‹ Haïti en 1886Chapitre 3 sur 53 · ÇA ET LA · texte numérisé non relu

ÇA ET LA

Dimanche, 8 courant (?...) 1886.

Ce soir, par un temps magnifique, maestro Astrée a fait de la très bonne musique sur la place de la Paix. 5a musique est suave et le bruit que font généralement les instruments en cuivre est tempéré, si nous pouvons nous exprimer ainsi, par beaucoup d'autres instruments et aussi parce que ses musiciens no soufflent pas avec une force démesurée et à perdre haleine <kins ces instruments qui demandent à ce qu'on les considère comme des tapageurs a outrance.

Astrée, nos meilleurs compliments.

Voulez-vous un modèle d'article nécrologique? voici :

Mardi, 28 septembre 1886

Ce jour a été porté en terre non moins de sept cadavres parmi lesquels nous connaissons :

|o ]^m6 Sylvanie Faustin, âgée de 67 aûs, mère de notre sympathique ami et parent Julien Dussbx, qui a perdu un enfant au commencement de ce mois.

Elle fut bonne mère et femme vertueuse.

20 Mme veuve Démosthènes Riboul, née Augusta Marche. Elle fut une excellente épouse, une bonne mère et une amie dévouée.

30 j^me veuve Alexandre Saint- Aude, née Joqbert, une sainte femme, s*il en fut.

4® Un enfant de 5 à 6 mois de M. Alexandre PASQUEt fils.

5^ Un enfant de 5 mois de M. le colonel Faustin Bataille, aide de camp du président d'Haïti.

6<» Un officier du 1 1« régiment de ligne ; fut un fifre émèrite.

7» Une personne dont le nom ne nous est pas parvenu.

Je suis persuadé que vous n'allez pas savourer le morceau. Je le regrette : moi, je voudrais pouvoir Tenchâsser. Je ne connais pas au monde une littérature plus vraie et plus vibrante que celle qui vient du cœur. Ressentir et rendre, voilà les deux termes du problème, c'est le secret de l'écrivain. Les rédacteurs du Peuple n'ont pas eu besoin de chercher, ils ont trouvé. Et je manquerais à tous les devoirs de la reconnaissance, il me faudrait oublier tout le plaisir que je ressens, même à Paris, à lire cette feuille de la première ligne à la dernière, si j'avais oublié de rendre ici hommage à mes confrères du Peuple.

Et je me hâte de reprendre le fil de mon discours.

Le directeur du Peuple, M. J.-J. Audain, consul

général de la république de Libéria, doyen du journalisme haïtien, dénonça la chose dans les termes suivants :

MM. E. R. et F. G. sont venus nous prier d'annoncer qu'arrivés à Port-au-Prince celle après-midi à une heure, ils n'ont pu descendre à terre qu'à six heures, attendu que le docteur n'est arrivé à bord qu'après cinq heures et demie, ce qui lui a été reproché à bord même.

Plusieurs dames, passagères du Petit-GoAve, ont eu peur de descendre, parce que juste entre cinq heures et demie et six heures et demie, il s'est produit une espèce d'ouragan et elles ont pensé que le canot qui devait les porter à terre pourrait chavirer, tandis que si la visite sanitaire avait été faite en temps voulu, tous les passagers auraient été à terre à quatre heures et auraient échappé à la bourrasque.

Et le doyen ajoutait négligemment :

Un passager, arrivé de Colon par le steamer français le Chàtelier, nous affirme que la fièvre jaune et la petite vérole régnent à Colon.

Comment a-t-on pu permettre l'entrée de ce bateau à Jacmel et au Petit-Goâve?

N'avons-nous donc pas un consul à Colon pour nous tenir an courant des épidémies qui y sévissent?

Craignons une nouvelle édition de 1881 à 1882.

Le coup était dur. Le malheureux docteur cria à la trahison, à la perfidie, puis, la première émotion passée, il faut croire qu'il fit amende honorable aux pieds du journaliste influent lequel, toujours débon-

naire, ayant fait œuvre de justicier, voulut ramener Topinion dans les termes suivants :

Le docteur M. P. a eu Vamabilité de venir nous annoncer que, s'il s*était rendu à bord un peu tard, c'est bien parce qu'il s'était trouvé au bureau du port depuis le matin jusqu'à midi passé et, n'ayant vu aucun signal, il avait dû regagner sa maison à pied afin de prendre son diner et que, pour redescendre, il a dû attendre le tramway très longtemps, de là, il est arrivé peu après le mouillage du le Chàtelier^ et qu'il avait dit cela à bord même à M. R. R. Tout le monde sait que le docteur habite rue de V Enterrement au morae à TufiF.

