du nom français... Je reviens immédiatement à l'œuvre de nos compatriotes.
Presque au bout de la rue de la République — au pied de ces mornes qui surplombent Port-au-Prince — la Société française a édifié ses pénates. Voici joa premier édifice, le principal — lieu de. réunion de»
assemblées générales. C'est aussi le local où se iiea* nent les belles fètes de charité que la Société donDO de loin en loin, soit au bénéfice de quelque nécesaiié pressante, soit pour apporter son obole à quelque souscription de la mère patrie — pour rin«titut Pasteur par exemple — ou encore et surtout poiir fournir des subsides à Thôpital.
Ce n'est, à vrai dire, qu'une grande salle carrée^ flanquée de deux autres plus petites, lesquelles s'ouvrent dans toute leur largeur sur la première — formant toutes trois une sorte de large croix grecque. Cet ensemble constitue, les jours de réunion ou les soirs de gala, le local le plus vaste qui existe à Portau-Prince. L'aménagement est sobre mais de bon goût. La flamme tricolore mêle un peu partout «es plis au drapeau haïtien. Des cartouches sur lesquelles le cri de t Vive Haïti ! » alterne avec les écussons de France rappellent à chacun ^- s'il venait parfois à l'oublier — que nous sommes les hôtes de la république haïtienne. Quelques mauvais portraits du Président Grévy, de Thiers et de Gambetta — encore de l'amiral Courbet et des principaux personnages de la France contemporaine — forment, avec les tableaux d'inscription des noms des membres de la Société, tout Tornement des murs de la salle principale» De la galerie par laquelle on pénètre dans cette salle spacieuse; propre et bien aérée, l'œil
s'égare sur des plates-bandes fort bien entretenues, et du plus brillant aspect, au milieu desquelles les tubéreuses les plus variées et les lauriers-roses m'ont paru jouer un rôle prépondérant.
Derrière ce principal corps de bâtiment courent parallèlement deux longs édifices en bois, élevés sur maçonnerie — séparés par une vaste cour sablée que recouvrent et ombragent de superbes manguiers. C'est l'asile, c'est Fhôpital français. L'un de ces édifices comprend trois ou quatre salles communes, lesquelles en temps ordinaire reçoivent quatre lits, mais pourraient aisément en contenir six. Dans l'autre se trouvent le cabinet de consultation des médecins attachés à l'asile — des chambres particulières pour certains malades, qui exigent des soins plus minutieux ou encore qui, payant un supplément, réclament un local séparé. Dans le fond de la propriété deux petites constructions isolées sont destinées, s'il était nécessaire, à abriter les malades atteints de quelque mal contagieux.
Tout cela est admirablement aéré et entretenu, la propreté la plus grande règne dans tout l'établissement — chaque salle et chaque chambre ouvre de plain-pied sur de larges galeries bâties qui servent de promenoir aux plus faibles. Toute la propriété est livrée aux convalescents, à ceux auxquels Texer-
cice est recommandé à certaines heures du jour. L*eau coule de toutes parts, et de grands bassins, toujours pleins d'une eau limpide et courante, permettent aux malades de prendre tous soins de pro-^ prêté — une des prescriptions le plus souvent ordonnées dans ces pays et certainement la plus efficace.
tJn personnel très dévoué, sous la direction effective des médecins, veille à ce que Tordre le plus parfait règne dans cette maison bienfaisante.
La munificence d'un Français, élevé dans le pays, et chef d'une importante maison d'exportation de la place, M. Ch. d'Aubigny, a permis à la Société de devenir propriétaire — d'édifier cet ensemble de belles constructions. Devenu président de l'œuvre, M. Ch. d'Aubigny a fourni spontanément toutes les avances nécessaires pour que la Société se mît dans ses meubles.
