VIT
L'agriculture est la source première de toute prospérité. Nous la trouvons constamment en honneur chez tous les peuples soucieux de leur avenir. Nulle région du globe ne confirme mieux que TAngleterre — dont peutêtre pas un pouce de terrain ne possède son jardinier ou son cultivateur — l'attribut de « moteur premier de tout » que Ton a si justement appliqué au travail agricole. Ses perfectionnements progressifs à mesure que, venant de Téquateur, on gagne la zone tempérée boréale, révèle sa part puissante dans les changements
(1) Extrait du journal Le Peuple^ 20 sept. 1884.
Nous ne savons pas pourquoi on laisse danser le vaudou non loin de la petite fontaine sise à l'angle du chemin de Pétionvilie et de celui du poste marchand.
Il y a quinze jours on a fait un service pour une maman Houangan, qui habitait derrière 9. Bagatelle ï). Le dimanche soir, jour de la mort de la sympathique nièce dh président, le commissaire de police a laissé danser le « vaudou » et la « martinique i» pendant toute cette soirée, à côté même du poste situé en face du sieur Valenton.
Hier vendredi, à huit heures du soir, on a commencé à tambouriner pour ne cesser qu'à 4 heures du matin.
C'est réellement assommant ; cela sent un peu trop la licence et le dévergondage.
qui modifient Féiat d'une nation et contribuent à maintenir une sorte d'équilibre entre la consommation et la production.
Parvenu sous la latitude de la France, on est ravi de voir la prudente sollicitude que les gouvernants apportent dans cette branche, essentielle à la vie d*un peuple. De belles routes, praticables été comme hiver, des primes généreusement payées, des concours et des expositions périodiques, mille encouragements divers excitent l'ardeur des cultivateurs en établissant une bienfaisante émulation.
Ces institutions ne présentent dans toute la zone tempérée boréale que de rares modifications. Telle est la régularité de leur fonctionnement qu'on est pris d'admiration quand on les compare à ce qui se passe habituellement entre les tropiques et principalement en Haïti où l'agriculture est négligée, abandonnée à elle-même. Le plus souvent, pas de chemins vicinaux ; les routes départementales même menacent de disparaître quand elles ne servent pas déjà de lit à nos rivières débordées.
Ceux qui, habitant sous les hautes latitudes, n*ont jamais quitté leur patrie, croient que dans les pays chauds, les cours d'eau restent toute l'année remplis jusqu'aux bords : dans le&pays chauds les rivières sont de véritables, torrents ou ruisseaux suivant les saisons. Est-on en été ? elles frappent par la largeur disproportionnée de leur lit ordinairement encombré de roches
avec un mince filet d*eau serpentant an milieu. Elles n*ont Tair de n*étre que de larges sillons de pierres. G*est Taspect de la plupart de nos routes départementales.
Mais, ainsi quHl arrive dans les contrées renfermées dans la zone torride, les nuages au contact des montagnes déversent en abondance, durant de longs mois, rhumidité qu*ils contiennent. Pendant tout le temps que se prolonge la saison pluvieuse, les communications entre les villes et les campagnes sont ralenties, quelquefois interrompues par le mauvais état des routes qui ne tardent pas à se défoncer et à devenir impraticables. Malheur alors au cultivateur trop pressé qui 8*aventure dans la plaine ou engage sa récolte sur les grands chemins, avant que le soleil ardent des Antilles ne les ait desséchés et réparés jusqu'à Thiver suivant. Mille dificultés l'attendent, devant lesquelles reculeraient des hommes moins vigoureux, moins patients : tout à coup une boue immense qu'il est impossible de franchir se présente ; plus loin, une rivière sans pont dont les eaux se répandent dans les champs environnants. Il faut rebrousser chemin ou entrer résolument dans Feau.
Il n'est pas rare de voir de lourds chariots traînés par huit ou douze bœufs s'embourber dans ces fondrières. Une fois là, nulle puissance humaine ne peut les en faire sortir.
L'administration continue, néanmoins, à confier à
des généraux le soin de réparer les routes. Le travail alors consiste dans la pose, au milieu de la chaussée, de gros troncs d*arbres recouverts de terre. Tant que dure la saison sèche, tout est pour le mieux ; mais que viennent les pluies. Elles détrempent les chemins, enlèvent la terre, et les troncs d'arbres disposés en treillis, cachent sous la boue un danger plus grand encore que la boue elle-même. Les animaux qui s'y engagent se cassent les membres dans les intervalles des poutres ainsi juxtaposées.
Du mauvais entretien des routes, il résulte que la majeure partie des produits de Tintérieur restent sans débouché, faute de voies de transport. C'est ainsi qu'il faut expliquer la diminution graduelle de l'exportation.
Aucune police ne garantit le respect de la propriété; aucune institution protectrice nUnvite le paysan au travail. Si, par hasard, on vient à en créer une, les autorités se gardent bien d'en faire bénéficier le cultivateur. Elle va se perdre dans le tas de dispositions les plus contraires qui se succèdent les unes aux autres avec les gouvernements, enrichissant, tout autre que celui en faveur de qui l'institution est créée.
A Tappui de cette assertion, nous ne voulons citer qu'un fait. Nous le prenons entre mille ; ce n'est pas sans raison que la préférence lui est donnée. Sous le gouvernement de M. Boisrond- Canal, les Chambres avaient décrété que chaque commune devait employer
une partie de ses revenus à la réparation et à Fentretien des routes nationales. Que se passa-t-il ? Des millions furent dépensés ; il n*y eut que peu d*amélioration dans Fétat des grands chemins.
Dans le nord de File, traversant Fune des plus intéressantes communes de la République, coule, non loin de Milot, aux pieds de la citadelle de Christophe, la petite rivière de FAnis. Le voyageur la pa^se à gué. A Fentendre, pendant la sécheresse, murmurer à travers les roches qui lui barrent le passage, on ne devinerait jamais son impétuosité, lorsqu'elle est grossie par les masses d*eau énormes qui descendent, Fhiver, des montagnes voisines. En 1881, par conséquent sous la présidence de M. Salomon, on décida de jeter un pont sur elle. Le travail, estimé à vingt-cinq mille francs, fut confié à un certain général, député de Fendroit. Le pont construit n'eut jamais d'usage : le voyageur le trouvant peu sûr continuait, comme auparavant^ à entrer dans la rivière. Ce qui arriva dans la suite prouva qu'il avait raison : au premier grossissement des eaux, le pont fut emporté 1
Autre fait. Quelques années avant l'arrivée au pouvoir de l'homme des Cayes(i), il avait été construit entre Saint-Marc et les Gonaïves, sur la rivière de FArtibonite, un pont en fer dont nous ne dirons pas trop de bien. Cependant, il suffisait aux besoins des populations d'autant mieux qu'il n'y en avait point auparavant.
