CHAPITRE III
Porf-au-Prince : — Le Belair, le morne à Tuflf, Turgeau, MartissaAt et Bizolon . — Une villa ministérielle. — Le cimetière. — Le « Bord de mer v. — La ronte de Targeau. — Un entrepreneur nommé directeur du lycée.
Port-au-Prince est en somme une spacieuse ville, laquelle a dû jadis être fort belle — si j'en juge par les ruines qui la couvrent. De larges rues, tracées au cordeau, courent parallèlement entre elles du nord au sud et de Test à Touest — se coupant en angle droit. Vu de haut Port-au-Prince paraît ainsi un composé de petits rectangles blancs, jaunes ou rouges, quelques-uns évidésou échancrés, un grand nombre brisés en miettes sur leurs emplacements. De la rade, avec le haut quartier du Belair — dont les pentes s'élèvent à la droite de la ville proprement dite — on dirait d'une énorme panthère tachetée, couchée et ramassée sur elle-même, qui relèverait paresseusement la tète en regardant la mer.
Et de fait, à rencontre des dires des géographes
qui repaient assises sur quelque chose les cités qu'ils décrivent, on pourrait dire que celle-ci est couchée ou plutôt étendue au pied de ses mornes.
De loin tout cela constitue un aspect général riant et mémo gracieux, avec de grands boulevards rectilignes dont quelques arbres, nouveaux venus, coupent de leur vigoureuse ramure Talignement monotone. Par exemple, quand on pénètre, c'est une autre affaire. Vous connaissez mon odyssée du jour de Tarrivée.
Cependant, par temps sec, la circulalion est relativement aisée, mais à la moindre pluie ce n'est plus qu'un vaste cloaque. Parfois même, au plus fort de l'averse, toute communication d'flet à îlet est absolument suspendue. C'est qu'alors la chaussée est devenue un vaste fleuve, avec courant et tourbillons. Les quelques buss qui s'aventurent ont bientôt l'essieu couvert par l'eau. On parle de gens entraînés quelquefois jusqu'à la mer — je n'ai jamais été spectateur d'une pareille infortune,
Le passant surpris par l'orage patiente sous de3 portiques étayés solidement devant chaque maison, lesquels supportent la galerie de l'étage supérieur, quand il existe un étage supérieur.
Lesdits portiques — puisque portiques il y a — reliant les habitations entre elles, souvent san§ la
moindre solution de continuité, transforment ainsi les seuils des maisons en une série de larges trottoirs couverts, aussi utiles pour éviter l'averse que précieux au piéton contre les ardeurs du soleil.
Dans les bas quartiers de la ville, c'est-à-dire les quartiers commerçants, rien de plus régulier que ces longues galeries dallées et pavées. Le terrain presque plat se prête à cette régularité, et les propriétaires ou locataires des halles et magasins ont le plus vif intérêt de s'entendre et de faciliter en commun la circulation publique, sous ces galeries qui desservent l'entrée de leurs comptoirs.
Mais dès que l'on monte, déjà vers le milieu de la ville, l'inclinaison naturelle du sol force chaque riverain à étayer sa galerie et à la paver — sans s'occuper du voisin — à la hauteur que commande le plan de son habitation.
Le piéton qui, pour une raison ou pour une autre, ne peut garder le milieu de la chaussée, se voit alors dans la nécessité, une fois engagé dans la série, de procéder à quelque gymnastique pour sauter de Tune à l'autre de ces galeries — bienheureux encore si la série est d'inclinaison régulière, s'il n'a pas à escalader l'une pour dégringoler sur la suivante.
Tout au haut de la ville, c'est encore bien diffé- -rent. Là plus de halles, plus de magasins, partant plus
de propriétaires intéressés à aplanir voies et moyens. Ce ne sont que maisons particulières. Ce même vaet-vient de passants que Ton facilite en bas, on le repousse ici. Chaque propriétaire entoure avec soin sa galerie d'une forte barrière. C'est là, le soir venu, que mollement étendu dans sa dodine et entouré d'une famille qui va s'augmentant le plus possible^ notre honorable contribuable respirera les miasmes de Port-au-Prince. N'espérez pas le troubler. A vous de chercher un autre abri.
