VI. Commerce. — Suppression des droits à l'exportation
YII. Travaux publics. — Amélioration de nos ports. — Création d'entrepôts de charbon, en vue du percement de l'isthme américain. — Fondation de quais et de docks dans certains de nos ports. — Nouveau réseau de routes nationales ; construction de ponts et viaducs. Établissemment de voies ferrées et d*un câble sousmarin. — Pour ces travaux faire appel aux capitaux étrangers en leur donnant sécurité et protection sans pourtant rien abdiquer de l'initiative nationale, soit de rÉtat, soit des particuliers.
Le parti « national » se distingue du parti libéral en deux points essentiels :
1** Établissement d*un gouvernement autoritaire qui s*adapterait au tempérament d'un peuple récemment émergé de Tesclavage et évoluerait avec lui. Dans leur langage imagé «les nationaux» appellent cette utopie : le despotisme éclairé ;
2"* Isolement d'Haïti dans une civilisation noire à venir. Idée flère sans doute, conception séduisante qui prend origine dans une jalousie ombrageuse de l'indépendance nationale. De là son nom.
Les « piquets » forment un reste d'éléments impolicés, propres à tout oser. Mus le plus souvent par des ins-
92 UVRB DEUXIÈME
tincU grossiers, ils sont encore étrangers aux bienfaits des temps modernes.
Leur religion n*a rien d*humain. Elle consiste en de grotesques superstitions : c^est le culte du fétiche Vaudou ou de la couleuvre. Papa-Loi, Maman-Loi, ou Maman-Houangan, sont les noms par lesquels on désigne leurs prêtres ou prétresses, qui sont dans les crises politiques des chefs de bandes avec lesquels il faut compter.
CSes bandes descendent des mornes de l'intérieur et ont pour coutume de se ruer sur les villes. On ne saurait, d*ailleurs, s'attendre à rien de raisonnable d'individus dont les penchants n'ont pas encore été épurés par l'éducation, ni l'intelligence éclairée par la lumière de la raison.
Celui de qui nous tenons le retour et l'organisation de cette secte anti-sociale, est le président actuel, M. Salomon.
Évincé aux Gayes, lors des élections législatives de 1843, il ne put digérer ses ambitions rentrées. Il quitta la ville et s'en alla dans nos montagnes soulever les chefs de bandes, en leur laissant entendre que les bourgeois des villes voulaient les réduire en esclavage.
Faciles à tromper en raison même de leur ignorance, ces hommes le suivirent. Us portaient de longues piques. C'est k l'ensemble de ces moyens de persuasion et de l'espèce d'armes dont M. Salomon et son père firent usage à cette époque pour servir leurs
haines qu'on donne le nom de « Piquétisme » .
H. Salomon se proclame lui-même l'organisateur de ces hordes : « G*est, dit-il, mon père qui a créé les <c Piquets ». Il en était le chef. Il en était le chef et pourtant ces « piquets » levés en son nom et au mien en 1844 pour protester contre notre exil et exiger la déchéance du chef qui nous avait proscrits, nous avons été impuissants à les contenir. En 1848, ces mêmes hommes qui, dans les temps ordinaires, se montraient dociles à la voix de mon père et à la mienne, méconnurent ces voix lorsque nous leur parlâmes de modération (1).
Ces vandales organisés pour répandre la terreur, montrent, une fois excités, plus d'acharnement sur leurs victimes que la meute à la poursuite de la bêle. Ils commettent des actes de destruction qui épouvantent Fesprit des libéraux et des « nationaux ». Lorsque les paysans en aperçoivent un détachement, ils prennent la fuite avec efifroi.
A cette faction s'incorporent les spéculateurs politiques, les gens tarés, les citoyens de moralité douteuse. Ils s'y appuient pour satisfaire leurs appétits dont la grossièreté égale la violence.
Quiconque se respecte n'adhère point au piquétisme, ne se fait point salomoniste. Ne cessons cependant d'invoquer les lumières du cœur et de Tesprit pour ces barbares, honte de toutes les sociétés, déshonneur de toutes les causes, esclaves de tous les pouvoirs.
(1) Moniteur officiel de la République d'Haïti, 22 sept. 1883.
M. Boisrond-Canal. — Affaire du 90 juin 1879. — Gouvernement provisoire. — M. Salomon. — Son coup d*Ëtat. — Le président Pétion aux Cayes. — La terreur. — P. Bellanton. — Affaire de St-Marc. — Assassinat des 28. — Gomailles. — L'arbitraire gouvernemental dans la vie privée. — Tribunaux de M. Salomon. — Un procès singulier. — Service des postes. — Le culte du Vaudou. — Les routes. — Le pont de TArtibonite. — Une statis tique. — Le papier-monnaie. — Agonie du commerce. — Marine.
Un de nos trop nombreux, chefs parjures, Michel Domingue (i), venait de tomber du pouvoir, renversé par le parti libéral en Mai 1876. Le mouvement insurrectionnel comptait dans ses rangs la plupart des élus de l'opposition actueUe.
L'Assemblée nationale, régulièrement formée, nomma président pour quatre ans le général Boisrond-Ganal.
(1) Cest sous son gouvernement que la République fit en France ce fameux emprunt qu'on appelle l'Emprunt Domingue.