Nous avons toujours constaté que le docteur met un très grand zèle à remplir sa charge. Qu'il pleuve, qu'il tonne, il se rend toujours là où le devoir l'appelle*

La soumission n'était-elle qu'apparente ou le directeur du Peuple avait-il pris pour une soumission une véritable mise en demeure du docteur de rectifier les premiers dires? L'histoire n'a pas encore parlé.

Quoi qu'il en soit, le concurrent du Peuple, le journal VŒÏlj Vœil qui voit tout et entend tout, publiait, le même jour et à la même heure de l'apparition du fllet ci-dessus, tout un article dû à la plume même du docteur incriminé, signé de la propre qualification de médecin du port — rue de l'Enterrement. J'en extrais le passage capital :

Apprenez que le navire est arrivé entre deux heures et deoQÂe ei trois heures. Dans la matinée, je venais de faire

plusieurs visites et, ayant cru avoir fini, je suis descendu à deux heures pour aller manger. Étant chez moi, un canotier est venu m'annoncer Tapparition d'un navire, il devait être trois heures moins un quart, et si vous ne le savez point je dois vous rapprendre. Le fort Alexandre, qui d'ordinaire annonce l'arrivée des navires, ne fonctionne plus, vu quelques réparations à faire. Si vos yeux sont microscopiques (?...), les miens ne le sont pas, parce ( ^e, étant au bord de la mer, j'aurais vu un signe quelconque m^annonçant l'apparition d'un bâtiment. Dès que le canotier m'annonça cotte apparition, je descendis immédiatement au bord de la mer afin de faire ma visite. Tout a été bien et quand, dans vos chiffons^ vous dites que j'ai été reproché, vous en avez menti. La mer était mauvaise et je ne pouvais point aller vite. Vous dites que M, R. vous a annoncé des faits, vous en avez menti, puisqu'il m'a fait dire que jamais il ne vous avait prié de mettre mon nom sur votre journal avec des faits tout à fait -mensongers, et, encore plus, il m'a même fait dire qu'il vous a démenti, tout en me priant de l'excuser sur un sujet aussi simple.

La cause du docteur était bonne, ses explications plausibles, ce malheureux article vint tout gâter. Il y avait surtout cette conclusion stupéfiante, sous la plume d*un homme chargé de surveiller T introduction des microbes ou plutôt de s'y opposer, et qui déclare ingénuement que son absence — sujet aussi simple — n'est qu'un incident sans grande importance.

J avais pris goût à cette polémique et attendais le samedi suivant avec intérêt.

M. J. J. Audain fut digne : il. me fallut pousser

jusqu'à la troisième page du journal pour découvrir ce Qlet dédaigneux relégué au milieu des annonces :

Le Peuple, n'ayant jamais répondu aux gens mal élevés, continue son chemin, [l dira quand même la vérité sans crainte du plus gros revolver de nimporte qui. II veille, et il rivera le clou avant qu'il ^'^ so'it longtemps aux gens que la vdrité blesse.

Pied lan gran chimin chougue lan gran chimin.

Chouquelte taquet le di ou H connain toute ruse, li contré avec toumiquette qui connain passé IL

Poté gros revolver pas vlé dit gangnain courage pou ça{i).

J'ignore la suite et la fin de l'incident. Mais rassurez-vous, le gros revolver est resté muet ; cela je puis m'en porter garant.

La première fois que j'abordai les Antilles,- le premier spectacle qui s'offrit à mes regards, en débarquant à Saint-Thomas — port franc danois alors dans toute sa splendeur commerciale, — fut celui de deux indigènes s'injuriant à distance respectueuse avec des gestes terribles, la menace à la bouche. Plus ils s'injuriaient, plus ils se menaçaient, plus aussi ils s'ébignaient l'un de l'autre. J'étais là, fort réjoui de

cette mutuelle prudence lorsque soudain l'un

d'eux, saisissant des deux mains un énorme pavé/se

(1) Proverbes créoles dont la. traductioa littérale en français n'offrûrait aucun sens.

jeta d'un bond sur son adversaire. Je vis le bloc de pierre tournoyer sur la tête du malheureux, une vision de sang et de crâne brisé passa soudain devant mes yeux. Je me trouvais seul sur la jetée avec ces deux êtres, dont Tun massacrait l'autre et lâchement. D'instinct j'avais saisi d'un geste fébrile mon revolver; je crois, sur ma conscience, que je voulais coucher l'assassin sur le cadavre de sa

victime Ah! par exemple, j'en ris encore.