Pour juger les bienfaits de l'institution, apprécier le service important qu'a rendu son président, — en permettant à la Société de procéder d'un coup à tous les aménagements nécessaires — il faut avoir été témoin et souvent victime de tous les dangers climatériques qui guettent l'étranger, dès qu'il met le pied sur le sol de ces régions intertropicales. Passe encore pour l'Européen fortuné, lequel trouve immédiatement ses parents ou des amis — encore n'est-il pas
bien sur que souvent il ne préférât Tasile. Mais pour le manœuvre, l'ouvrier, le marin, que les hasards de Texistence jettent quelques jours, quelques «emaiaes ou quelques mois dans cette zone brûlante — quelle ressource inespérée que de trouver là, au premier danger, et pour peu d'argent, gratuitement même, s'il est par trop besogneux, tous les soins nécessaires.
Ce n*est rien encore en temps ordinaire — le climat d'Haiti est certainement le plus salubre de toutes les Antilles. Je dois le dire, l'asile manque souvent de malades. Mais que quelque jour, la surveillance sanitaire soit mise en défaut — ce qui était possible à notre arrivée, je l'ai raconté — que quelque steamer, arrivant de l'île de Cuba ou de la Jamaïque, laisse sur le rivage les germes de la fièvre jaune ou de la variole — ce qui est malheureusement arrivé trop souvent — quels grands services une œuvre pareille n'est-elle pas appelé à rendre! Dans cette prévision les aménagements les plus minutieux et les plus complets ont été préparés pour transformer tout l'établissement — les salles de réunion comprises — en une vaste ambulance pouvant contenir une centaine de malades au besoin. C'est plus que suffisant pour répondre à tous les besoins.
Les Haïtiens ont compris l'utilité incoatestable de pareil établissement — le parti que tout ie paye lui'-
même pouvait en tirer, dans ces moments terribles d'épidémie.
Les médecins les plus distingués de Port-au-Prince ont offert spontanémei:t leur concours désintéressé et s'acquittent à tour de rôle de cette tâche avec un zèle vraiment au-dessus de tout éloge. Au* milieu de ses confrères, le docteur Aubry, sénateur de la répu*blique,et chef du service sanitaire, montre glorieuse^ ment le ruban rouge de chevalier de la Légion dfhonneur — enlevé par le praticien distingué à la reconnaissance db gouvernement français pour services rendus à- nos nationaux, auxquels le rattachent d^ailleurs sa bonne humeur et son esprit.
Pour le docteur Aubry, cet hôpital français, c'est sa clinique et sa chose. Sous ces ombrages, dans ces salles spacieuses, aménagées avec tous l'es soins de rhygiène, il se complaît avec amour. Il' espère aussi que, piqués au jeu, ses compatriotes voudh)nt bien transformer Thôpital de lia ville sur lie modèle dé Tasile. Jusqu'à présent il' n'y est point parvenu.
Pour parer à toutes les dépenses que nécessite semblable instaltetion, la Société compte sur les coti*sations^de ses nacmbrefr, ce qui n'est pas lourd, sur les dons de toute nature qu'elle sollicite parfois delà» géiiéposité des^ ppitieipaux d?entre eux ; et, pour pai^faine ee qui' manque te plue^ souvent, son bureau orga»-
nise des fêtes charmantes oa encore des loteries, dont les produits ont constitué jusqu'à ce jour le plus dair de ses revenus.
Un instant, pendant quelques mois même, les locaux sont restés vides et sans fêtes. La légation de France — dirigée à ce moment par un pauvre vieillard, qu'à son retour en France on a dû reléguer dans une maison de santé — était en froid avec le gouvernement haïtien et les rapports tendus. Le bureau de la Société, son président en tète, crut faire œuvre nationale en prennant part au débat et ferma les portes de la salles des fêtes, pour n'avoir pas à faire des politesses aux Haïtiens et à leur gouvernement.
Quelques membres s'émurent de cette tendance, si naturelle cependant. A une assemblée extraordinaire, des mots durs furent échangés entre une partie de l'assistance et le président, H. d'Aubigny. Quand je dis furent échangés, je me trompe : furent adressés plutôt, ce dernier n'avait pas à répondre. Mais M. d'Aubigny étant venu en France pour quelques mois, et la présidence étant échue par intérim au vice-président, M. Thibault — homme modeste mais d'un commerce sûr — l'incident n'eut pas d'autre portée. Le 14 Juillet dernier, à l'occasion de la Fête nationale, l'entrain fut superbe. Les
fêtes de la Société avaient retrouvé leur splendeur.