Avec le retour de la liberté individuelle on ne tarda pas à oublier Michel Domingue. Observateur des lois de son pays, Boisrond-Ganal resta fidèle à la Constitution jusqu'en 1879.
Ici doivent se placer ses différends et sa rupture définitive avec le parti libéral. Après la néfaste journée du 30 juin 1879, qui fut le signal d'un soulèvement nouveau, consenti par le général H. Hérissé aux Gonaïves, il quitta le pouvoir en prévision d'une déchéance prochaine. Mais en se retirant, il confia le commandement de toutes les forces militaires de la capitale & un de ses lieutenants, R. Duperval, aventurier audacieux, à conscience facile, capable de félonie aussi bien que de dévouement. La diversité de ce caractère en faisait la flèche du Parthe, tirée par Canal (1).
Pendant ce temps l'insurrection triomphante entrait à Port-au-Prince. La duplicité rusa avec le devoir. L'éloignement des principaux inaugurateurs du mouvement fut arrêté dans les conseils militaires pour faciliter le Coupd'État qu'on allait tenter en faveur des généraux Hérissé, Lamothe. ... De concert avec R. Duperval on monta à la hâte un comité central séant à Port-au- Prince. Delà sortit le gouvernement provisoire de juillet 1879.
Le gouvernement provisoire constitué était irrégulier sous bien des rapports. Le Jacmélien du 2 août s'ex-
(1) M. Boisrond-Canal se réfugia à St-Thomas, petite lie voisine de la terre d'Haïti.
96 UVRB TROISIÈME
prime sur cette initiative du mobile Hérissé en termes amers. « On se demande avec étonnement », écrit-il, « ce que peut bien être le comité central de la Révolution séant à la capitale.... Quelle est la mission de ce gouvernement provisoire ? Quelles sont ses véritables attributions ? Quelle est sa responsabilité ? Quelles sont les limites du pouvoir qu*on lui confie ? Quelle en doit être la durée ? Quand et comment doit-il être remplacé ? A qui doit-il remettre ses pouvoirs ? Quand et
comment doit-il rendre compte de ses actes?
« A Jacmel aussi, il y a des citoyens qui se sont appelés les uns, libéraux ; les autres, « nationaux » ; mais les uns et les autres savent et se rappellent que la patrie baïtienne a été fondée au nom de la liberté et nous sommes les organes de tous en affirmant qu*en présence de Tanarchie dans laquelle nous a laissés le gouvernement déchu, nous sommes parfaitement unis pour nous opposer & Tarbitraire de quelque part qu'il vienne. »
L'insurrection qui avait éclaté contre le président Boisrond-Ganal sous le drapeau de la fusion, commença, à rinstar de Saturne, & dévorer ses enfants. Si le gouvernement provisoire n'ose encore inaugurer officiellement son système autoritaire, il le manifeste par le choix de ses membres.
Alors le mécontentement de tous les comités insurrectionnels départementaux retentit jusqu'à la capitale. « Nous », s'écriaient les membres du comité des
Gonaïves, « nous déclarons protester et protestons de toute la force de nos convictions contre la constitution arbitraire et violente du gouvernement provisoire, attendu que les principes revendiqués par la Révolution sont faussés, que les sentiments qui ont donné lieu à la prise d*armes des Gonaïves et les idées consignées dans le manifeste de la Révolution, acceptés et contresignés par le général Hérissé, sont aujourd'hui méprisés. »
Qu'avait à faire le gouvernement provisoire devant cette protestation plus pacifique que belliqueuse?
Maintenir la cause commune dans la capitale et appeler les comités, représentants directs du peuple en armes pour la défense de sa constitution, à venir le doter d'un gouvernement provisoire légal. Pour toute réponse, on étouffa la protestation sous les cendres des Gonaïves, tandis que ses promoteurs prenaient le chemin de Texil. Ils n'avaient voulu que « prier le fer à la main ». Us avaient pour eux le droit, faible ressource contre la force.
Le décret du 17 septembre frappa de proscription soixante-dix-neuf citoyens, dénoncés à l'opinion publique comme assassins et incendiaires. C'étaient les députés Boyer-Bazelaîs, E. Paul, H. Price, Berthaud fils, St-Val Rey ; les sénateurs D. Denis, Ls- Audain, St-Léger Pierre-Jean-Louiè, M. Alexis, St-Martin-Dupuys ; les juges Rodolphe Gardère, Savain, J.-P. Bazelais ; le président de la chambre des comptes G.
98 LrVHE TROISIÈME
Bruno; le président du conseil d'arrondissement L. Pomié ; le commandant de la flottille G. Nadal ; le chef des opérations militaires de la Révolution dans le Nord Théophile Parisien. On compléta cette liste par Faddition de soixante et un noms, pris dans les notabilités. L*illégalité devait occuper & la Chambre et au Sénat les sièges vacants.
Ainsi le général Hérissé marchait de succès en succès. La fortune semblait le prendre sous son aile protectrice, comme pour Fasseoir sur le fauteuil présidentiel.
