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passé assez récent.> Ce ne sont plus des intermédiaires en quête de commission qui veulent traiter avec nous ; ce sont des établissements de premier ordre. Et il est satisfaisant de constater que tandis que le crédit de plusieurs nations, européennes même, s'éteint presque, le nôtre se fait connaître et apprécier à l'étranger grâce aux efforts persévérants du Gouvernement. Si nous sommes sages, nous trouverons là le levier qui nous permettra de changer la face de notre pays(l). »
Je préparais donc cette évolution que je jugeais indispensable dans nos finances. J'y mettais pourtant une condition non moins nécessaire : Téquilibre réel de notre budget. Il était fâcheux, selon moi, que cette évolution, au lieu d'être imposée par l'avancement et le développement du pays, ne le fût, en réalité, que pour payer des sommes déjà consommées, on pourrait dire gaspillées, mais le passé suffisait et il ne fallait pas y persister. Préparer le terrain économique de notre appel à l'étranger, tout en subordonnant rigoureusement cet appel à une sérieuse réforme des dépenses, tel était le rôle que la prudence me semblait commander.
Je dois ajouter un mot sur la disposition des pouvoirs publics, à cette époque, au sujet d'un emprunt à l'extérieur. Cette disposition, ^e le dis nettement, n'était pas favorable, et si elle l'est devenue plus tard, ça a été uniquement la nécessité qui y a forcé.
(1) Les Chambres législatives d'Haïti, pages 184, 301, 302,
L'histoire de l'emprunt Domingue était restée vivante dans toutes les mémoires et on craignait instinctivement les dangers et les embarras d'une nouvelle dette extérieure. On y était donc quelque peu rebelle, même dans les Chambres. Comme alors il y avait 0.96 centimes libres sur les cafés, on trouvait naturel de les engager d'abord; après, on verrait. Tout le temps qu'ils n'auraient pas été consommés, on ne trouvait pas nécessaire de faire appel à l'étranger.
Les Chambres législatives et aussi le Conseil des secrétaires d'Ëtat opinai(mt pour réserver la question jusqu'au moment où, n'ayant plus de gages à offrir aux prêteurs, l'on serait acculé au bord du fossé. Il est vrai que l'on se dépêchait d'y arriver.
Cet état d'âme, pour d'autres motifs, il est vrai, était le même qui dirigeait la Banque Nationale d'Haïti.
Quand je commençai à chercher à intéresser le marché étranger à nos finances, elle resta parfaitement indifférente à ces tentatives, persuadée qu'elles n'aboutiraient pas. Elle ne s'y intéressa que quand elle s'aperçut qu'on nous faisait ailleurs des prapositions. Égoïste et humain — car elle défendait le terrain où elle régnait — ce sentiment de sa part ne pouvait être que restrictif : l'État avait encore des gages à offrir, et logiquement, selon elle, il devait s'adresser sur place.
Sa libération ne pouvait avoir aucun autre résultat — ainsi qu'elle le disait textuellement — que de se faciliter à lui-même les moyens de trouver de nouveau, sur place.
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le cas échéant, de Vargent dans le cas oii il en aurait besoin (i).
Or, tout le temps qu'il y aurait un centime disponible sur nos droits de douane, jamais la Banque ne patronerait une opération financière extérieure. On peut donc dire que c'est do l'excès même de nos maux que pouvait sortir peut-être un jour une certaine amélioration de nos charges publiques.
En septembre 1895, comme il n'y avait plus rien à engager et qu'un État, ma foi, veut toujours vivre, force fut aux porteurs de nos emprunts, non seulement de se prêter à une combinaison qui devait remettre au Trésor quelques ressources nouvelles, mais encore de faciliter, d'aider cette combinaison, d'en être les chauds défenseurs. La Banque Nationale d'Haïti, à part ses intérêts comme prêteur qui l'y forçaient, aurait eu la désapprobation et le mécontentement de sa clientèle en ne donnant pas à l'opération tout son appui. Elle fit donc ce qu'elle put et l'événement démontra que ce n'était guère.
Cependant, à l'époque dont je parte, son état d'âme, en ce qui avait trait à un eniiprunt extérieur, ne différait pas, et pour la raison que je viens d'expHquer, sensiblement de celui des pouvoirs publics.
Ces considérations, qui ont bien leur valeur, et la conviction absolue dans laquelle j'étais que la création d'une institution en concurrence avec la Banque Natio-
(1) Le Département des Finances et du Commeroe d'Haïti^ page 98.
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nale d'Haïti pouvait seule améliorer d'une façon durable notre situation financière, me firent négliger les périls de l'entreprise et les difficultés presque insurmontables qu'elle devait présenter, pour essayer de la réaliser.
Je reste persuadé que le terrain était assez grand pour permettre le développement rationnel de deux institutions similaires. Je res(,e:^ersuadé aus^ que les intérêts de la première n'auraient pas srtfuflFert de la nouvelle création. L'expérience atteste ce que j'avance ici. La concurrence ne ruine pas les établissements financiers, quand surtout, comme dans ce cas, elle n'était ni excessive ni privilégiée. Elle aurait été plutôt l'utile aiguillon stimulant l'apathie oùToil s'endormait ; elle aurait rendu surtout plus pratiquement intelligente l'exploitation du crédit public chez nous.