(1) Salomon natquit aux Cayes.
Avec cette négligence qui accompagne invariablement rignorance (i)on laissa, depuis Tannée 1883, TArlibonite se creuser un nouveau lit à chaque extrémité du pont, que Ton aperçoit aujourd'hui, de quelque côté qu*on vienne, formant îlot au milieu de la rivière. Dans les crues moyennes des bateliers transportent le voyageur
(1) Il y avait en 1881, à la légation d'Haïti à Paris, comme secrétaire, un Haïtien distingué, M. Frank Faubert, de manières affables, qui remplissait alors par intérim les fonctions de chargé d'affaires. Des intrigues venaient de provoquer sa révocation ; son remplaçant d'arriver.
Celui-ci se présenta, accompagné d'un inconnu, au bureau de la Légation. Entre les deux secrétaires, qui ne s'étaient jamais vus, s'établit le dialogue suivant :
L'inconnu à M, Faubert, en désignant un Monsieur ^ petit de taille, mis à la dernière mode et fortement pommadé, — M. X.^., secrétaire de la légation.
M. F. — Je n'ai pas, Monsieur, Thonneur de vous connaître, ni M. X....
M, X..., Vous avez dû cependant. Monsieur, être avisé de mon arrivée.
M, F. Parfaitement..., Monsieur. Je ne connais ici que M. Villevaleix, mon chef hiérarchique.
M. X.., insiste, M, Faubert, impatient : C'est bien, Monsieur. Je vous remets les clefs; nous allons procéder à l'inventaire Il y a aujourd'hui à faire le nécessaire à l'Hôtel de la Monnaie aux fins d'expédier en Haïti des pièces monétaires pour le compte du gouvernement. Vous voudrez bien vous charger de ce soin
M. X..., qui avait oublié son bagage diplomatique à Port-au- Prince : — Je n'ai pas encore fait d'études diplomatiques et ne puis dans cette circonstance prendre possession de mon nouveau poste, sans être préalablement initié aux travaux de chancellerie.
Les personnes présentes, MM. Dierville Mathon, D. et J. Laroche, et l'inconnu, de sourire, tandis que M. X..., tourne son chapeau entre les doigts.
126 UYRE TROISIÈXE
à Tune de ses extrémités, Ty débarquent ; tandis qu'à l'autre bout, d'autres bateliers l'attendent pour le mettre sur la rive opposée.
Le désordre qui règne dans toutes les branches de l'administration, n'est pas pour remédier de sitôt à cet état déplorable des campagnes. On rapporte, à propos de cette désorganisation administrative, un détail qui dépeint bien le caractère de toute la secte au pouvoir.
L'abandon de l'agriculture devenait trop évident pour tous, et d'un autre côté, il fallait trouver un remède au mal ou tout au moins sauver les apparences. On demanda le miracle à des inspecteurs généraux d'agriculture à gros appointements (1). Choisis pour la plupart dans l'armée, ils ignoraient jusqu'au premier mot de leur nouvelle charge. Besoin n'est pas nécessaire de dire que ce titre était conféré à tout venant, quelles que fussent ses connaissances, dans le seul but de faire une propagande malsaine — le piquétisme -^ dans les campagnes. Ainsi furent du jour au lendemain bombardés inspecteurs d'agriculture d'anciens généraux et d'anciens colonels.
Mais la véracité d'un adage bien connu ne tarda pas à s'imposer : avec le changement de costume, les connaissances agronomiques ne vinrent point. Gomme il fallait à nos inspecteurs manifester leur présence par
(1) Mille francs par mois.
quelques actes, ils s'arrogèrent le droit de faire Toffice de juge de paix, de régler les successions, de remplacer le magistrat communal, etc. (1). La méprise, cette fois, était trop forte : on dut les rappeler. C'était sagement agir. Sous prétexte d'inutilité, on supprima la charge ; ce fut une faute...
Mais que faire? Nulle âme consciencieuse n'eût voulu se prêter aux agissements du gouvernement.
Ainsi tout s'en va à vau-l'eau. Et ces beaux projets d'usines centrales, de construction de voies ferrées et de télégraphes, d'installation de machines pour la préparation du café et tant d'autres que nous passons, tombés dans le royaume de l'oubli!
En Haïti, l'agriculture que nulle sollicitude ne protège contre les tendances d'une nation jeune, sans expérience, n'offre rien de remarquable ni d'intéressant. Son état stationnaire a le double effet de priver l'humanité de nombreuses ressources et de faire nattre chez les peuples qui nous contemplent des doutes sur notre capacité à nous gouverner.
N'est-ce pas en effet une honte que d'être réduit à importer de l'étranger le riz, le maïs, le sucre, toutes ces matières de consommationjournalière que notre sol ne demande qu'à produire. Les États-Unis nous nourrissent en attendant qu'ils nous gouvernent. Ce danger, malgré son évidence et son imminence peut-être, de-
(1) Moniteur, mai 1884. Journal officiel d'Haïti.
128 LIVRE TROISlèMB
meure inaperçu pour les vues étroites du gouvernement.
La canne à sucre, en Haïti, rend plus que dans toutes les autres Antilles. Elle n'est pas utilisée ; le tafia qu'on en retire ne sert qu'à hâter la dégénérescence de la population. Notre café, sans rival tant il flatte Fodorat, réjouit le palais, qui faisait autrefois notre richesse, disparaît graduellement devant les productions énormes de cette fève au Brésil. Au lieu de veiller à la propreté de sa livraison, pour résister à la concurrence brésilienne, Haïti, pays du caféier par excellence, en abandonne la culture I Le coton de TArtibonite était autrefois très estimé; aujourd'hui, il s'en produit à peine.