Il ne faut pas s'effrayer toutefois d'une trop longue retenue sous ces galeries protectrices. L'orage n'est jamais de longue durée. Une demi-heure le plus souvent, et c'est fini. Puis encore un petit quart d'heure, à peine, pour laisser le temps au soleil d'éponger la chaussée, et vous pouvez suivre votre chemin. La ville, un moment en émoi, a repris sa physionomie éternellement nonchalante.
La légende dit qu'entre l'observatoire de Portrau- Prince — une œuvre des pères du séminaire Saint- Martial — et le ciel, il a été conclu un pacte. Les orages ne doiventjamais éclater avant la nuit tombée.
J'ai pu constater que le pacte était assez fidèlement respecté — mais, comme toute bonne règle^ supporte nombre d'exceptions.
Aussi, dans la plupart des cas, suffit-il de bien ré*
gler sa montre pour se passer de parapluie. Et, alors que sur le tard, les contours de la côte Nord perdent de Tâpreté de leurs formes dans une sorte de buée ; que les cimes semblent s'avancer une à une dans de sombres nuages ; que, d'autre part, la mâture du fort Alexandre et les sommets du Belair se détachent, éclatant dans l'horizon noir — vous êtes prévenu. Entre la septième et la huitième heure du soir, un grand vent du large viendra secouer les épais manguiers, faire craquer les cocotiers; les lataniers s'agiteront, les hautes herbes se courberont en un rapide frémissement, les tentes de toile des galeries se soulèveront avec fracas ; — si l'on n'entend pas sur la terRC un grand bruit de verre brisé, c'est qu'il n'y a pas une seule vitre sur toute l'étendue de la république. Dix minutes après, terre et ciel seront confondus en une rage folle — dont les échos des mornes répercuteront à l'infini les superbes éclats.
Il faut nous réjouir, mes frères. C'est enfin une fraîche nuit qui s'annonce et nous prépare un sommeil réparateur — après les longues insomnies de la veille et l'accablement du jour. Les déchaînements de la nature deviennent parfois, dans ces contrées, des bienfaits de la Providence.
On recommande à l'étranger de mettre ses soins
à éviter tout contact avec la pluie. Les indigènes, prêchant d'exemple, la fuient comme la peste. Sans avoir des connaissances techniques en la matière, je crois pouvoir affirmer que les eaux qui dégouttent du ciel d'Haïti ne contiennent dans leurs éléments propres aucun principe morbide. C'est tout bêtement la brusque transiiion du chaud au froid, que chacun doit éviter; — au fort de la pluie c'est le cas ou jamais, surtout pour ceux-là qui ne sont point encore suffisamment acclimatés.
Atout prendre, d'ailleurs, c'est là un mal facile à éviter.
Je viens de dire que l'heure de l'orage est à peu près connue d'avance, et. j'ajoute aussitôt que — malheureusement pour le pays — certaines années, les périodes de sécheresse sont souvent plus nombreuses et plus longues que le régime pluvieux.
En l'état, le résidant achète un cheval plutôt qu'un parapluie; — notre modeste pépin se trouve classé chez l'Haïtien au rang des objets somptuaires.
J'ai parlé en passant du Belair. C'est un des deux quartiers populeux de Port-au-Prince, la colline sacrée et pure de tout mélange. L'élément indigène subsiste là dans toute sa robustesse — exactement comme aux sommets des mornes ou à l'extrême fond des plaines.