Cette situation se maintient. On peut dire aujourd'hui que les traditions de bon ton, d'urbanité et de franche cordialité, qui sont le fond du caractère vraiment français et doivent rester à l'étranger Tapanage d'un groupement français, ont repris leur cours.
J'emprunte à un journal de Port-au-Prince le compte rendu de la dernière fête donnée à l'asile. On peut voir par là quelle place importante tient la Société en Haïti, quel éclat jettent ses fêtes — ce qui peut rejaillir de ce petit remuement français pour le maintien de notre influence.
Depuis quinze jours on ne parlait que de la fôte de charité que devait donner la Société française de bienfaisance.
Aussi, malgré la gêne générale, personne n*a lésiné pour les fi 5, prix d'entrée des cavaliers qui étaient les seuls payants.
Nous envoyons nos sincères compliments au comité organisateur pour lo tact et le discernement qu'ils ont mis dans le placement des cartes; on s*est trouvé à Tasile français, samedi 11 septembre, au milieu d'une société choisie et en bonne compagnie.
Le local de la Société française était à cette occasion décoré avec goût : tout le jardin était illuminé a giorno par une myriade de lanternes vénitiennes aux tons multicolores ; au dedans, des drapeaux et des écussons avec l'inscription : Vive Haïti 1 Vive la France I
Et, pour compléter la fête, une lune splendide prodiguait à profusion sa lumière argentée.
Astrée est à son poste, chacun consulte le programme qu'on lui a gracieusement offert. Une critique, la seule qu*on puisse
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— on ne les épuisera jamais ces vases de Sèvres
— et la marine a expédié un mandat de cent francs!
La Société est jeune. Telle qu'elle se présente aujourd'hui elle n'a, si je ne me trompe, que deux ou trois années d'existence. Le gouvernement français ne pouvait probablement faire ni mieux ni plus. Mais il serait peut-être intéressant dans l'avenir —et pour nous et pour lui — que l'on marquât une sollicitude un peu moins restreinte.
Le ministre plénipotentiaire de France, accrédité près le gouvernement haïtien, est, cela va sans dire, président d'honneur de l'œuvre. Sa place est réservée à toutes les séances. Il peut donc renseigner, toutes pièces en main, son gouvernement sur le rôle utile de semblable association.
Cela est incontestable que l'effet produit en Haïti par ce groupement spontané a été très grand. Et je ne suis pas éloigné de croire que le nouveau représentant de la France, M. F. de Bâcourt, un esprit délié et sûr, que les fluctuations de la carrière ont poussé, par un heureux hasard — pour les Français d'Haïti — au poste de ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire à Port-au-Prince, n'ait compris immédiatement le parti avantageux qu'un habile politique pouvait tirer de cet instrument nouveau,
— ajouté à tant d'autres moyens de consolider notre influence morale.
Nul doute pour moi que, dans ces quelques premiers mois passés dans son nouveau poste, le jeune diplomate ne se soit déjà rendu parfaitement compte que nulle autre puissance que la France — et aucune plus sûrement qu'elle — ne pouvait aspirer en Haïti au seul rôle réellement pratique qui soit possible dans ce pays : celui de conseiller intime, de prolecteur moral de ce jeune peuple — lequel cherche sa voie dans notre orbite, et reste parfois étonné de ne plus trouver notre main.
C'est que malheureusement dans cette contrée un peu perdue, que des hésitations continuelles refoulent chaque jour dans une sorte d'isolement territorial, la France, le plus souvent, n'a pas eu le bonheur de posséder toujours un représentant de cette envergure.
Haïti était devenu — faute, je me hâte de le dire, d'autres candidats — le refugium suprême de consuls au déclin de leur carrière, réputés inhabiles à occuper d'autres consulats généraux, plus en rapports directs, ceux-là, avec la direction générale du quai d'Orsay.
Peu à peu la charge a paru, aux yeux de tous. Haïtiens et étrangers, perdre de son importance. Les titulaires façonnaient la légation à la mesure de
leurs moyens. Ce qui s'effondrait véritablement, en pareille aventure, c'était le prestige de la France. Et insensiblement les autres légations gagnaient autour du pouvoir local tout le terrain que désertaient nos agents.