Sur ces entrefaites, sortit de Tombre le génie malfaisant qui a nom Salomon. Vieillard morose, d'une taille de géant, accoutumé par son état au soupçon, à l'hypocrisie, à Tinquisition. Son âme perce sur son extérieur et son corps parait miné par ces dispositions secrètes. Sa parole facile n'est ardente que du feu de la vengeance. Sa tète est oblongue ; sa chevelure laineuse, épaisse, blanche. Des taches profondes, laissées par le passage de la petite variole, marquent sa peau. Encadrés dans des sourcils proéminents, ses yeux blancs et sournois fuyent le regard. Sa bouche, circonscrite par
des lèvres plates et serrées, porte le pli caractéristique de la méchanceté. L'ensemble de sa physionomie parait de loin imposant ; de près, il sue le crime.
Ses égarements avaient souvent entraîné ses partisans. Sans cesse à Taffût du pouvoir, il sentait profondément la nécessité de terrasser la nation en faisant déborderiez piquetisme», mais il n'avait pas le courage voulu pour faire un coup d'audace.
Duperval, & la tète d'une armée, lui parut le bras qui manquait. Le vieillard gagna le jeune ambitieux.
Une nuit, celle du 2 au 3 octobre 1879 , Duperval chassa le gouvernement provisoire et livra la République, encore tout essouflée de sa récente commotion, au général Salomon qui s'était prudemment caché pendant l'action.
MM. Hérissé, Lamothe, culbutés du gouvernement provisoire, allèrent grossir le nombre des prisonniers dans les cachots de Port-au-Prince. Un troisième larron devait leur soustraire la charge convoitée.
Le soleil du 3 octobre salua M. Salomon président d'Haïti, grâce aux coups de carabine de Duperval. Le peuple réveillé en sursaut, avec les ongles crochus du « vieux piquet » crispés à sa gorge et la crosse de de la carabine de Duperval sur sa poitrine, ne put manifester son indignation. Le nom de M. Salomon rappelait des souvenirs tristes que les honnêtes gens s'empressèrent d'évoquer afin qu'on ne pût se méprendre sur ses intentions. Ils frissonnaient à l'idée que cet
homme étrange qui avait conduit les « piquets » en 1844 et en 1848 prétendit aujourd'hui commander.
Le parlement disloqué par Texil de ses membres les plus intègres fut rapiécé par le nouveau président qui y ajusta des morceaux de son étoffe. Ce parlement mortné, qu*il avait fabriqué, lui confirma le pouvoir le 23 octobre 1879. Au moment où le vote fut connu, un orage éclatait, dit-on, sur la ville. Le ciel s*était subitement obscurci, comme pour signifier à la population stupéfaite que ce vote qui n'émanait pas du droit ne pouvait avoir de sanction.
Le coup d*État accompli, Tœuvre était inachevée. Un semblant de constitution fut proclamé le 18 décembre. Il portait la durée de la présidence de quatre à sept ans, augmentait les indemnités des législateurs, des ministres et du chef de FÉtat. Il devait être remanié, modifié quatre ans plus tard par la suppression du jury dans la plupart des cas prévus par nos institutions.
Voilà comment fut jouée cette comédie de la criminelle usurpation de M. Salomon. Le peuple surpris, désarmé, dut subir ces deux hontes : un pouvoir nuitamment volé et un parlement qu'il n'avait point élu. Telle a été Toriginc de ce que des apologistes intéressés appellent le gouvernement légal, le gouvernement régulier ^ le gouvernement légitime et constitutionnel du président Salomon. Et le brigand ose dire qu'il a été porté à la première magistrature sans verser une goutte de sang,
quand la carabine qui a fusillé la loi n*a pas encore cessé de fonctionner.
11 y avait déjà assez pour se révolter; mais chacun était las de guerre civile. On préféra attendre et faire essai de l'usurpateur, sacrifiant la liberté dans l'espoir de trouver la sécurité et le repos au prix de cette abdication.
Ceux qui doutaient encore des instincts de Thomme de 1844 furent vite désabusés. En vain le Jacmélien avait publié, dans son numéro du 25 octobre, que « la clémence » du nouveau président de la République^ « les sentiments dégagés de tout esprit de parti avec lesquels il arrive à la première magistrature, ne lui permettront pas de laisser sur la terre étrangère des citoyens qui peuvent être utiles à leur pays, des malheureux pères de famille qui ont besoin de venir se jeter au travail pour vivre. Une amnistie générale, nous en sommes sûrs, rendra à la patrie tous ses enfants et le décret du 17 septembre sera rapporté. G*est ce que nous attendons du général Salomon aussitôt l'inauguration de son pouvoir ».
Après les événements qui s'étaient déroulés, n'étaitce pas, en effet, faire preuve d'habileté que d'adopter une politique d'union et de fusion ? Une amnistie générale, mais franche, pouvait seule ramener la confiance et provoquer la sympathie. La situation l'exigeait. 11 n'y avait pas pour la proclamer nécessité de grandeur d'âme; il fallait simplement un peu de bon sens politique.
102 LITRK TBOISiËHK
H. Salomon ne le comprit pas, ou, poar être pins exact, ne voulut pas le comprendre. II avait à satisfaire & des rancunes personnelles.
Cédant & leur violence, il oublia la noble conduite qu'un demi-siècle auparavant le président Pétion avait laissée en exemple à lonl chef d'État réellement soucieux de la chose publique.