. Je ne dirai pas que la simplicité des mœurs et raménité du caractère de la race se retrouvent dans le groupe urbain comme on le constate à chaque pas en pénétrant dans Tintérieur des terres. Ici le côté moral de la masse se ressent un peu de tout ce rebut des mers et des continents, dont Port-au- Prince — comme tous les autres ports importants des Antilles — est de loin en loin infesté. Mais le contact est si faible, que le virus a peine à s'implanter. Le Belair offre l'aspect d'un amas compact et confus de petites habitations basses; — de loin, et avant d'avoir circulé dans la ville, on prendrait presque cette petite colline pour la cité tout entière.
Le second quartier, purement haïtien, gît à l'extrémité opposée; on lè désigne — je ne sais pourquoi
— sous le nom de c morne à Tuff > ; c'est à peine en son ensemble un petit mamelon.
La ville proprement dite — celle qu'occupent le commerce, la magistrature, l'armée, le barreau, en un mot la classe dirigeante et les colonies étrangères
— se trouve, elle, enserrée entre ces deux quartiers, lesquels paraissent ainsi comme les deux sentinelles avancées, gardiens de la capitale cosmopolite.
La colline de Turgeau élève, derrière la ville et par delà la savane du champ de Mars, ses touffes bigarrées de riantes villas. C'est la banlieue fleurie
et embaumée de Port-au-Prince, occupée principalement par l'élite du commerce haïtien et étranger, les sommités de la finance et les hommes politiques les plus en vue.
Au delà du morne à Tuff court, au pied de la montagne, une large bande de terrain qui va se perdre à la pointe du phare — comprenant les campagnes de Martissant et deBizoton et s'éteignant sous les larges ombrages de Mariani, à Tembouchure d'une petite rivière. C'est tout un développement inattendu de perspectives fraîches et verdoyantes. De loin en^loin quelques jolies villas enfouies dans les bananiers. Parfois un rayon de soleil plus hardi pénètre l'ombrage et, rapide comme l'éclair, frappe une arête
vive ou quelque blanc pilier
le reste se devine.
Une d'entre ces villas, de construction récente, attire aussitôt l'attention. Elle s'impose, pour mieux dire, dès qu'on arrive en rade de Port-au-Prince. Je restai frappé moi-même de la régularité de la construction, de la rectitude des lignes, de la sveltesse des contours; — l'ensemble est imposant, les détails, d'un goût sûr.
De plus Eden-Villa — c'est je crois le nom de cette demeure— étonne surtout par son envoléeaudacieuse, dans un pays où la plupart des constructions affec-
tent le terre à terre le plus indolent. Les Haïtiens, qui se donnent des lettres, affectionnent les réminiscences classiques — je ne serais point surpris qu'en visant les plans de Tarchitecte, le propriétaire n'ait quelque peu rêvé la devise des Fouquet : Quo non ascendant ?.,.
C'est là la demeure et la propriété personnelle du général François Manigat — le puissant ministre de l'intérieur et de l'instruction publique.
Un Français, originaire de la Martinique, un nommé Malause, est venu prêter à son ancien ami des jours sombres et de misère le concours de ses talents d'horticulteur. Peu à peu les abords de la villa,^ grâce aux largesses du propriétaire et aux talents de son homme de confiance, ont été transformés en plate-bandes du plus gracieux effet. Là où l'herbe de Guinée croissait en liberté, s'élèvent aujourd'hui et fleurissent en plein vent les plantes les plus rares, les plus recherchées. Les bouquets Malause sont très goûtés à Port-au-Prince. On ne les donne pas, loin s'en faut, mais encore faut-il admirer les produits splendides, que l'association d'un ministre prodigue et d'un jardinier dévoué fournissent en pâture à l'œil et à l'odorat de leurs compatriotes.
Beaucoup blâment le général des sommes considérables qu'il a dédaigneusement jetées -^ qu'il jettera
encore, ajoute-t-on, dans ce riche domaine. Ses amis le lui reprochent, ses ennemis sembleraient lui en faire un crime.