Au lieu de le surmener, ce crédit, afin d'en tirer tout de suite son summum de rendement au risque de l'épuiser, on le ménagerait, désormais, comme on ménage toute œuvre d'avenir aux profits rémunérateurs devant s'augmenter logiquement d'année en année. De cette façon on ne risquerait plus de se trouver, comme trop souvent le cas est arrivé, en face de ces brusques temps d'arrêt, de ces efifondrements subits, résultat de l'épuisement de la bête, de son impossibilité d'aller plus loin. Car il faut, en tout, compter avec les forces humaines qui ont une limite et un maximum de tension.
Combien difficile de faire comprendre ces vérités,
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même à ceux dont elle sont la sauvegarde ! Combien difficile de lutter contre des adversaires intransigeants et dont l'intransigeance est d'autant irréductible qu'elle s'appuie sur cet axiome si vrai : Beati possidentés t quand on n'a même pas avec soi ceux qui devraient être vos alliés naturels !
C'est la volonté fortWïient manifestée d'un chef d'État qui avait fait la Banque Nationale d'Haïti. Il y aurait injustice de l'oublier quand on envisage l'échec de la Banque de Port-au-Prince. Je n'avais à mon service que ma parole à la Chambre. J'en ai usé de mon mieux. J'avoue, sans fausse grâce, que ce n'était pas suffisant.
Egarée par l'argumentation sophistique de quelques journaux dont l'un alla jusqu'à m'adresser l'apostrophe classique :
Jusques à quand,^ ô Catilina, abuseras-tu de ropinion publique !
la Chambre vota le principe (?) de la pluralité des Banques et quand ce principe sombra, dans une minute de ce qui semblait être un retour au bon sens, elle se rallia sur-le-champ : « au droit du gouvernement d'accorder les mêmes privilèges à tous autres graupes de capitalistes qui voudront fonder des institutions semblables en se conformant aux prescriptions de la présente loi » . Ce qui était au fond la même chose. Mais ce vote même ne rassura qu'à demi. Pour en finir, on recourût au boucan, la suprême raison de ceux qui n'en ont plus : la discussion ne put jamais reprendre.
Je le demande à mes adversaires aujourd'hui que la
lutte est finie et qu'elle n'a plus qu'un intérêt platonique : n'était-ce pas une plaisanterie que cette pluralité des Banques ? Le beau raisonnement ! Vous demandez la concurrence ? C'est bien : nous vous l'accordons, mais nous vous Faccordons dans toute sa plénitude. Ce n'est pas une Banque, c'est dix, cent qu'il nous faut. Chaque commune de la République en aura une. La voilà, la vraie concurrence.
On soutint sans rire à la tribune ces enfantillages. Pour les défendre, on adjura les principes de la plus transcendante économie politique, le tout panaché d'invocation à l'Histoire et à la Postérité. Et la Chambre vota, chaque député se croyant, en conscience, obligé de doter sa commune dune Banque d'État ! Personne ne se posa la question si ce vote, qui n'enlevait le moindre fleuron à la couronne de privilèges de l'ancienne Banque, n'était pas, au fond, la consécration indéfinie de son monopole. Elle seule restait privilégiée en face d'une rivale condamnée, dès sa naissance, à la rivalité de tout le monde ! Quel était le capitaliste qui, dans ces conditions, consentirait à adopter cette bâtarde ?
On le comprend bien, dans la pensée de ses auteurs, cette proposition n'était pas sérieuse : elle n'était qu'un traquenard, qu'un piège destiné à faire trébucher le projet de la nouvelle Banque dans son principe môme. La pluralité des Banques, comme argument, était de la force du raisonnement qui, le jour de la discussion générale, faisait observer aux députés que le pavillon de la Présidence ne flottait pas au mât de
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Tédifiçe. Ce qui signifiait clairement que le Président, en se retirant de grand matin sur son habitation de Mon-Repos, se désintéressait du sort de la loi.
J'ai dans le volume : Les Cfuimbres législatives d'Haïti, donné le projet de la Banque de Port-au-Prince, projet que j^ai fait suivre de quelques appréciations (1); j'ai aussi, dans le même ouvrage, dit quelques mots de rémission des billets garantis en or et remboursables en or (2).
On sait que c'était le point fondamental de la nouvelle loi. Personne n'avait songé, avant moi, à ce moyen qui pouvait constituer un levier assez solide pour permettre la formation d'une institution de crédit en concurrence avec celle qui existait déjà. Et il était tellement solide, ce levier, que pour le briser et rassurer, dans l'avenir, cette institution, il n'a pas fallu moins d'une disposition législative nouvelle votée
après moi Ce seul fait a démontré que j'étais dans
le vrai en soutenant que le privilège de la Banque n'était que celui du billet remboursable et garanti en monnaie métallique. Ses billets ayant cours légal, — c'est-à-dire devant être obligatoirement acceptés par tout le monde — on fut obligé, à son installation, de créer l'unité de monnaie dans le pays. D'où coïncidence de l'établissement de la Banque et de la réforme monétaire. Puis, obligation de déclarer que les billets ne seraient remboursables qu'à Port-au-Prince et dans les agences de la Banque en Haïti. D'ailleurs, si on
(1) Les Chambres législatives d'Haïti, pages 273 à 294.