C'était en 1809. Higaud était mort. Le département du Sud qui s'était détaché de l'autorité constitutionnelle rentrait dans l'ordre. Entouré de ses valeureux compagnons, Pétion se rendit sur la place d'armes de la ville des Cayes, où, au son des fanfares, au milieu de l'enthousiasme général, il ât allumer sur l'autel de la patrie un brasier dans lequel il jeta tons les papiers, toutes les lettres que les délateurs se hâtaient b l'envi de lui livrer, afin de dénoncer des ennemis qu'il ne voulut point connaître.
L'heure de la terreur va bientôt sonner. H. Salomon se rappellera Soulouque et le dépassera. 11 écartera du premier coup la bonne volonté dont on sera disposé à l'entourer malgré son passé. Supprimer le camp de l'opposition parlementaire, bâillonner la
esse, comprimer toute aspiration libérale. Jouir du
pouvoir le plus longtemps possible, tel sera le plan qu'il se proposera.
Gomme don de joyeux avènement, il ratifie Texil de tous ceux qui, pour une cause ou pour une autre, avaient gagné la terre étrangère après la journée du 30 juin 1879.
Dans un même acte d'accusation sont compris et les vaincus des Gonaïves, lors de la protestation contre le gouvernement provisoire, et les libéraux delà capitale. Pour imposer à la nation, déjà frémissante, il fait publier le manifeste suivant :
« Grâce à la confiance qu'a placée le peuple dans le pouvoir actuel, on sent qu'une ère nouvelle commence pour le pays. S'il existe encore quelques mécontents, quelques incorrigibles, ils sont à jamais impuissants. Car la nation a déjà dit son mot sur l'établissement du gouvernement dont je suis le chef, et sa confiance, on le sait, m'est entièrement acquise.
« Cependant, on me rendra cette justice, j'ai apporté jusqu'ici envers tous, tout le calme et toute la modération possible. Je n'ai puni que ceux que je ne pouvais ne pas punir; je n'ai maintenu que les décisions prises contre ceux dont la clameur publique elle-même réclamait le châtiment ; enfin, puisqu'il vaut mieux prévenir le mal que d'avoir à le réprimer, j'ai dû empêcher que la République, à peine remise des secousses violentes qu'elle a subies l'an dernier, ne soit de nouveau replongée dans le même état d'anarchie auquel mon
gouvernement est résolument décidé de mettre un terme. » (1880.)
Les citoyens dont la clameur publique demandait la proscription, dont M. Salomon violait à son gré le droit le plus sacré, celui d*habiter le sol natal avaient-ils jamais été jugés? Avaient-ils jamais été condamnés ?
« Or, si dans un pays dont les lois n'accordent qu'aux tribunaux seuls le droit de juger et de punir, et défendent de prononcer d'autres peines que celles légalement établies ; si dans ce pays le cbef de TÉtat, au mépris de ces lois, de son autorité et par son bon plaisir, crée une peine et en frappe des citoyens, ce chef n est-il pas un despote ? (1) »
Ainsi M. Salomon prononçait lui-même, vingt ans auparavant, sa propre condamnation, pensant atteindre le président Geffrard. Lui qui voulait bien apprendre à celuici que « la foule, perfide comme la mer, a des heures où elle porte et d'autres où elle engloutit ; — que l'avenir, n'appartenant qu'à Dieu, nul n*est certain du lendemain, en Haïti surtout », il ouvre le chemin de l'exil à toute personne soupçonnée de libéralisme ou de désir d'être utile à la patrie.
Ceux-là mêmes qui lui avaient servi de marchepied à la présidence furent ses premières victimes. Gomme Duperval paraissait trop se souvenir de l'avoir fait président, et que demain, qui sait? la même épée pouvait être
(1) Paroles de M. Salomon en 1860.
acquise à un autre, cet officier, un beau jour, est envoyé en mission à Arcahaie. Des fidèles, apostés au coin d'un bois, sous la conduite de Yériquain, « piquet » frénétique, un des esprits les plus dangereux du temps, Tarrétent (1). Ramené à la capitale, déposé en prison sans autre forme de procès, il succombe dans les chaînes qu'il s'était forgées, par la main qu'il avait armée. La raison s'égare devant ces dérisions du sort. Elle y voit souvent des hasards. Il n'y a que des justices.
Duperval, pour qui M. Salomon affectait une amitié sincère, que, dans l'audience du 20 juin 1880, au Palais national, il appelait son « enfant gâté », est rejoint dans la tombe par Prosper Bellanton. Celui-ci était pourtant le bienfaiteur de M. Salomon, pour l'avoir recueilli en 1876 et sauvé de la fureur populaire.
Lorsqu'à cette époque l'ancien ministre de Soulouque tenta, à la faveur de l'insurrection qui venait de renverser le président Domingue, de rentrer dans le pays pour recommencer ses éternels complots, une foule indignée se porta contre sa demeure afin de faire subir au chef des « piquets » l'expiation méritée de ses forfaits.