Pour moi je considère que cette jactance de propriétaire fait le plus grand honneur au général F. Manigat; s'il n*a que ce titre à mon estime, je n'ai plus à la lui marchander.
Depuis longues années on n'avait vu un homme politique militant, surtout au pouvoir, acquérir et bâtir. Le président Salomon l'entreprenait à Turgeau, mais tout le monde n'est pas le président Salomon; — ce président n'a pas un autre président au-dessus de lui, dont le pouvoir et la popularité sont sans limites. Ceux-là qui possédaient déjà gardaient leurs biens, c'était tout ce qu'on semblait pouvoir exiger d'eux, mais ils se défendaient de les arrondir ou d'en multiplier le nombre. Ce qu'on n'avait pas vu — ce qu'on ne croyait pas voir de longtemps encore — c'était un homme dont la fortune politique commence et qui, sans souci du lendemain ou plutôt le bravant, se met carrément dans ses meubles.
L'Haïtien, le simple Haïtien lui-même — celui dont le nom n'occupe aucune place dans le livre d'or des partis politiques — a désappris depuis longtemps l'antique coutume des achats d'immeubles et des propriétés rurales. Un peu échaudé par les incendies,
— que ceux-ci fussent provoqués par quelque imprudence domestique ou allumés aux torches de la guerre civile, — craignant d'autre part quelques confiscations arbitraires, le Haïtien vient de préférence en Europe chercher des placements moins avantageux certainement, mais plus sûrs à tous les points de vue.
Par conséquent, surtout ces dernières années, une baisse énorme dans la valeur de la propriété foncière — baisse que ne saurait arrêter le capital étranger, auquel échappe en Haïti le droit d'acquérir. C'est ainsi que les quelques rares acheteurs offrent aujourd'hui , difficilement, deux ou trois mille gourdes (environ huit ou dix mille francs) pour certaines propriétés achetées déjà à la baisse, il y a quelques, années, vingt ou vingt-cinq mille francs ; lesquelles étant donné le rendement ou la valeur locative à l'heure présente, fourniraient encore — même au prix de cinquante mille francs — un placement de premier ordre, comme il n'est possible d'en trouver nulle autre part.
Le général F. Manigat le premier a voulu réagir contre cette tendance et montrer — lui qui était ua des seconds dans FÉtat — qu'il ne craignait pas le lendemain ni pour son chef, ni pour son parti, ni encore pour lui-même.
Les émoluments de sa charge, les bénéfices divers et variés qui s'y rattachent, tout, assure-t-on, a été ^ englouti depuis deux ans dans cet Éden.
J'ai assisté des hauteurs de Turgeau, c'est-à-dire en en lisant le compte rendu donné par les journaux, au baptême de cet immeuble — coutume pieuse et sacrée en Haïti. La liste des parrains comprenait le président en personne, les collègues du ministre et les principaux représentants de la politique et du haut commerce; les marraines, pour faire cortège à la présidente, avaient été — à quelques exceptions près — triées sur le volet. Chacune des chambres de rimmeuble exigeant un parrain différent, selon
Tusage, il y eut vingt parrains et de marraines
autant. Peu de demeures en Haïti comptent un aménagement intérieur aussi important. Je crois bien que celle-ci est Tunique.
D'aucuns concluent méchamment que le généralministre a su, en ses quatre ou cinq années de pouvoir, s'assurer des économies respectables. Je n'y contredis pas. Tout au moins — et c'est là où je voulais en venir — a-t-il su encore démontrer à ses compatriotes qu'il existait un Haïtien assez peu pusillanime pour oser, seul entre tous, édifier sa fortune sur le sol haïtien, et que le prix de ses services — à quelque chiffre élevé qu'il puisse les mesurer — ne devenait
pas une cause nouvelle — ajoutée à tant d'autres — de Tappauvrissement graduel du patrimoine national. L'audacieux défi jeté par le générale ses ennemis, la confiance superbe en lui-même indiquée ainsi à ses partisans, tout cela a fait une impression profonde. Je ne serais même pas éloigné de penser que le renouvellement des pouvoirs du président Salomon n'ait bénéficié, dans des proportions appréciables, des caprices hautains de son jeune lieutenant.