Le pavé roulait déjà — bientôt inerte — à dix pas de ces frères ennemis qui, reprenant leur litanie injurieuse, s'éloignèrent bientôt et cette fois sans esprit de retour agressif, chacun de son côté. Le revolver, à moi aussi, m'était tombé des mains. Ce souvenir est resté vivant dans mon esprit.

Tai depuis revu cent fois la même scène, en Haïti : le cocomacaque (1) tournoyer furieusement dans l'air, les revolvers sortir de leurs gaines ; j'ai fait comme tout le monde, j'ai passé et souri ; ou encore, si le débat paraissait plus animé que de coutume, j'ai attendu la fin de la dispute — plus occupé à suivre le jeu animé des physionomies, que préoccupé du résultat. .

(1) Bâton que portent tous les indigènes et fait d'un bois très léger et incassable. C'est une arme redoutable entre les mains d'un Haïtien.

La Nature équilibre toujours ses dons, et s'applique merveilleusement à pondérer les extrêmes. Avez-vous remarqué que, chez tout être humain, la vigueur physique est toujours atténuée par la douceur du caractère? Les naturalistes prétendent que si l'homme n'avait pourchassé le lion depuis la création, il aurait fait de ce colosse son plus fidèle ami. C'est le double phénomène — physique et psychologique en même temps — qui se présente en Haiti. Aussi n'ai-je pu encore être témoin à Theure présente, dans toute cette population vive mais douce à l'excès, d'une seule de ces rixes sauvages, dont nos journaux remplissent chaque jour en Europe la colonne des faits divers.

Ce que j'ai vu souvent — mais alors en riant aux larmes — alors que le sang des deux ennemis court plus violemment sous la peau, c'est un de ces convulsés se tourner vers moi ou un autre, et s'écrier :

— Je vous dis, monsieur, de me retenir ; je suis capable de tuer cet homme !

Ou encore, si vraiment sous le coup d'une injure trop grossière — je ne pourrais rapporter ici le dixième de ce que se disent les Créoles dans ces moments-là — l'un d'eux a saisi son adversaire au collet et que ce dernier en ait fait autant, il y a d'à-

bord un instant de stupeur ; et alors le premier de s'écrier, en gesticulant avec sa main libre :

— Je vous dis de me lâcher, monsieur.

L'autre hésite, puis aussitôt :

— Je veux bien vous lâcher, monsieur, mais lâchez-moi d*abord!...

La transaction intervient sans tarder, et chacun de prendre du champ.

En langage créole — avec les intonations voulues et les ports de tète — Teffet est inénarrable.

Notez que si, vous fiante d'aussi redoutables apparences, voyant toutes les ceintures garnies d'un revolver ou encore d'un poignard aussi effilé que peut se faire, vous causez, avec quelque Haïtien ou étranger habitant le pays de longue date, des drames possibles que peuvent susciter de pareilles coutumes, vous serez simplement terrifié.

Elles sont lugubres et nombreuses dans les comptoirs du « bord de mer » — aux heures de mutuels souvenirs — les histoires de vengeances personnelles, de querelles politiques et privées où la manchette^ le revolver ou le poignard jouent le rôle prépondérant.

L'indigène vous raconte cela avec un claquement de doigts, lequel souligne chaque coup de manchette, frappe et troue la peau à chaque balle de revolver» L'effet de la narration et du mimique qui raccom*

pagDe est immanquable — vous frissonnez la première fois, à la longue vous vous tordez.

Je crois que la passion politique seule a pu parfois aveugler quelques fanatiques ; mais en temps normal tous ceux que Ton tue ou que Ton a tués en Haïti, dans des querelles particulières, ou bien se portent à merveille, ou encore sont morts à un âge avancé, dans les circonstances les plus naturelles.

J'ai assisté personnellement un soir, sur la colline de Turgeau, à une scène typique.

Je faisais là, dans une riaate villa, l'expérience de la franche et cordiale hospitalité dont j'ai parlé plus haut. Or, ce soir-là, vers dix heures, alors que nous rentrions, mon hôte et moi, plus tard que de coutume, nous trouvâmes les barrières ouvertes, la maison bouleversée. Les servantes, jeunes ou vieilles, s'étaient barricadées dans la maison du maître ; — des sons rauques et des cris inarticulés partaient, à quelques pas plus loin, des communs où logeaient les domestiques.