Une voix généreuse s'éleva : c'était celle de Prosper Bellanton. Sa conduite, en cette circonstance, était belle. Un grand souffle de magnanimité et d'amour de la liberté animait ses sentiments. Sa maison fut celle où se réfugia M. Salomon qui dut la vie à ce trait de grandeur d'âme. Pourquoi donc les grandes actions sont-
(1) Yériquain fut exécuté à Jacmel en 1884.
elles parfois néfastes par les regrets qu'elles appellent? Que la justice populaire ne s'était-elle exécutée? Que de malheurs évités !
La mort de Bellanton fut aussi digne que ses sentiments ont été nobles. Il fut massacré dans le bien qu il avait fait. Mais le mal porte avec soi son châtiment. Celui qui le pratique ne trouve pas ]e bonheur. Le remords de ses crimes l'épouvante. Il vit avec son forfait qui le ronge et sa conscience qui le poursuit. Pour fuir ce juge qui ne pardonne pas, le président Salomon descend au fond du gouffre. Il achève de tout démoraliser par l'effroi qu'il éprouve et par celui qu'il inspire.
Maintenant plus de maître, plus de dette de reconnaissance. Après s'être composé, pour consolider son autorité, un premier ministère choisi dans certains groupes du « parti national », le gouvernement leurra le pays quelque temps encore de promesses de réformes.
Bientôt ce premier ministère dut se retirer (1880). Il était trop libéral pour la nouvelle politique. Sa démission ne se fit pas sans difficulté. Le départ de M. Laforesterie, du département des Finances, faillit même lui coûter la vie. Les « piquets » ameutés, secrètement
poussés par l'autorité, réclamaient sa tête. II fut obligé de s'embarquer pendant la nuit, sous le déguisement d'un matelot anglais, à bord du navire Veneztielan.
Toute opposition disparut avec le ministère. Les ministres remplaçants abdiquent toute initiative et se réduisent au r61e de simples commis. Le <' piquetisme » reste maitre absolu. Les Chambres, de qui on est en droit d'attendre une énergique résistance, se taisent. Elles tremblent, capitulent. Menacés dans leur liberté et leur existence, les législateurs oublient que, nommés par le peuple, ils sont tout ; le président, rien.
Ce fait est digne de l'attention de l'Europe qui nous conseille les revendications par voies pacifiques et légales.
Un murmure d'improbation s'élève-t-il ? II expire aussitôt dans les prisons qui s'emplissent. Un député de la fabrique même du président-monarque, est dénoncé par quelques honorables collègues comme ayant des velléités — non pas de contrôle — mais de simple curiosité à l'égard des agissements du gouvernement, n est mandé au palais où, après avoir été admonesté d'importance, il eut à méditer sur cette péroraison : « N'oubliez pas, monsieur le député, qu'une balle de carabine ne connaît pas d'inviolabilité. »
Une péroraison analogue termine invariablement les petits discours du président Salomon aux membres du parlement, appelés au palais pour prendre le mot d'ordre.
108 UTRE TROISIÈME
chaque fois qu*il a une de ses boutades à faire baptiser loi.
Le 8 décembre 1881, une poignée de patriotes prirent les armes à Saint-Marc, pour rétablir la souveraineté de la nation. La tentative malheureusement échoua.
Le président ne laissera pas échapper une si belle occasion d*as80uvir ses haines. Sur tous les points de la République, il ordonne des arrestations. Les rancunes personnelles de ses lieutenants se donnent libre carrière : militaires, vieillards, enfants, députés, sénateurs et tous les suspects qui gémissaient dansles cachots depuis le coup d*État du 2 octobre, c'est-à-dire plus de deux ans avant Taffaire de Saint-Marc, tout ce monde est enveloppé dans une même accusation, envoyé péle-méle devant un tribunal composé pour la circonstance.
Pas une voix ne s*éleva dans le parlement contre cette violation du droit des gens. Seuls les Haïtiens à qui l'exil avait créé une situation franche vis-à-vis du gouvernement osèrent se récrier. La distance les mettait à Tabri des vexations. Ne pouvant les atteindre, M. Salomon s'en prit à ceux qu'il détenait : c< Si, ditil, des placards m*arrivent, je deviendrai inexorable contre les prisonniers qui sont à Saint-Marc. J'ai là, sous les verrous, un fils du général Gressau que je tiens comme otage. Je ne le conseille pas d*écrire de
nouveau (i). — « Chaque pamphlet envoyé en Haïti provoquera Texécution d'un des condamnés à mort par le conseil militaire de Saint-Marc » (2).
Jusqu'à présent on n'a pas encore osé publier les pièces de ce curieux procès. Cependant, la Constitution révisée en 1879 dit formellement qu'il ne peut être créé de tribunaux extraordinaires, sous quelque dénomination que ce soit, notamment sous le nom de cours martiales.
Aussi la besogne qu'on attendait de ce tribunal lui répugnait-elle. L'instruction de l'embarrassante et ténébreuse affaire n'allait pas au gré du président, n quitte Port-au-Prince, arrive à Saint-Marc le 13 avril ; le 17, on trouve moyen de lui accorder la mort de quarante-deux citoyens, dont un enfant de dix-sept ans, Àvin.