(2) Les Chambres législatives d'Haïti, page 377»
veut avoir l'opinion de cet établissement sur la valeur de son privilège d'émission, on n'a qu'à lire les lignes suivantes extraites d'une brochure éditée par la Banque elle-même (1) :
<( En dehors de l'escompte commercial, le billet de Banque devrait avoir pour principal rôle de faciliter le règlement des transactions et le mouvement des caisses en y remplaçant le numéraire. Mais c'est ici que, sans parler de la trop grande élévation des coupures légales, il convient d'examiner la portée juridique et pratique de l'atteinte portée au privilège d'émission de la Banque par les émissions successives de papier-monnaie. L'intention de la Banque n'est nullement de récriminer contre les faits accomplis. Elle a fait en temps opportun des réserves qui lui ont été dictées par le souci de sa responsabilité vis-à-vis des actionnaires et qui sont demeurées platoniques. Depuis, dans un but de régularisation et de sauvegarde des intérêts de la communauté, elle a même assumé la charge de l'émission et du contrôle matériel de l'une des émissions gouvernementales.
« Il ne s'ensuit pas moins, au point de vue juridique, que ce qui était faculté, même avant Tatteinte portée aux articles 9 et 13 du contrat de Banque, ne saurait être obligation après; d'autant plus qu'au point de vue pratique, l'émission du papier-monnaie a annulé le privilège d'émission de la Banque et la
(1) Banque Nationale d'Haïti, Escompte commercial ôt forme du crédit en Haïti, émission des billets de Banque, page 11. (Imprimerie de la Jeunesse à Port-au-Prince, 1892.)
possibilité d'en user, même avec la meilleure volonté du monde.
« La monnaie métallique, par suite de l'émission du papier-monnaie, a été chassée de la circulation : partie (la plus petite portion) a émigré; le resCe est devenu monnaie de thésaurisation. — Si l'on voulait acheter des gourdes métalliques pour une somme appréciable, il est impossible de prévoir quelle prime il faudrait payer pour les obtenir.
« Dans ces conditions, la Banque serait acculée à l'impossibilité de rembourser ses billets en numéraire, et il est de son devoir le plus rigoureux d'éviter ce danger.
<( Sous le régime monétaire actuel, la Banque ne pourrait émettre ses billets de Banque avec sécurité pour elle qu'autant qu'elle serait autorisée par une loi à les rembourser en papier-monnaie. »
Du reste, dans le corps de cet ouvrage, on trouvera théoriquement discutée cette question de l'émission en or des billets de la Banque.
A la Chambre, ce ne fut pas la discussion sérieuse, légale, doctrinale de la Convention de 1880 que les adversaires de la Banque de Port-au-Prince portèrent à la tribune. Au fond c'était, ou ce devait être, l'intérêt supérieur du débat : Oui ou non, l'État haïtien avait-il, en face des avantages accordés antérieurement à la Banque, le droit de créer une institution rivale ? Le contrat présenté à cet effet violait-îl les privilèges de la Banque?
La discussion, envisagée à ce point de vue, eût été ample et profitable à tout le monde. Aucun orateur ne voulut, et pour cause, la porter sur ce terrain scientifiquement pacifique. 11 était plus facile et plus habile pour le but poursuivi de faire voter la pluralité des Banques qui concédait une petite banque à chaque commune de la République!
On comprend quelle fut ma tristesse devant cet avortement...
Heureusement, ce n'est pas le succès qui fait seul le triomphe. Ou plutôt à côté du triomphe extérieur, \\ y a place pour la satisfaction du combattant malheureux d'une cause juste et vraie.
La vie, en somme, pour l'homme public, c'est l'effort, c'est la lutte pour ce que notre conscience croit salutaire et favorable à notre pays et à nos semblables. Pouvons-nous avoir la prétention de réussir quand même? Ce serait de Torgueil et de la folie. Car il ne suffit pas que le grain soit de toute qualité, il faut encore que le sol y soit préparé et que la saison des semailles soit propice.
Si j'avais été vaincu dans une lutte de principe sur la convention organique de la Banque d'Haïti, s'il m'avait été démontré que je n'avais pas le droit d'essayer de réformer le contrat passé avec cet établissement, s'il avait été établi, en toute loyauté et en toute sincérité, que la création d'une nouvelle institution de crédit n'était pas le vrai moyen d'améliorer la situation financière générale du pays, je ne me serais peut-être pas consolé de ma défaite. 11 n'en est rien.
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Et je reste persuadé que le verdict d'aucun homme de bon sens ne ratifiera jamais cette plaisanterie de la pluralité des Banques.