Les cacaoyers puisent d'eux-mêmes, çà et là au fond des vallées, la sève et la vigueur qu'une culture insignifiante ne sait pas leur procurer. Partout l'abandon. Les cultivateurs, violemment arrachés à leurs champs, vont monter la garde aux portes du palais où Sa Majesté Lysius s'amuse.
Quant aux fruits, ananas, sapotes, oranges, abricots, mangues, noix de coco, nous en passons et des plus exquis, ils pourrissent sur le sol qui les a vus germer, grossir, mûrir et tomber. Dans les lies voisines, ces fruits, soigneusement ramassés, sont utilisés dans la confiserie, ou bien ils sont employés à la fabrication de liqueurs fines qui donnent aux habitants des bénéfices certains.
Que dire maintenant des régions de Tintérieur qui attendent, pour donner un nouvel aliment au commerce du monde, la construction de voies praticables. Ces régions, presque inconnues aujourd'hui, manquent absolument de moyens de communication. Leur isolement s'oppose à l'exploitation d'immenses forêts, abondant en essences aussi précieuses qu'utiles. A l'abri de la cognée, au fond d*impénétrables massifs, les arbres croissent librement et prennent un développement rare.
Il y a là de la place pour des milliers d'habitants. Mais il est certain que ces districts, si peu peuplés aujourd'hui, ne le seront plus tard qu'à la condition essentielle qu'on les relie aux grands centres. Franchement, les Haïtiens peuvent-ils, sans prêter à rire à la raison, confier l'exécution de si gigantesques travaux à l'imbécilité du « piquétisme » ?
Les revenus de l'État, qui résident uniquement dans les droits de douanes, sont en moyenne de P. 4.000.000. Ils dépendent directement du mouvement commercial dont ils suivent les fluctuations. On sait combien cel-
les-ci sont intimement liées à la direction de la chose publique.
De 1874 à 1878, le négoce tant à Timportation qu'à Texportation, favorisé par une hausse considérable du prix du café qui se cultivait alors avec soin, oscillait entre dix-huit et vingt millions de piastres. On voyait le change se maintenir à 3 et 5 0/0. Temps heureux et prospères, déjà trop éloignés I
L'année 1879-1880, la plus florissante du gouvernement de M. Salomon, qui a hérité d*un développement acquis, dénonçait déjà une diminution sensible des transactions.
Voici la statistique qui expose Télat du trafic durant cette période. Les cinq ans de Tadministration actuelle n'avaient pas encore réagi sur ces chiffres ; ni les ravages du « piquelisme » dans le Sud, produit leur contrecoup.
Année de 1879-1880.
Importation P. 7.157.407
Exportation P. 7.167.307
Total P. 14.324.714
Viennent par ordre d'importance (1) :
Importalion EiportalioD
Port-au-Prince. 3.249.680 P, 1.472.311 P. Cap Haïtien ... 1 . 529 . 752 1 . 825 . 641
Jacmel 1.090.823
(1) Moniteur du 12 mars 1885, Journal officiel dlïaïti.
Gonaïves 888.472
Cayes 452.171
Jérémie 342.082
Saint-Marc 338.950
Miragoane 274.648
Aquin 250.908
Petit Goave 127.320
Port-de-Paix 103.976
Anse d'Hainaut
Depuis, tout alla visiblement en décadence ; la situation s'est toujours aggravée et se dénoue actuellement en une crise aussi intense qu'inconnue dans nos annales commerciales. Le change se fait à 35 et 40 0/0. Les obligations de l'Emprunt Domingue qui, il y a trois ans, valaient à la bourse de Paris 300 et 320 fr., sont tombées à 100 fr. On a suspendu le payement de leurs coupons: les arrérages échus en juillet 1882, janvier et juillet 1883, janvier et juillet 1884, janvier et juillet 1885, sont encore à verser.
Il n'a pas été mieux pourvu au service de la dette intérieure. Depuis deux ans, les fonctionnaires publics attendent leurs appointements. Pourtant on lance des émissions successives d'assignats, dits « billets de caisse », qui ne laissent pas d'inquiéter l'épargne haïtienne et d'éveiller des soupçons assurément trop fondés. C'est à se demander ce qu'il est advenu des voies et moyens de la République, qui, sous le régime précé-
132 UTRE TROISIÈME
dent, suffisaient au complet Tonctionnement de Tadministration.
Sans souci du préjudice qu*une telle mesure financière peut portera Tavenir d*un pays, on se laisse aller aux entraînements. La pente est si douce : les emprunteurs de la veille ne sont pas les payeurs du lendemain. Certes, cette théorie de M. Salomon, qui consiste à confondre la caisse de TÉtat avec la sienne, n'est pas sans être dangereuse dans son application.
Nous ne saurions nous le dissimuler, nous sommes revenus à Vâge du papier, aux temps des Soulouque, des Salnave. Qui ne sait que, quand, dans un pays comme Haïti dont la production industrielle est nulle, dont le rendement agricole ne peut pas être évalué exactement à l'avance, (i) un gouvernement établi a recours au papier-monnaie comme moyen de gouvernement y il fait un vol ? Car ce n'est plus un prêt que le pays se fait à lui-même, c'est une lettre de change que le chef de TÉtat tire sur lui-même, c'est un abus de confiance qu'il commet, attendu qu'il n'a pas les moyens de faire rentrer sa signature dans le délai déterminé (2).
(1) En Haïti, il n'y a pas de bureau officiel de statistique.
(2) Cette manière de voir n'exclut nullement la tentative d'émission de papier-momiaie insurrectionnel parle parti de l'opposition en septembre 1884.
Le président Salomon est chef d'un pouvoir inique mais établi. Nous, nous sommes la Révolution. Ici, le papier-monnaie est une arme de guerre ; là, c'est un moyen de gouvernement. Condamnable d'un côté, la mesure est légitime de l'autre : c'est le droit qui exerce Tillégalité pour sauver la légalité.
Les circonstances mêmes de la première émission ne corroborent-elles pas notre dire ?