Sa soif, si pressante, ne lui permet pas d'attendre : le tribunal de Cassation, saisi de la cause, n'avait pas encore prononcé sur la validité du jugement, que déjà vingt-huit des accusés étaient assassinés (1). Le bruit de la fusillade apprit aux campagnes que l'innocence venait d'être immolée. Le destin a des injustices étranges. Il protège souvent le coupable et abandonne l'inno-
(1) Discours de M. Salomon. Voir journal Le Commerce, du 27 mai 1882.
(2) Voir la feuille salomoniste, VŒU, no.du 20 mai 1882.
(1) C'étaient Lys, G. Haentjens, T. Parisien, Mentor Nicolas, G. Thomas, D. Latortue, etc., etc. On les fusilla en deux fois, 14 à Saint-Marc, 14 aux Gonaïves.
110 UVRB TROISIÈME
cent. Mais Q n*épargne que pour mieax frapper. La postérité sanctifie le martyr ; le criminel est d'autant plus sévèrement flétri que celui-là est plus pur. Le chAtiment des grands scélérats est d'être voués à Texécration.
Ces otages moururent tous en braves. Pendant leur captivité y les occasions de s'évader étaient fréquentes et faciles. Ils étaient enfermés dans une vieille prison, dont le toit abîmé leur semblait indiquer le chemin de la fuite en laissant pénétrer dans leurs cellules le jour qui donnait Fillusion de la liberté et rappelait le souvenir de temps meilleurs. Ils refusèrent toujours la porte de salut qui leur était offerte.
Amants farouches de la liberté, ils préférèrent mourir pour elle, et faire de leurs cadavres une protestation sanglante contre la violation des droits de la société opprimée en leurs personnes. L'un d'eux, vaincu par les tendres souvenirs de sa jeune épouse et de son enfant au berceau, parla d'évasion. A cette proposition, le courage mâle de Granville-Saint- Victor dicta cette réponse stoïque : « Personne ne se sauvera, nous mourrons tous ensemble. »
Qu'il nous soit permis d'examiner ici les conditions
LE GOUVERNEMENT DU PRÉSIDENT SALOMON lit
de ce procès sans pareil. On comprendra alors pourquoi on s'est toujours refusé à en publier les pièces.
Des vingt-huit citoyens fusillés les 5 et 6 mai 1882 à Saint-Marc et aux Gonaïves, les uns avaient été arrêtés à Jacmel) à 208 kilomètres de Saint-Marc ; les autres à Port-au-Prince, à 120 kil. de Saint-Marc ; d'autres aux Gonaïves, à 40 kil. de Saint-Marc ; les derniers à Saint- Marc même.
Or, 1** La Gonstitution d'Haïti (art. 135) prohibe les juridictions exceptionnelles. Il est vrai qu'on s'était muni d'une loi draconienne sur l'état de siège, mais cette loi, étant en opposition avec la Gonstitution (art. 31 et 151), n'était pas applicable, Farticle 30 de cette Gonstitution disant : « Nulle loi ne peut déroger ni ajouter à la Gonstitution. »
2® La jonction de procédure était illégale en l'espèce, en l'absence de tout arrêt de cassation dessaisissant les tribunaux compétents.
Les accusés de Jacmel — si accusés il pouvait y avoir — devaient être jugés à Jacmel ; ceux de Portau-Prince, à Port-au-Prince et ceux de Gonaïves, où Vétat de siège n'avait même pas été déclaré, aux Gonaïves.
3** L'application de la peine de mort était inconstitutionnelle au premier chef. La Gonstitution que le général Salomon s'était fait voter à son arrivée au pouvoir, dit : a La peine de mort est abolie en matière politique » ; et la fameuse loi sur l'état de siège ne dé-
112 UVRE TROISlèllE
rogeait même pas à la Constitution sur ce point I
4* Le jugement fut exécuté avant même que le délai généralement accordé aux condamnés pour se pourvoir en Cassation fût expiré : il n'avait pas acquis l'autorité de chose jugée.
5* Les accusés ne purent se défendre librement ; un de leurs avocats, insistant pour plaider l'affaire en Cassation, fut mis en prison : c'était méconnaître une loi naturelle des plus élémentaires.
Quand on se vautre avec tant de délices dans le sang de ses concitoyens, quand nous entendons des étrangers, d'honnêtes républicains, dont on a surpris la bonne foi, nous dire qu'il ne faut pas « nous mettre en révolte, les armes à la main », seulement parce qu'un gouvernement nous déplaît, nous excusons volontiers ces répulicains, amis de la paix, parce qu'on les a trompés. Hais qu'un enfant d'Haïti veuille encore défendre l'illégitimité jusque dans le sang où elle se délecte, tandis que tout pleure et gémit, que d'autres veuillent s'étonner de voir des députés, des sénateurs se faire chefs des insurrections, nous nous demandons : est-ce défaut d'intelligence ou défaut de conscience ?