Où étaient ces envoyés de la France qui, au temps jadis, arrêtant les émeutes, ou encore les répressions sanglantes du pouvoir, voyaient tous les regards se tourner vers le drapeau tricolore qui les couvrait — devenaient les arbitres, non seulement de leurs nationaux, mais de tous autres étrangers dont les représentants étaient éconduits !
Les portes du palais présidentiel s'ouvraient toutes grandes à ce moment devant le ministre de France, ses conseils étaient écoutés, ses avis suivis à la lettre.
Et comment se fait-il qu'aujourd^hui, degré par degré, nous en soyons arrivés là : qu'au mois de mai dernier, dans son dernier message au parlement, le président osait dresser un réquisitoire en règle contre l'ancien ministre de France — que ce réquisitoire n'était même pas relevé par le chargé d'affaires, intérimaire, à Port-au-Prince?
C'est qu'abandonnant bientôt la politique traditionnelle, les titulaires de la légation, loin de marcher à l'avant de l'action diplomatique, réglaient bientôt timidement le pas sur les légations voisines. Et
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comme ces dernières, indifférentes de gagner en Haïti une considération et une sympathie — qui leur seraient d'ailleurs toujours refusées — se hâtaient de profiter de notre retraite pour organiser à leur profit la terreur diplomatique, n'agissaient auprès du gouvernement haïtien qu'en le menaçant de mesures coercitives — finalement, pour ne pas rester en arrière, le représentant français se mit de la partie.
Le consul anglais réclamait-il quinze mille piastres pour une carafe brisée d'un coup de pierre chez un de ses nationaux — la légation française trouvait vite un Français dont la devanture avait été ébréchée, lequel réclamait même somme. Le consul américain se mettait de la partie, la légation française renchérissait. Et ainsi de suite. Mais, chose digne de remarque, seul le consulat allemand restait coi.
A ces réclamations plus ou moins justifiées — ou du moins que ne justifiait que le simple désir de ne pas mettre nos nationaux aux yeux des Haïtiens dans une posture amoindrie — succédèrent quelques coups de tète. Le costume officiel de nos envoyés fut livré en spectacle dans l'enceinte judiciaire.
Il paraît, cette fois, que c'en était trop. Les agents furent déplacés. L'un est actuellement en disponibilité, et l'autre, le pauvre vieux ministre, victime de sa faiblesse séoile, est venu finir ses jours en France, dans une maison de santé.
Il y a même dans toute cette histoire — entremêlée de générosité vraie et de burlesque voulu — des interventions de cabotine française, de dixième ordre, dompteuse de lions à ses heures, échouée à Port-au- Prince, Dieu sait comme. Fêtée officiellement par le ministre comme la représentation de l'Art français — fêtant à son tour, le verre en main, dans une salle publique de restaurant, l'envoyé extraordinaire de la République française... Enfin des choses étranges et qui paraîtraient invraisemblables, si ma plume ne s'arrêtait pas d'elle-même devant ces insanités.
11 était temps de sortir de ces errements, nous y perdions jusqu'à notre honneur national.
C'est ce qu'a pensé M. de Freycinet lorsque le président du conseil a désigné au poste de Port-au- Prince un nouveau ministre, prudent et habile, ayant donné déjà les preuves les plus brillantes de son intelligente initiative dans différents postes importants — rompu, on peut le dire, à toutes les pratiques des gouvernements, et dont le chef actuel de notre diplomatie connaissait la dextérité de main et la promptitude de résolution, alors que M. de Bâcourt travaillait à ses côtés comme chef du cabinet particulier.
11 a fallu quelques jours seulement au nouveau ministre de France pour faire immédiatement sentir
son influence. On peut dire qu'aujourd'hui nous avons, tout au moins, regagné auprès de la population haïtienne notre considération personnelle. C'est déjà quelque chose.
Mais ce n'est pas tout.
Ce qu'il faut ressaisir, mais en toute hâte, c'est notre place prépondérante. Et, pour cela, prendre le contre-pied de ce qui a été fait ces dernières années
— nous dégager de ces actions coercitives entreprises par les légations voisines contre la bourse de rHaïtien.