Vers la fin de 1883, pour subvenir à des embarras financiers, les Chambres, sans nullement faire mention de syndicat quelconque, avaient autorisé, le pouvoir exécutif par le décret du 16 octobre 1884, à contracter de la Banque Nationale un emprunt d'un mitlion de gourdes (1) pour lequel cette institution aurait émis des billets au porteur, en vertu de l'article 9 de son contrat avec la République. Elles avaient, en outre, affecté au remboursement de l'emprunt les 30 0/0 prélevés sur les droits fixes à Timporlation, d'après la loi du 28 août 1883. La Banque, n'ayant pas eu confiance, avait refusé.
M. Salomon passa outre, modifia le 14 janvier 1884, par un arrêté présidentiel, le décret de TAssem-
Quoi de plus juste et de plus naturel que de tourner à son profit Farbitraire même de son adversaire et de transformer en moyens de destruction les propres moyens d'existence de celui-ci? De même qu'une armée d'invasion doit vivre aux dépens de la contrée envahie, de même un parti politique militant doit tirer ses ressources des ressources mêmes de ses ennemis.
Ces droits de la guerre ont été solennellement consacrés par le procès des frères Laroche que le jury de la Seine a acquittés à l'unanimité, le 14 janvier 4885, après leur tentative à Paris de fabrication d'un papier-monnaie insurrectionnel.
Bien plus, la magistrature française partageant les vues du jury a refusé de remettre au gouvernement de M. Salomon qui y avait mis opposition, les papiers politiques saisis chez l'auteur dans une perquisition domiciliaire.
Fidèle écho de sa magistrature, la France n'a pas cru devoir prendre en considération une demande d'extradition contre les frères Laroche.
(1) Une gourde équivaut à 5 francs.
blée nationale en date du 16 octobre 1883, s'adressa à un groupe de négociants et monta pour la circonstance un syndicat financier.
Comme le syndicat n'entendait pas engager ses capitaux, on arrêta une émission de papier-monnaie. La convention du 28 janvier fut signée. Elie enlevait par son article 7 toute responsabilité matérielle au syndicat dont les membres (1) n*avaient, par le fait, qu'à donner leurs signatures. Qu*est-ce qui garantissait ce papier? Les 30 0/0 sur les droits d'importation, mentionnés dans la loi du 28 août et affectés par le décret du 16 octobre à couvrir l'emprunt qu'on était autorisé à faire à la Banque Nationale seule.
Or, un arrêté présidentiel ne peut pas modifier un décret rendu par l'Assemblée nationale. C'est absolument inconstitutionnel et dictatorial.
L'article 6" et final de cet arrêté reconnaissait l'illégalité de l'émission, puisque M. Salomon s'y proposait de soumettre la mesure à la sanction du Corps législatif à l'ouverture des Chambres. Néanmoins, un avis de la Secrétairerie (2) des Finances annonçait, dès le 6 mars 1884, la mise en circulation du papier-monnaie.
D'ailleurs, Tarlicle 70, paragraphe 4 de la Constitution est formel. 11 n'accorde qu'à l'Assemblée nationale le droit d'autoriser le pouvoir exécutif, sur sa demande, à contracter lous emprunts sur le crédit de l'État.
(1) Moniteur haïtien. 23 août 1884.
(2) Moniteur haïtien, 8 mars 1884.
Nous ne parlerons pas de la violation de Tarticle 13 du contrat qui lie la République à la Banque Nationale et qui n*a pas moins force de loi.
S'il est vrai que la sanction de celte illégalité a été arrachée au Corps législatif en septembre 1884, il n*est pas moins indéniable que ces papiers illégaux ont circulé pendant six mois de la façon la plus arbitraire.
Quelle confiance accorder à cette monnaie (1) dont Fapparition a chassé le numéraire, dont le cours variable déroute tout calcul : l'or et l'argent américains s'échangent contre papier à 35 et 30 7o de prime ; For et l'argent espagnols à 25 et 20 % î l'argent mexicain à 10 Vo ; Targent haïtien à 4 Vo.
Voici les frais que nécessite une minime importation de 100 P. de marchandises (2) :
Primes des traites P. 35 fr.
Intérêt de 100 P. pendant 3 mois 1 50
Droits fixes d'importations. . 20
50 7o sur les droits fixes ... 10 »
33 Vo additionnel 6 67 ,
' . > 37 fr. 59
Droits de wharfage, 2 colis . . 00 . 5
50 Vo sur ces droits 0.25 \ 0.92
33 Vo additionnel 0.17
74 fr. 09
(1) Le gouvernement lui-même refuse son papier : certains droits de douanes ne sont payables qu'en espèces.
(2) Voir le Peuple, jouriial de Port-aux-Prince , numéro du 18 avril 1885.
136 UVRB TROISIÈME
Report 74 fr. 09
Ajoutons pour prêt, assurance, commission, faux frais 10 % ^^ ^^ valeur (les marchandises, et nous aurons, y compris cette valeur 110 fr. »
Total p. 184 fr. 09
Donc, pour introduire 100 P. de marchandises, le négociant débourse P. 184 09. Si on ajoute à ces frais exorbitants les bénéfices du commerçant on se heurte à cette dure réalité : tout objet d*origine étrangère se vend en Haïti le double de sa valeur première.
Il faut voir néanmoins avec quelle habileté quelle obstination on fait la sourde oreille aux cris de détresse. Quand la clameur devient par trop menaçante, que d'artifices inventés ! Que de souplesse dans les réponses I On crée des épidémies, on accuse la récolte d'être mauvaise, les révolutionnaires de susciter mille dépenses imprévues. Il est vrai que nos besoins sont moins pressants que ceux des peuples vivant sous un climat plus rude : le travailleur se satisfait de peu et ne souffre pas d'être mal vêtu. Peu importe de n'avoir pour abri qu'une hutte à celui qui peut toute Tannée dormir à la belle étoile sous un ciel constamment clément. Mais tout s*use, même la patience. La politique a ses surprises, rhistoire ses enseignements.
