CHAMBRE DES DÉPUTÉS
Séance du 4 décembre 1893. Présidence de M. le député P. A. SlewarL
M. F. Marcelin. — Messieurs, je vois, si j'en juge parce qui vient de se passer, que je n'aurai pas souvent à porter la parole dans cette séance. Aussi, avant de descendre de la tribune, je veux ajouter encore un mot.
L'honorable député a dit qu'il était pour la pluralité des Banques, qu'il était pour l'élargissement du cercle tracé par le Gouvernement lui-même.
Je ne veux pas revenir sur un vote déjà donné ; pourtant, je pourrai le faire, puisque, dans son argument, l'honorable député vous a déclaré que le premier considérant qu'il vous propose est une conséquence du vote donné vendredi dernier.
M. P. Marcelin, Secrétaire d*Etat des Finances et du
Commerce, — Je ne puis jouir, je le constate, de la liberté de la tribune. Si je dois être interrompu, je renoncerai à la parole, car je ne suis pas en santé et en état de supporter la lutte avec ces vigoureux interrupteurs. Au lieu de m'interdire la parole de cette façon peu parlementaire, ils n'ont qu'à attendre le moment de voter; si la majorité est avec eux, certainement je serai vaincu.
V Non, Messieurs les députés, il n'est personne dans votre ^^sgemblée qui, sincèrement et loyalement, ne souhaite rétablissement d'une Banque nouvelle; il n'est personne qui ne comprenne que c'est le seul moyen de* ramener les prétentions de Tancienne Banque à leur juste valeur. Et, pourtant, le vote que vous avez donné vendredi dernier, ce vote qui a porté l'allégresse dans le camp des adversaires de la concurrence, ce vote qui a été salué par leurs clameurs de joie et d'enthousiasme, ce vote, mal intei'prété, peut tout compromettre ; car, on se dit que demander la création de plusieurs Banques, c'est le seul moyen de n'en avoir aucune. Et c'est pourquoi la Banque Nationale d'Haïti jubile, c'est pourquoi on a crié : victoire î c'est pourquoi, on ne se lasse d'admirer la profondeur, l'habileté de ce vote qui, comme dans l'antiquité, couronne la victime de fleurs avant de l'égorger ; car, proclame-t-on, elle est égorgée, la Banque de Port-au-Prince! Est-ce bien pourtant ce que vous avez voulu? Je ne le crois pas, je ne puis pas le croire. Comme l'arme était soigneusement cachée sous les dehors séduisants de l'intérêt général,
vous vous en êtes servis Mais n'est-ce pas empêcher
toute création que de dire que tout le monde pourra créer? N'est-ce pas maintenir la Banque d^Haïti dans ses positions, n'est-ce pas lui assurer une victoire complète que d'armer aussi faiblement l'adversaire que vous voulez lui opposer ? La pluralité des Banques, quand il est si difficile d'en créer une! Vous demandez trop, c'est le meilleur moyen de ne rien avoir. Vous connaissez le vers du poète, TUneo danaos et dona ferentes. Défiez-vous des adversaires, surtout quand ils vous font des présents. Vous savez qui, le premier, vous a dit que l'enseignement du passé devait profiter et que, quant à lui, quoique actionnaire de la Banque et son avocat, plus libéral que le Gouvernement, il voulait accorder davantage pour le bonheur du pays. Ah! le bon billet qu'a La Châtre et comme l'honorable avocat et action -
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naire de la Banque a dû rire ! Mais voilà, à ce moment, vous aviez oublié le proverbe ti77ieo danaos, . . et, emportés par la générosité de vos sentiments, vous avez voté sans même qu'elle fût mise en discussion, ce qui est, par parenthèse, contraire à vos règlements, une proposition qui est la mort de la Banque de Port-au-Prince, si vous devez suivre cette proposition dans toutes ses conséquences, si vraiment elle est ce que la Banque Nationale d'Haïti, par sa joie, manifeste qu'elle est, ce que Vopinion publique aussi en pense !
Eh bien ! ^Jessieurs les députés, je m'adresse à vous, à vous qui, en ce moment et pour une lai-ge part, tenez le sort de la Patrie dans vos mains, à vous qui, par un vote favorable, pouvez aider au bonheur d'Haïti, je m'adresse encore une fois à vous et je vous dis :
0 mes concitoyens, réfléchissez, réfléchissez au moment où, par le vote de cette loi, vous allez décider si notre chaîne doit se resserrer davantage, ou si elle doit se briser. L'heure est grave : selon que vous voterez, vous ferez demain de la Banque Nationale un docile serviteur de l'Etat concourant avec tous au développement de la fortune publique et à la sienne propre, ou un tyran capricieux et fantasque, enivré de son audacieuse victoire et ne connaissant plus de bornes. Réfléchissez donc... L'homme qui vous adjure en ce moment n'est rien, ce n'est qu'un insignifiant atome dans les destinées immortelles du peuple haïtien.
Demain, il aura passé, il a passé déjà. Ne le voyez donc pas, mais voyez le pays, car le pays reste et c'est à lui qu'il faut songer, c'est à lui qu'il faudra peut-être rendre compte î
M. F. Marcelin. — Je réponds au député que je n'ai pas dit, ainsi qu'il l'a répété, que la Chambre est partisan du Monopole. J'ai dit que le principe de la pluralité des Banques inyoqué ici n'avait qu'un but : le maintien du monopole de la Banque. Gela est clair et indéniable. Si la Banque Nationale d'Haïti n'existait pas avec ses privilèges formidables, j'aurais pu me rallier à la pluralité des Banques; mois elle xiste, malheureusement !
Et si vous faites, Messieurs, triompher ce principe, rap-
pelez-vous ma déclaration, elle est formelle : si vous faites triompher le principe de la pluralité des Banques, c'est que vous êtes les adversaires de la concurrence.
M. F. Marcelin, Secrétaire d'Etat.— Heureusement pour la Chambre, j'espère que cela ne sera pas; car même en votant les autres considérants, vous ne pourriez plus avoir une autre Banque, en face de la Banque Nationale, jouissant pendant trente ans encore des privilèges qui lui ont été accordés !
Je le répète, j'aurais été d'accord avec l'honorable député, si la Banque d'Haïti n'existait pas : il m'eût été parfaitement égal de voter la pluralité des Banques comme on vote l'égalité et la fraternité. Mais ici le cas diffère et la pluralité des Banques est une arme dirigée contre la nouvelle institution. Et si, malgré mes efforts, vous voulez consacrer ce principe, je vous dirai que vous aurez mai agi et en cela le ministre des finances aura consciencieusement fait son devoir.
J'affirme, et je déclare, nos adversaires le savent bien du reste, que jamais, avec la pluralité des Banques, aucune Banque ne pourra être créée, ou, créée, lutter une seconde avec la Banque Nationale d'Haïti.