Dans la journée j'avais eu l'imprudence de gratifier d'une gourde un petit service que m'avait rendu le jardinier; celui-ci, homme très doux et, d'habitude^ d'une conduite exemplaire, était allé dissiper une partie de cette somme dans quelque échoppe du qusirtier, à ingurgiter du tafia. Tant et si bien

qu'il était rentré terrassé par ce terrible alcool nègre ; et, incapable de discerner quoi que ce fût, avait adressé aux femmes — les autres domestiques hommes couchant au dehors — les propositions les plus incendiaires. Aux cris de frayeur de ces dernières, des agents du poste de police voisin étaient accourus. Mais devant cet homme, armé d'une manchette, menaçant de mort le premier qui l'approcherait, ils se tenaient prudemment à distance depuis plus d'une heure. L'autre allait et venait d'un bout à l'autre des usines (1), déclamant les plus grosses extravagances dans son langage imagé, — roulant des yeux furibonds à un seul mouvement des policiers. Le maître de la maison, — un Français élevé dans le pays, — mis au courant, n'hésita pas une minute. Froidement et sans hésitation, laissant là sa canne, sans s'arrêter aux menaces, il alla droit vers son valet, lui dit quelques mots ; il lui prit sa manchette, qu'il rejeta au fond d'une remise, et le livra aussitôt aux agents.

Déjà les coups de macaque allaient pleuvoir sur le dos du pauvre diable — dès qu'il eut été fortement saisi. Mon hôte pria le général commandant le poste, lequel se trouvait là assistant à la scène, de ne faire aucun mal à ce garçon. C'était une leçon de quelques

(1) Nom donné au corps de bâtiment qui contient les cuisines et les différents aménagements des services domestiques.

h^ires qu'il désirait infliger à son domestique — il priait même qu'on le lui renvoyât le matin à la première heure.

Et quelques minutes après, pendant que nous expédions à la hâte un souper très frugal :

— C'est ainsi, concluait mon hôte, qu'il faut être avec cette population douce et même craintive. Pas un geste de colère, mais aller toujours droit à la menace ; les ramener à la raison doucement, sans brusquerie, mais aussi nettement et sans aucune hésitation. Je ne serais pas survenu, que cette soldatesque allait rester toute la nuit à contempler mon homme, sans jamais oser l'approcher. Celui-ci le savait — entre eux ils se connaissent — et voilà pourquoi il gesticulait pour tenir les autres à distance. D'autre part, la crainte du cocomacaque décuplait une sorte d'instinct de résistance. Vous avez cru à quelque danger pour moi, je n'en ai pas couru le moindre. J'en aurais couru un — étant donné son état d'ébriété — si je ne lui avais imposé par mon calme. Voilà au fond tout le secret pour gouverner les Haïtiens. C'est beaucoup pour avoir tenu cette conduite que le général Salomon a déjoué toutes les conspirations, étouffé une formidable insurrection — finalement consolidé son pouvoir et son autorité pour nombre d'années encore.

Mon compatriotci parlait d'or. Quelques jours après, le président descendit de cheval au bureau du port. Là, coram populo, il dénonçait une cons* piration préparée, en dénouait les fils, découvrait la trame et citait des noms. Ce fut une sorte de coup de théâtre — il y eut quelque effarement dans certainà milieux. Les personnages désignés protestèrent de leur innocence ; aussitôt, coupable ou non, chacun fut amené à fixer ses intentions.

L'un d'eux, à peu de temps de là, faisait publier la lettre suivante :

Président,

La profonde gratitude que m'a inspirée le dernier accueil de Votre Excellence me porte à la lui témoigner par ces quelques mots :

J*ai sondé mon cœur et je sais que son dernier battement sera au service du gouvernement paternel de Votre Excellence. Et pour cela je n*ai nul besoin d*emprunter le langage du flatteur, je suis conservateur par bon sens et national par patriotisme : et jamais mes regards de citoyen n^ont dévié de cette double {sic!.,.) boussole, etc., etc., etc..

Je passe le reste. Ce commencement suffît pour donner Tidée de la suite. Il restait démontré que les derniers vaisseaux étaient brûlés. Il ne subsistait que la doublehou^^oX^. La conspiration, si elle exista

jamais, était morte. Celle que Ton ne connaissait pas encore fut frappée dans son origine.

Je me souvins, en constatant le « dernier battement » du signataire de la lettre en question, des paroles de mon hôte de la villa du Bois-Chêne.

Page 1