Habitué aux bouleversements politiques, le commerce savait jadis quand faire sortir ses capitaux et quand
les immobiliser. G*élait l'expérience qui guidait. Aussitôt le rétablissement de Tordre, aidé par cette patience sans rivale des Haïtiens à recommencer aujourd'hui ce qui sera détruit demain, on ^e remettait vite de ces secousses; des jours prospères succédaient à la crise et la vie active, oublieuse du malheur, recommençait comme par le passé joyeuse, remuante, pleine d'espérance dans l'avenir. A présent elle reste désorientée. Les malheurs de Port-au-Prince, provoqués froidement par un gouvernement appelé à maintenir l'ordre, ont été désastreux non moins dans leurs effets immédiats que dans leurs conséquences ultérieures. Cet horrible assassinat d'une ville entière, en ruinant les négociants, les a mis dans l'impossibilité de remplir leurs engagements, partant d'avoir de nouveaux crédits. Aussi les ports sont déserts : les navires qui les visitaient ne reviennent plus. Les rares vapeurs qui nous approvisionnent en marchandises d'utilité première, s'en retournent la plupart sur lest ou vont prendre chargement dans les îles voisines. Témoin ce fait aussi véridique que concluant : la compagnie anglaise du « Royal Mail » a jugé nécessaire de supprimer l'escale de Port-au-Prince où ses vapeurs louchaient depuis plus de vingt ans. Malgré la vitalité du trafic haïtien, les affaires sont sans retour.
L'exportation agonise sous des droits exorbitants. Tandis que partout ailleurs elle est libre d'impôts, c'est elle au contraire qui paie nos orgies officielles. Gomme
138 UYRB TROISIÈME
elle est alimentée parle campéche, le cacao, etc., produits de la terre, rimi)oser, c*est imposer Fagricultare.
La science économique de M. Salomon qui se pose en protecteur du paysan ne lui a pas encore démontré que le paysan, premier producteur, est directement atteint par ces impôts indirects.
Des augmentations constantes dans les charges sur le café (1) à la sortie servirent à acheter le Dessalines et à payer une indemnité de P. 588,418 (2,442,090 fr.) au commerce étranger, lésé pendant le sac de Port-au- Prince. Non content de grever l'exportation, on accable rimportation, déjà surchargée, par des surtaxes de 30 p. 100 en garantie des « billets de caisse », sans s*apercevoir que ces abus froissent le principe de la juste répartition des impôts et nuisent au développement du pays.
D'habitude, lorsqu'une administration vacille dans certaines de ses parties, il existe une branche qui a ses soins de préférence, aide, sinon à faire oublier la désorganisation des autres, du moins à contenir la violence des critiques. Le gouvernement de M. Salomon est un modèle de désordre et de gaspillage. 11 semble qu'il
(1) Le prix de revient^ du café sur le marché Haïtien est de 35 francs les 50 kilos. Les droits à Texportation s'élèvent à 11 francs payables en traites sur l'étranger. Or, la prime des traites faisait en mai 1885, 85 p. 100. Le café supporte donc un droit de 11 francs, plus 4 fr. 40, soit 15 fr. 40, c'est-à-dire prés de la moitié de sa valeur.
n'est rien qui le préoccupe dans un but d'intérêt général.
L'armée ? Le favoritisme s'en est déjà emparé. Les finances ? Mais se reposant entièrement sur un papier discrédité, elles sont à la merci d'agioteurs officiels. L'agriculture ? Mais elle est en détresse, succombant sous les impôts. L'instruction publique ? Mais les écoles sont fermées. La marine ? Nous en parlons pour mémoire. Elle se compose d'un garde-côte, (i) le Dessalines, Haïti, si grandement favorisée pour devenir un nid d'oiseaux de mer, n'a pas de flotte.
Cependant la mer est toujours favorable à ceux qui vont la chercher. L'évidence de cette vérité éclate par la puissance des lies Britanniques et la ténacité avec laquelle les nations civilisées cherchent à s'asseoir solidement sur les bords de l'Océan. L'Allemagne entrevoit sur les rives humides de la Hollande et du Danemarck, dont elle rêve la possession, les éléments de sa marine naissante. Dans toutes ses guerres avec l'Italie et la Turquie, l'Autriche n'a jamais eu qu'un seul objectif : la mer. Depuis des siècles elle marche vers le Sud ; elle ne s'arrêtera que lorsqu'elle se sera étendue largement sur les bords de l'Adriatique.
Qu'on se reporte aux Exposés généraux de la situationy immédiatement tout va pour le mieux dans la
(1) Nous ne mentionnons pas deux ou trois autres bâtiments qui, avant d'être baptisés, Men-of-war, servaient au transport des fruits et appartenaient à la marine marchande des États-Unis.
meilleure des Républiques. Dans YExposé général de 1882 nous lisons à propos de la marine : « Le service des bureaux des ports continue à marcher convenablement. Nos marins ont été habiUés; des canots ont été distribués partout et, je dois vous le dire avec une grande satisfaction, dans tous les points de la République la police maritime se fait d'une façon digne d'éloges ».
Une fois par an, le président Salomon se procure ainsi le plaisir de faire mentir les faits. G*est en quelque sorte une façon de donner le ton sur lequel ses complices doivent chanter. Gare à ceux dont la voix n'est pas à Funisson I Cet homme n'aime pas la dissonnance. N'allez pas croire qu'il soit sensible & l'harmonie. Hais qui n entend qu'une cloche n'entend qu'un son. La nation pourrait se réveiller à la discordance et chercher de quel côté se trouve l'harmonie.
MIRAGOANE
État des esprits. — Les exilés. — Préparatifs de débarquement. — Manifeste. — Boyer-Bazelais. — Son portrait. — Le« Tropic ».
— En mer. — Miragoane. — Circulaire de M. Salomon. — Pians d'attaque. — Les armes de M. Salomon. — Combat du 81 mars.
— Ruse d'un chef « piquet » . — Abandon du pont de Miragoane et du carrefour des Ruisseaux. — Blocus. — Les Miragoanaises.
— P. Berthaud. — Soulèvement de Jérémie, de Jacmel. — Le général Mode. — Mort de H. Piquant. — Carnage de Port-au- Prince. — Intervention étrangère. — Mort de Boyer-Bazelais Le « Dessalines » et la « Patrie » . — Desroches ; sa mort. — Colonel Legros. — Évacuation de Miragoane. — Les blessés. — Camp des « Piquets ». — Sac de Miragoane. — Luc Élie. — Conclusion.