C'est en présence de ces cadavres qu'on a osé écrire que les « prétendus libéraux n'ont jamais soutenu une seule fois, à la Chambre ni au Sénat, que la Constitution fût violée ! »
Qui donc ne s'explique facilement ce silence du parlement, quand on sait, d'une part, que c'est à l'aide de
véritables jambes de bois que se soutient le parlement disloqué et que, de Tautre, il y avait parmi les fusillés, un sénateur de soixante-douze ans, Mesmin Alexis, un député Moril Lafontant, un commissaire du gouvernement Dasny Latortue, coupable de son rigorisme et de sa fidélité à la loi. Eh ! que ne parle-t-on du cas du sénateur Monpoint ? Pendant deux ans il demanda, dans les fers, les motifs de sa détention 1
On ne combat pas ce gouvernement par les voies ordinaires et pacifiques, parce que la lutte, soit dans la presse, soit sur le terrain électoral, est impossible. On exposerait sa liberté d'abord, sa vie ensuite: le citoyen est arrêté aussi arbitrairement qu*ii est élargi ; les sentiments les plus sacrés ne défendent plus des persécutions. Des amnisties feintes amorcent la confiance. Gornailles (1) meurt pour avoir cru en la parole du tyran.
Après les hécatombes de St-Marc et des Gonaïves,un nouveau défi est jeté à la nation : la mise hors la loi de quarante cinq Capois (2) marque une tournée présidentielle dans le nord, (mai 1882.)
Au renouvellement des élections législatives en janvier 1882, des citoyens courageux avaient osé disputer
(1) Gornailles était en exil. Rentré dans son pays sur la foi d^une amnistie il fut arrêté et fusillé à St-Marc.
(2) Voici quelques noms : W. Déjoie, les deux Beliard, les deux
Laroche, B. Duvivier, Lecorps fils, les trois Desroche, Dantès Ma*
thon, Geffrard Lucas, P. Chavannes, L . Leveillé, Dantès Martin,
T. Blain, F. Denis, A. Roubeau.
aux candidats salomonistes la députation nationale. Ils furent incarcérés, comme perturbateurs de Tordre public (1). GrÀce à ces moyens, le gouvernement réussit à se créer un parlement à sa façon. Dans quelles cir^ constances? Lorsque toutes les difficultés se présentent à la fois. Jamais situation n*a été plus alarmante, en même temps que jamais Assemblée n*a montré moins d*aptitude à sa tâche.
Si des énergumènes entassent sophismes sur sophismes, c'est uniquement dans le but d'exploiter au profit d'un sauvage quelle ironie ! la foi politique des cabinets européens.
On se targue des démonstrations unanimes de respect et d'amour dont le gouvernement est l'objet, et l'état de siège est permanent I Quand une politique est si pure, un chef d'État si vénéré, il est permis de se demander pourquoi tant de rigueur est de mise.
Excepté aux États-Unis, dans aucun pays de la terre, les lois ne sont plus libérales qu'en Haïti, et pourtant.
(1) J. A. Dunbar fut incarcéré pour avoir posé sa candidature aux Gonaîves.
S. Lamothe fut maltraité et blessé par les agents du pouvoir dans la période électorale au Petit-Groave.
LE GOUVERNEMENT DU PRÉSIDENT SALOMON liS
aucun peuple ne jouit de moins de liberté que le peuple haïtien.
Tous les actes de chaque citoyen doivent être rigoureusement contrôlés par Fautorité militaire ; c'est l'arbitraire gouvernemental jusque dans la famille. Le citadin veut-il se rendre à la campagne ? il lui faut un
permis du bureau de la place. Pour aller d'un arrondissement à Tautre, il doit se munir d*un permis. Pour voyager à l'intérieur de l'île, il faut faire viser le permis au bureau de chaque commune ; pour quitter nie il faut encore un passe-port ; pour y rentrer enfin il faut encore et toujours un passe-port. Si, par oubli ou négligence, le voyageur ne possède pas cette pièce, il est immédiatement arrêté partout où il se trouve, et mis en prison jusqu'à ce que la fantaisie des autorités veuille bien le rendre à sa famille. Souvent, il est acheminé sur la capitale sous bonne escorte, comme conspirateur.
La police, créée pour la sauvegarde des gens paisibles, devient entre les mains de M. Salomon et de ses séides un instrument de vexations.
On serait tenté de croire qu'il n y a ni gens sans aveu, ni vagabonds. Il semble que la police n'ait aucune fonction qui regarde les voleurs. Ces derniers se livrent impunément à leur profession. Le malheureux « habitant » (1), abandonné par ceux-là mêmes de qui il attend protection, aime mieux se laisser dépouiller plu-
(1) terme local qui signifie paysan.
tôt que de faire usage de ses armes, dans la crainte que le bruit d*une détonation ne soit interprété comme le signal d*une insurrection. Il ne faut pas s*étonner de voir quelquefois le volé prendre, dans la prison, là place du voleur. Pour arrêter le citoyen, quel déploiement de forces ! G*est tambour en tête, bayonnette au canon, qu*un détachement militaire le conduit au lieu de supplice.
A peine Tobscurité voile-t-elle le ciel, que des patrouilles parcourent la ville, interrompant le silence de la nuit par les cris de : « Qui vive I Qui vive ! » auxquels le promeneur retardataire doit répondre : « Salomoniste ». Dans la capitale même, « il y a collision de tous les instants entre patrouilles, avant-postes, sentinelles perdues, et les citoyens qu'un bal, qu un spectacle, que tous les incidents delà vie versent, après le couvre-feu, sur la voie publique » (1).