Nos nationaux — du moins ceux qui sont dignes de ce nom — n'y perdront rien, loin de là. En nous maintenant, nous, dans les limites de l'équité — sans faiblesse comme sans provocation — nous aurons du même coup reconquis notre influence, notre part morale dans l'évolution de ce petit peuple.
Quand on ne tient pas à l'amitié de quelqu'un, qu'on n'a aucun intérêt à ménager son estime, on profite de toutes circonstances pour le pressurer. C'est ce que les autres font en Haïti. Eux, ils ont raison. Qu'est-ce qu'Haïti pour l'Angleterre et les États- Unis, par exemple, sinon une nation catholique,
— restée française de langage et de mœurs, et par sa forme politique et par ses sympathies avouées — dont ni l'une ni les autres ne peuvent espérer la conquête
morale. La conquête brutale et matérielle, le cas échéant, menacerait d*en faire, pour les ans comme pourTautre, un fardeau lourd et très embarrassant. Quant à TAllemagne elle n'est pas assez riche encore pour prendre la charge d'un arriéré budgétaire aussi considérable.
Que faisons-nous donc au milieu de ces gens-là, à leur remorque, nous qui avons leurs sympathies, nous qui n'avons qu'à le vouloir pour effectuer la conquête morale d'Haïti ?...
Ce fut l'éternelle question que je me posai pendant mon séjour à Port-au-Prince. Souvent je suis resté songeur devant ce consulat allemand qui jusqu'à ce jour n'a pas fait une seule réclamation pour ses nationaux — laquellef neiût tellement juste et justifiée qu'elle n'entraînait jamais la moindre protestation du gouvernement haïtien ; qui s'efface modestement, aussi modestement qu'il lui est possible, et évite soigneusement de la part de ses nationaux ces heurts de chaque jour que d'autres ne craignent pas de multiplier, avec une certaine âpreté.
Sommes-nous donc aveugles, ou les mots n'ontrils plus un sens dans notre dialecte politique? Nous cherchons partout des débouchés — pas autre chose, disons-nous, — des dépôts de charbon pour notre flotte. C'est une formule nouvelle qui parait faire fortune dans les conversations diplomatiques — c'est
en faisant cette formule nôtre que nous sommes allés sur la côte d'Afrique et dans rExtréme-Orient. Ne nous parlez pas de conquête, nous n'en désirone aucune. Que si nous tirons le glaive, c'est que nous avons été accueillis à coups de fusil — qu'un fer de lance est venu piquer le drapeau.
Eh bien ! mais il me semble que voici un point du globe, où ce problème peut être facilement résolu.
C'est là une ancienne colonie française. Nous avons droit à l'amitié de son peuple, à ses faveurs et à son estime.
Non seulement nous y avons droit, mais la nation elle-même nous offre tout cela.
11 ne s'agit pas ici de conquête ou de protectorat. Il s'agit seulement de reprendre les traditions d'il y a quelque vingt ans; en échange de cette amitié et de cette faveur, de fournir à. ce petit peuple un appui moral, des conseils amicaux. Il s'agit surtout d'en finir avec cette politique de continuelles vexations et d'éternel mépris dont nous fûmes à une époque les plus énergiques adversaires — dont nous semblons, bien malgré nous, avoir fait notre pratique depuis quelques années, aux côtés d'anciens adversaires.
Est-ce là le but pour lequel la chancellerie française a chargéde ce poste un de ses agents les plus sûrs?...
Faut-il voir une preuve de préoccupations nouvelles — dans Tordre d'idées que j'indique plus haut — dans cette décision récente du département de la guerre, autorisant le départ pour Haïti d'une mission militaire?...
Je constate ici simplement ce premier résultat. Dans quelques mois je dirai si c'est là le commencement d'un système — ou un fait isolé, sans importance aucune.
— Aimons qui nous veut aimer!...
Telle était la conclusion hardie d'une récente notice d'un publiciste haïtien, sur la politique extérieure de son pays.
Le mot est fier.
Mais cette fierté ne saurait paraître déplacée, sous la plume de gens qui détiennent, en somme, dans la mer des Antilles... les clefs du futur canal de Panama !
{Décembre 1886.)