Dans cette période de cinq ans de la présidence de M. Salomon, il a été perpétré tout ce qu'il y a de plus affreux en illégitimité et en lâcheté. Le génie du mal, traqué par Tère de la civilisation qui s'annonce par l'ouverture prochaine du canal de Panama, semble
8*étre empressé d*accumuler dans ce court espace de temps tous les malheurs et tous les crimes. Au milieu de cet effondrement, Fidée de liberté reste seule debout et inspire Tàme des héros dont nous allons essayer de raconter brièvement les exploits.
Il existe dans la vie d*un État une heure où l'insurrection devient une nécessité. Il est de ces moments où les nations sentent qu'elles n*ont de salut qu'en ellesmêmes, où l'excès du malheur met les hommes au grand jour, où le danger distribue les rangs. Depuis Tavènement de H. Salomon, nous éprouvons cent fois plus de calamités qu'il n'en faut pour produire un grand homme.
Qu*on juge de la hardiesse avec laquelle s'est formée la poignée de patriotes résolus qui entreprendront de renverser le despotisme, en songeant à la terreur érigée en système de gouvernement, paralysant les aspirations du peuple, le rendant par la peur complice des forfaits I
Dans ce choc des idées, tous les sentiments prendront Taccent de la passion et cette époque, honteuse pour toutes les classes de la nation, restera celle de la plus grande gloire du parti libéral. « La patrie (1), a dit Roland, n^est point un mot que Timagination se soit complue d*embellir. C*est un être auquel on fait des sacrifices, à qui Ton s'attache toujours davantage par les sollicitudes qu*il cause^ qu'on a créé par de grands
(1) Lettre de Rolland au roi Louis XVI.
efforts, qui s*élève au milieu des inquiétudes et qu*on aime par tout ce qu'il coûte autant que par ce qu*on en espère. Toutes les atteintes qu'on lui porte sont des moyens d'enflammer Tenthousiasme pour elle »
Cet enthousiasme atteindra un degré inouï. Il sortira de ses limites ordinaires pour devenir sublime dans la lutte qui va naître.
La fermentation est grande, elle fera explosion d'une manière héroïque. Pour Tarréter nous verrons M. Salomon employer des moyens terribles. Haïti se lèvera avec indignation ; plongée dans les horreurs de la guerre civile, elle manifestera la sombre énergie du désespoir : un rocher, Miragoane, entrera dans l'immortalité.
Retiré à la Jamaïque, Boyer-Bazelais, qu'on tenait soigneusement éloigné de sa patrie, suivait d'un œil triste la perle successive de toutes nos libertés. Il vivait pauvre, dans la retraite.
Lorsqu'il partit pour l'exil en septembre 1879, il était accompagné de quatre-vingts de ses amis politiques, compris avec lui dans un même décret de bannissement, qui l'aidaient à supporter les privations que lui réservait la terre étrangère. Bientôt l'entou-
rail nombre d^Haïtiens dont le chiffre augmentait chaque jour. Il se grossissait de tous ceux qui, pour fuir les persécutions du tyran, s'étaient expatriés parce qu*ils avaient, soit changé de conduite après le coup d*Élat, soit gardé un silence réprobateur des actes du nouveau gouvernement, ou plaint tout bas les malheurs de la République, ou parce que, n'ayant rien fait contre le gouvernement, ils n*avaient rien fait pour le soutenir.
Pour quelques-uns, la route de l'exil avait été pénible et difficile. Les deux Rigaud, issus d'une des plus anciennes familles d'Haïti, impliqués dans le généreux soulèvement de Saint-Marc, avaient demandé aux forêts un refuge contre la fureur du « piquet ». Pendant des semaines, ils avaient erré dans les bois, se nourrissant de fruits et de racines, marchant en aveugles au-devant de leur sort. Nul ne sait ce qu'ils souffrirent d'angoisses, de fatigues et de privations, ni ce qu'ils déployèrent d'habileté, de hardiesse, de ruses, de fertilité d'inventions dans cette longue et périlleuse fuite. Us croyaient enfin toucher au but : ils allaient franchir la frontière dominicaine. Là, l'hostilité des autorités les empêcha d'aller plus loin. Obligés de revenir sur leurs pas, ils se séparèrent pendant une nuit obscure et restèrent perdus Fun pour Tautre durant plusieurs jours. Leur anxiété redoubla. Une vieille chaumière abandonnée, où le hasard et lespoir de secours les avaient conduits, les réunit une seconde fois.
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La joie de se retrouver leur fit oublier un moment leurs souffrances et fortifia leur courage jusqu'au jour où ils réussirent à pénétrer furtivement dans Port-au-Prince, et à se jeter dans un consulat qui couvrit leur départ. Ce fut aussi le sort de Désormes Gresseau.
Ainsi se retrouvaient, formant une force au dehors, les citoyens suspectés de libéralisme, que Tombrageux président empêchait de se réunir à plus de trois sur le territoire haïtien. — A cette force se joignait à Tintérieur le mécontentement des populations. Toutes ces conditions préparaient les événements, amorçaient Toccasion d'entamer la lutte. Onla décide en janvier 1883: dans une séance solennelle à Kingston, une expédition contre le président Salomon est résolue.
On fera en soldat une guerre loyale et régulière, déterminé à ne pactiser avec aucune pratique honteuse qui puisse entacher l'honneur du drapeau. C'est ce que les exilés annoncent en se choisissant pour chef B. Bazelais.
Ils sont soutenus dans leur résolution par la pensée du devoir et l'appel réitéré de leurs concitoyens. Les plaies de la patrie décuplent leur courage. Tous ont présent à l'esprit l'assassinat du 28 à St-Marc et aux Gonaïves, les menaces de M. Salomon, laloi spoliatrice du 7marsl883, arrachée au parlement et autorisant inconstitutionnellement la confiscation de leurs biens, les vexations de tous genres qui les atteignent dansleurs proches et dans leurs affections. Sobres, braves, habitués par la fréquence de
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nos insurrections à ne pas compter leurs ennemis, ils onty pour la plupart, fait leur preuve de soldat. Leur énergie n*a d*égales que Taudace et Tintrépidité de leur chef.