Je voulais ne pas laisser dans l'ombre ce document lapidaire de l'histoire d'Haïti... pendant qu'il est encore debout.
Je le fais, pour ma part, d'autant plus volontiers, que je ne saurais être taxé de complaisance. Il paraîtrait, si j'en crois quelques rumeurs, que les sympathies du ministre ne me sont point acquises. Je n'avais pas le loisir, à mon dernier voyage, de confirmer ces dires. Mais qu'importe. J'écris ces quelques notes au-dessus des intrigues, et n'ai pas traversé impunément l'Océan pour m'arrêter à quelques mesquineries de forme.
Arrachons-nous vite à l'atmosphère capiteuse de Martissant et à ses glissantes pelouses. Gagnons à nouveau et traversons le morne à Tuff.
A la porte du cimetière, vers la droite du faubourg, nous trouverons une tête de ligne de tramways;
nous pourrons ainsi rejoindre le centre de la ville, ou encore, si le cœur vous en dit, descendre par la petite église Saint- Joseph jusqu'au « bord de mer ».
On n'eût pas su établir à Port-au-Prince une voie de communication quelconque sans la faire aboutir au cimetière.
Les visites au champ des morts constituent un des éléments, pour ainsi dire permanents, des occupations quotidiennes. Je ne fais pas entrer en ligne de compte les cérémonies funèbres. C'est presque une superfluité de constater le concours extraordinaire de la majeure partie de la population à entourer d'un respectueux cortège — celui des leurs que le char traditionnel emporte à la dernière demeure.
Mais les révolutions successives ont décimé les familles dans un laps de temps relativement court, et il est, presque dans chaque maison, à l'heure où je parle, des plaies qui sont restées vivaces. Superstition ou piété, peu importe, les survivants aiment i se rapprocher presque chaque jour des restes de ces fiers athlètes — il en est — que la trahison ou la délation sont venues faucher à la fleur de l'âge.
L'antique culte des morts, les souvenirs des heures néfastes, les deuils de la veille et les craintes du lendemain — tout concourt à faire, en Haïti, d'une nécropole, un but presque constant de pèlerinage.
On accède à celle de Port-au-Prince par un large boulevard, nommé communément Grand'Rue, et qu'un écriteau rouillé, oublié par le temps sur une petite maison abandonnée, m'a appris être la rue de la République. Lequel boulevard, parallèle à la mer, partage la ville en deux portions à peu près distinctes dans toute la largeur — de même que la rue des Miracles la divise également dans le sens de la longueur. Ces deux arêtes principales, qui se coupent perpendiculairement entre elles, sont les deux avenues les plus fréquentées — surtout aux heures où la vie active et commerciale se trouve suspendue le long du « bord de mer » .
Mais si le Haïtien conserve le culte de ses morts, si pour lui la sépulture reste encore le dernier foyer humain, où les survivants retrouvent la suprême consolation de converser avec les absents — il ne faudrait pas croire que l'aspect général de la nécropole confirme en rien ce sentiment pieux et respectable.
Figurez-vous plutôt un amoncellement de sépultures jetées çà et là, sans ordre et sans méthode. On dirait de prime abord qu'une secousse souterraine a pris, un jour de bouleversement, toutes ces pierres funéraires et les a culbutées dans un champ de ronces et d'orties. N'était un mur élevé et bien entretenu qui l'entoure, on prendrait ce cimetière, très fréquenté
et parcouru journellement dans tous les sens, pour quelque inpace abandonné depuis des années. C'est que pour atteindre chaque tombe il faut marcher sur celles qui l'entourent. Et que la pierre ne garde la trace des fidèles — qui s'en tiennent à un rôle contemplatif — qu'en se creusant sous leurs pas; elle n'atteste leur constance qu'en étalant des dégradations successives.