Le meurtre reste impuni, si la victime est un adversaire du gouvernement. Bien imprudent celui qui, le soir, prend le frais sur son balcon avant d'avoir éteint toutes les lumières. Sans cette précaution, une main criminelle, souvent payée, ne tarde pas à se charger de ce soin, en faisant sauter les lampes à coup de revolver. Conséquence de ces abus: à huit heures toutes les portes et fenêtres sont fermées.
Mais, si le malfaiteur est protégé par les autorités, le citoyen sans défense peut payer de sa vie le moindre
(1) Les causes de nos malheurs^ par £. Paul, p. 218.
écart de conduite qui, sous d'autres gouvernements, tomberait simplement sous le coup de la police correctionnelle. Citons le journal le Commerce (13 octobre 1883).
c Samedi, à 10 heures 45 minutes du matin, il y avait grand mouvement dans la capitale, Port-au-Prince. Il s'agissait d'arrêter un malheureux qui fuyait devant quelques soldats et, la peur se mettant de la partie, les pauvres femmes de la campagne de courir et les hom* mes aussi. Beaucoup de maisons fermèrent leurs portes. Le général Ganâl, jeune fit immédiatement une tournée, annonçant qu'il n'y avait rien. — Fort heureusement pas un seul coup de fusil n'a été tiré.
« Les autorités ont pris le tapageur, le nommé Saint- Hilaire, et l'ont fait fusiller sur la place même du marché, à 11 heures 20 minutes. Très bien I très bien I messieurs les autorités. — C'est ainsi que vous arriverez à faire respecter ceux qui commandent et maintiendrez l'ordre ».
Pourtant la législation haïtienne entoure l'arrestation des citoyens de formes protectrices, comme du reste toutes les législations avancées. Pourquoi donc, M Salomon, les tribunaux ont-ils été créés ?
Est-ce uniquement dans le but de vous faire allouer des indemnités d'exil ? Quoi de plus singulier que ce fameux procès contre les héritiers Geffrard I II mérite qu'on s'y arrête.
Après la déchéance du président Geffrard, en 1867,
la vérification des comptes de &ron administration l'avait révélé débiteur envers l'État d'une somme de P. 60,000 (300,000 francs), en garantie de laquelle ses biens avaient été mis sous séquestre.
De 1867 à 1870, les orages du gouvernement de Salnave ne permirent pas d'éclaircir la question. Elle ne put venir devant les Chambres qu'en 1871. Les députés, leaders (1) du parti libéral, soutinrent la mesure prise. Avec le concours de leurs talents et de faits très vrais d'ailleurs, ils firent adopter un décret qui consacra le séquestre.
Arrive l'année 1880; le président Salomon fait lever le séquestre, restitue aux héritiers Gefl'rard leurs biens. Mais c*est aux fins d'y mettre opposition à son tour, en même temps que d'introduire auprès de ses tribunaux une demande en dommages-intérêts de P. 50,000 (250,000 francs), pour indemnité d'exil. Il dépouillait ainsi TÉtat à son profit et rendait à la fois le président Geffrard personnellement responsable d'un arrêt de bannissement légalement voté par le parlement. Cet arrêt par contumace (2) avait-il autorité de chose jugée ? Non. Qui empêchait donc M. Salomon de venir, par l'effet de sa seule présence, anéantir le jugement?
Le procès contre les héritiers Geffrard fut porté, en dernier ressort, devant le tribunal de Cassation à Portau-Prince (1884). Chose incroyable ! ceux-ci furent con-
(1) MM. Ed. Paul, Boyer-Bazelais, Thoby.
(2) M. Salomon s'était sauvé à l'étranger .
damnés, en février 1885, à payer P. 30,000 (150,000 fr.) au président Salomon.
Deux courageux magistrats, A. Rossignol, F. Edouard, refusèrent de siéger et préférèrent se démettre de leurs fonctions plutôt que de se soumettre aux volontés d'un tyran et tremper dans une injustice inique. Honneur au courage civil I
Chez nous, comme dans la plupart des pays nouveaux, le service des postes se fait à dos d'animaux.
Suivant les gouvernements, l'administration obvie par le bon entretien des routes à la simplicité des moyens de communication, pallie leur primitivité en multipliant et en régularisant les occasions de correspondre. Mais depuis que les grands chemins sont dans Tabandon, les courriers, hebdomadaires seulement, se trouvent à la merci des orages et des débordements de rivières, si fréquents sous nos latitudes. Pour ne pas surcharger les bêtes de somme, l'économie et l'espionnage s'y mêlant, on ajourne au départ suivant le surplus des lettres, quand la correspondance est trop volumineuse.
Le président GefTrard avait saisi à bras-le-corps la secte du Vaudou pour la déraciner et la jeter hors d'Haïti. Le président Salomon s'en fait le protecteur officiel. S'il n'a pas encore déclaré le culte de la couleuvre, religion d'État, il négocie ouvertement avec les Papas-Lois
et ouvre son palais à leurs superstitions. Le jour de la mort de L. H. Salomon, nièce du président, les sectaires dansèrent le vaudou toute la soirée, sous les
i% LIVRE TROISIÈME
yeux des autorités et au grand scandale de la population port-au-princienne (1).