C'est vers eux que se tournent les vœux, les regards et les espérances ; mais la peur arrête les épanchements. On n*ose s'aborder, on n*ose se parler. Cependant la vigilance des autorités ne peut empêcher la communion des idées ni interdire les intimités k distance. Des gestes muets et timides établissent une intelligence mystérieuse entre les adhérents et les émissaires des exilés, dont la moindre imprudence peut occasionner la mort.
Le secret des lettres est violé ; le soupçon erre sur toutes les têtes. La délation, organisée sur le pied d'une institution officielle, livre à la merci du tyran les citoyens les plus purs. Un deuil immense s'étend sur toutes les cités. On dirait qu*Haïti, semblable à une belle créole, revêt en ces jours sombres un cilice en place de sa parure de fête, voit transformer ses nuits de tranquillité en de longues nuits de larmes et de souffrance.
Dans le nord de Tlle, les populations sont encore sous l'empire des récentes menaces proférées contre la seconde ville de la République (1). « Je connais tous ceux qui essaient d'ébranler mon gouvernement, s'était écrié M. Salomon dans les murs du Gap;.... que
ceux qui se sentent morveux se mouchent I Je dis
(1) Moniteur, Journal officiel, 6 mai 1882.
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malheur au Gap, s*il part d'ici un seul coup de fusil.
« Ce coup de fusil serait le signal du massacre et de rincendie. J'ajouterai, car je vous dois la vérité, mes
amis, ce sera aussi le signal du pillage Le Cap est
un point noir dans la République... il n'y a de fort que moi, et je le prouverai en brisant toutes les cornes, si grandes qu'elles soient... Dans les temps présents, si un coup de fusil part du Gap, aucun général ne sera assez puissant pour s'opposer au châtiment qu'on voudra infliger à la ville. Tous ceux qui tenteraient de s'y opposer seraient vite blanchis (1). »
Dans les départements du Sud et de l'Ouest les événements de 1844 et 1848 hantent les souvenirs. On connaissait M. Salomon pour l'avoir vu entrer dans la ville des Gayes et mettre en péril la sécurité publique. On le redoutait parce qu'il n'avait pas craint de partager les grotesques férocités de Soulouque et d'approuver les massacres de Port-au-Prince à la néfaste journée du 16 avril 1848.
Partout règne la méfiance la plus justifiée. L'état des esprits est arrivé à ce point précis où l'occasion d'un événement dénoue une situation, la perd ou la sauve.
Le 4 mars, apparaît une adresse au peuple signée par tous les exilés qui doivent donner le signal du soulèvement. G'est une longue énumération de tous les
(I) Blanchir signifie en langage piqu^listef larder une personne à coup de manchette ou de sabre, de manière à mettre ses os à nu. De là l'expression: « blanchir un noir ».
périls et de toulcs les calamités du temps. Faite à la Jamaïque, méditée par les libéraux et les « nationaux », commentée par le gouvernement, envoyée à presque tous les commandants d'arrondissements, elle remue les passions, agite les ressentiments.
« Haïtiens, y est-il dit, plus de trois années se sont écoulées depuis que Lysius-Étienne-Félicité Salomon, le chef traître et parjure, profitant, de retour à peine de Texil, du désarroi où des événements à jamais mémorables venaient de jeter le pays, réussit à s'emparer du pouvoir. Trois années de déchéance, d*opprobe, qui, de génération en génération, laisseront profondément gravé dans notre mémoire le souvenir d'horribles souffrances, de fautes, de hontes en tous genres et de la plus afi'reuse misère ! Trois années qui marqueront ajuste titre comme les plus néfastes qui se seront à jamais appesanties sur notre nationalité.
« Tous pourtant, au lendemain des tristes bouleversements de 1879, à Tavènement du nouveau pouvoir, se disaient alors : il faut accepter sincèrement, sans arrière-pensée, le fait qui vient de s'accomplir. L'homme que les circonstances amènent à la direction de l'État ne donnera peut-être pas au pays un ordre de choses, un système de gouvernement assis sur le fonctionnement d'institutions vraiment libres; mais on peut du moins attendre de son administration, avec Tordre et la sécurité qui résulteront de la paix, un bon sens politique pratique et éclairé ; il saura, en un mot, dans la
MIRAGOANE 149
conduite des affaires publiques, prendre une voie qui promette quelque améliorai ion à notre triste condition économique et assurer aussi Tavancement moral et intellectuel de notre jeune société si éprouvée.
« Les aptitudes supposées à celui auquel la nation venait de s'en remettre du soin de ses destinées, son expérience des hommes et des choses de son pays, sa résidence prolongée dans les grands foyers de la civilisation, de solennelles et retentissantes promesses, tout semblait autoriser une telle confiance.
« Haïtiens, qui peut nier maintenant, en face de la réalité si lamentablement exposée sous les yeux de tous, la cruelle déception qu a su infliger cet homme ?
« A la place du règne de la loi, de ce régime sinon de liberté, du moins d'autorité toute paternelle qu'attendait de lui son pays, c'est le despotisme, c'est l'arbitraire, c'est la tyrannie qu'il a fait renaître ; une tyrannie lâche, impitoyable, cynique, cruelle, délirante ; une tyrannie telle qu'on n'en rencontre même plus dans les régions de FExtrême-Orient et dont les allures, si étranges à cette fin du xix® siècle, constituent un si étonnant contraste avec ce qui est partout pratiqué.
« Quels ont été pour notre malheureuse patrie les fruits de cet abominable régime? Vous les avez déjà constatés.