J'ai assisté là à une lugubre cérémonie, qui atteignait plus particulièrement les sentiments de la colonie française — je parle de TenteiTement de M""* Burdel, la femme du ministre de France. La veille, cette digne dame avait bouclé sa dernière malle pour rentrer en France avec son mari, mis à la retraite ; le lendemain matin elle était morte. Pour parvenir près du caveau provisoire où on déposa provisoirement son cerceuil — il y est encore — je •dus faire des prodiges d'équilibre et laisser une partie de mes vêtements aux épines. J'avais cependant eu la précaution d'emboiter le pas derrière le président qui suivait le convoi en personne, et que guidait dans ce dédale le gardien du lieu.
Je sortis de là encore plus attristé par le spectacle désolé de ce fouilli inextricable, et de ce désordre qui contraste singulièrement avec le culte fervent, sincère, que le Haïtien, je le répète, professe pour ses morts.
C'est qu'entre un sentiment intime et la manifestation pratique de ce sentiment, il y a un abime de travail et de constance ; qu'au lieu de le franchir, THaitien, presque toujours, tourne court. Ce qui peut expliquer, en une certaine mesure, dans Thistoire d'Haïti, bien des défaillances, des hésitations et surtout des contradictions flagrantes, qui découragent parfois les plus sincères amis du pays — ou encore^ parmi les Haïtiens eux-mêmes, bien des esprits intelligents, ouverts à toutes idées de réformes.
Le « bord de mer » — au point de vue des affaires et du trafic commercial — c'est tout Port-au-Prince ; jusqu'à un certain point, tout Haïti. Comme quartier, — en face de cette baie splendide, — c'est une turpitude.
Dans cette série d'îlets qui forment le quartier proprement dit du « Bord-de-Mer », — dans un rayon de cent mètres tout au plus — tout ce que le territoire de la république offre à la spéculation : café, campêche, cacao, coton, sucre brut, peau d'orange, cuirs..., etc., etc.; ou encore les articles importés : tissus, farine, riz, lard, graisse, huiles, vin, conserves alimentaires, poissons salés..., etc., en général tous objets de consommation et de luxe qui arrivent de l'Europe ou des États- Unis — en deux mots l'importation et l'exporta-
tion — trouvent là des débouchés permanents et sûrs. Les autres ports d'Haïti ont bien eux aussi leur activité commerciale, très grande même — j'en parlerai dans une étude ultérieure — mais c'est en définitive à Port-au-Prince qu'aboutit la résultante de toutes les forces du pays. Là tout se vend, se revend, s'achète et se. trafique dans un perpétuel entraînement. L'enjeu est toujours sur table — les navires sur la côte, venant de tous les points du monde et y retournant, attendent là, chaque semaine, que la dernière carte tombe, pour lever l'ancre et emporter les profits.
Une dizaine de maisons étrangères et haïtiennes — mettons vingt pour ne pas décourager les faibles — se disputent le marché ou en règlent les fluctuations. Leur groupement, à des moments donnés, a rendu au pays, et principalement au gouvernement actuel, des services signalés.
C'est entre ces comptoirs que, — concurremment avec la Banque nationale d'Haïti dont je parlerai plus loin, — s'établissent les cours des denrées et du change monétaire, la prime du papier sur New- York et les marchés d'Europe, l'escompte des valeurs du gouvernement ; — le taux de négociation des feuilles d'appointements des mois mis à l'arriéré, et aussi celui des bons compensables de douane ou encore
des bons de la Caisse d'amortissement (1). C'est aussi dans ce cercle restreint que se discutent de loin en loin les conditions du prochain Syndicat — lequel viendra, encore une fois, en aide au gouvernement et tirera provisoirement le Trésor de sa pénurie habituelle.
Trois ou quatre cents courtiers — pas moins — gravitent autour de ce haut commerce, courent de porte en porte. Et l'importance des affaires est telle, que tout ce monde trouve moyen de vivre de commissions; que, parfois même, certains d'entre eux ramassent à ce métier de courtier, reconnu et soumis à la patente par les lois haïtiennes, un pécule respectable.
Et tout cela se brasse, se fait et se défait, sans une agitation apparente, sans un frisson extérieur. Jamais un chef de maison ne franchira les quelques mètres qui le séparent du comptoir de son concurrent. Les intermédiaires vont et viennent, portant la parole, l'offre ou la demande... Tout est bâclé à l'heure dite.
Entre cinq et six, comptoirs et magasins sont cadenassés et verrouillés ; les galeries du bord de mer,
(t) J'expliquerai topiquement ces formes diverses des valeurs du Trésor dans une étude plus détaillée des mœurs haïtiennes, je me Jborne dans ce livre aux vues générales et d*ensemblo.
tout à rheure si animées et bruyantes, se vident peu à peu — l'obscurité et le silence régnent tout à coup en maîtres d'un bout à l'autre du quartier commerçant.
A six heures tout le monde est parti, qui achevai, qui en voiture, qui en tramway.
Pour la plupart de ces commerçants, Turgeau est la résidence. Il faut dix ou quinze minutes à peine pour que chacun se trouve hors de la ville et respire un air plus pur dans une atmosphère possible.
C'est aussi à Turgeau que le président d'Haïti, le général Salomon, a établi sa demeure — devenue permanente à la longue — loin de son palais officiel et des mitrailleuses qui en gardent le seuil. Les personnages de marque ont suivi un exemple qui venait de si haut.
Aussi chaque soir, à Theure dont je parle, cette petite route encaissée, qui monte du champ de Mars aux villas du Bois-Chêne et de Turgeau, présentet-elle une animation extraordinaire.
C'est un va-et-vient continu^ pendant une bonne heure, de négociants casqués de blanc, d'aides dé camp vêtus de rouge. Les buss succèdent aux cavaliers, quelques tilburys élégants alternent avec les escortes militaires des ministres. Parfois quelque
amazone passe comme une flèche, mais c'est plu& rare. li faut s'en tenir, pour contempler le sexe faible cavalcadant, aux femmes des mornes — que secouent, ^vec les sacs de provisions, de petits ânes microscopiques perdus dans la longue jupe blanche ou roussâtre qui traine jusqu'à terre. Le bataillon de garde — lequel monte chaque soir veiller sur la sûreté du chef de l'État — accentue, aux dernières^ lueurs du jour, le caractère pittoresque de cette verte colline.
A cette villégiature présidentielle les propriétaires de Turgeau ont gagné une amélioration sensible du chemin qui dessert leurs villas.
C'était un casse-cou, on en a fait une promenade.
J'ai vu rarement entreprise plus vivement menée. Ce fut le parent d'un ministre, député lui-même, M, Guillaume Manigat, qui, pour la circonstance, fut déclaré entrepreneur de travaux publics.
Le choix était heureux. En quelques semaines, comme par un coup de baguette, les ornières étaient comblées, le sol nivelé, raffermi et ferré — de larges ruisseaux d'écoulement, artistement dallés, formaient bientôt, de Solitude-Villa au champ de Mars, de remarquables alignements.
Cela est donc vrai — ce que certains disent un peu partout — que ce ne sont pas les bras qui manquent
en Haïti, mais bien la tète qui conçoit, ordonne et dirige.
La démonstration était suffisante : au bas de Turgeau on arrêta mon homme et son zèle. On le bombarda directeur du lycée national.
C*est le propre du Haïtien. Doué d'aptitudes diverses, il passe d'une fonction à l'autre avec une aisance rare. Il m'est assuré cependant que le nouveau titulaire est digne en tous points de ses nouvelles fonctions.