« A l'extérieur, le retentissement des fautes et des méfaits d'un gouvernement inepte, et le spectacle attristant de notre apparente impuissance à nous débarrasser
150 LIVRE QUATRIÈIIE
de ses funestes étreintes accréditant, avec un renouvellement de force, Thumiliante assertion de notre inaptitude à nous gouverner; d*où un nouveau discrédit, une nouvelle atteinte à notre renom et à notre considération dans le monde civilisé.
a A Fintérieur, le mensonge effronté, la menace, rintimidation, la terreur, érigés en système de gouvernement ; Tespionnage, la délation encouragée à un degré inconnu encore chez nous ; la violation du secret des lettres pratiquée sans scrupule et servant de prétextes à d*injustes persécutions ; la prédication outrageante et brutale de la désunion au sein d'une population dont le bonheur ne saurait être garanti que par la plus franche et la plus sincère union ; l'excitation systématiquement et officiellement combinée des citoyens à la haine des uns contre les autres ; des mesures absurdes, pertubatrices de la fortune publique et privée ; l'accroissement sans motifs et cyniquement outré de la dette publique intérieure et tetérieure; le gaspillage effréné, la dilapidation effrontée des ressources du pays : une insouciante mise en pratique de la plus insigne mauvaise foi, pour violer sans raison des engagements contractés sans motifs ; tous nos grands intérêts généraux livrés à Tabandon ou détruits ; les services administratifs négligés ou désorganisés ; le recrutement de Tarmée se faisant par des moyens violents et arbitraires ; l'instruction publique, cette sauvegarde de notre avenir, complètement délaissée ; la justice asservie aux
caprices d'un chef lâche et sans foi, contrainte de servir d^instrument aux machiavéliques desseins d'un pouvoir ignoble et éhonté ; la liberté individuelle, ce droit fondamental et imprescriptible de tous, méconnue jusque dans la personne de vieillards, de femmes, d'enfants, par des emprisonnements prolongés sans la moindre allégation de motifs et au mépris le plus insolemment affiché des formes tutélairesde la justice; des proscriptions sans nombre, capricieusement ordonnées par celui-là même qui avait proclamé si haut l'exil, impie ; des exécutions sanglantes à Saint-Marc et aux Gonaïves, véritables hécatombes humaines, perpétrées en violation préméditée de toutes les garanties judiciaires, légales et constitutionnelles et ordonnées à bon escient, contre des non coupables, uniquement en vue de jeter l'épouvante dans les esprits ; la représentation nationale, si docile qu'elle se soit montrée, traitée avec mépris et indignement menacée en séance officielle, dans rinviolabilité et les immunités de ses membres ; la souveraineté même du peuple, bafouée par rimmixtion des agents de l'Exécutif dans les opérations électorales, enfin pas une loi de l'ordre administratif, financier ou politique restée intacte ; la Constitution elle-même, cette Constitution dictée, après son avènement et à sa convenance, par le chef d'État, ouvertement méconnue et déchirée I
« Concitoyens, pendant que ce chef néfaste poursuivait ainsi son œuvre d'anéantissement, quelques hom-
152 LIVRB QUATRIÈME
mes, dont vous avez déjà maintes fois secondé les palrio- (iques efforts dans la mission si hérissée de difficultés et d'épreuves de lancer leur pays dans les voies nouvelles, savaient surmonter les rigueurs de l'ostracisme» pour ne s'occuper que du sort fait à la patrie et s'efforcer d'y apporter quelque remède. Le regard sans cesse tourné vers le sol natal ; Tàme déchirée par les souffrances de leurs concitoyens ; lesprit inquiet des dangers entrevus dans l'avenir ; veillant ainsi, même de loin, à la sauvegarde des plus chers intérêts de tous, ils ont compris qu'il fallait, avant tout, s appliquer avec ardeur et sans relâche à eflacer les tristes effets de la désunion qui avait été si machiaveliquement semée dans notre sein, qu'il fallait rétablir ce faisceau lentement et patiemment formé sous Tégide de la constitution de 1867.
a Haïtiens, ce travail ne pouvait manquer de porter ses fruits bienfaisants et l'entreprise patriotique est maintenant achevée. Nos divisions passées ont disparu de tous les cœurs soucieux du sort d'Haïti et la fusion des esprits s'est opérée dans un sentiment de solidarité commune pour la sauvegarde des droits de chacun en particulier et de tous en général.
« L'œuvre sainte d'affronter la plus odieuse des tyrannies peut être maintenant entreprise.
« En donnant en ce moment solennel le signal convenu de la Révolution, nous n'avons qu'une seule ambition ; renverser la tyrannie et appeler le peu-
MIRAGOANE 153
pie, seul souverain, à venir dans la plus complèto liberté exercer ses droits pour le rétablissement de nos institutions sous Tégide de la constitution de 1867 et la formation d*un gouvernement définitif entièrement de son choix.
« Concitoyens, l'heure de la délivrance est sonnée ; Debout! et encore une fois montrons que, si la tyrannie peut parfois s'installer parmi nous, fouler aux pieds nos droits, disposer de nos biens les plus précieux au gré de
son caprice, nous imposer la souillure de son contact repoussant, nous savons du moins revendiquer aussi nos droits, nous débarrasser des traîtres et des parjures, rétablir dans son intégrité le règne des principes.
« Autorités mUitaires de la République, vous qui avez en main Femploi de la force publique, vous saurez vous pénétrer de votre position en face d*un mouvement révolutionnaire qui, vous ne pouvez le nier, est si légitime. 11 va dépendre uniquement de votre ligne de conduite que le succès soit atteint sans une inutile effusion de sang.
« Élevez-vous à la hauteur de votre devoir dans celle circonstance solennelle ; n'oubliez pas que ce n'est pas à un homme que vous avez juré fidélité, mais bien à votre pays ; que, serviteurs de la République, ce sont les lois de la nation et non la volonlé ou les caprices d'un tyran que vous avez juré de respecter, de faire respecter et qu'il ne vous appartient, en aucune cir-
154 UVRE QUATRiiafE
constance, de faire usage de cette force dont le dépôt vous a été confié pour la sauvegarde de la société et dans un but d*intérét général, pour non maintenir nos populations, nos frères, dans les souffrances et vous opposer à la libre manifestation des vœux de vos concitoyens.
«f Groupons-nous autour du drapeau de la Révolution et tous ensemble, animés de la même pensée patriotique, faisons sortir de nos poitrines les mêmes cris de ralliement, gage suprême de la délivrance :
A bas la tyrannie !
Vive la Constitution de 1867, Vive rUnion !
Vive Haïti à jamais libre et indépendante !
Boyer-Bazelais , Ed. Paul, B. Casimir, Désormes Gresseau, J.-P. Bazelais, C. Bruno, P.-B. Laforest, J. MuUer, Chanlatte fils, J. Arbulhnott, P. Rigaud, Berthaud fils. Bras, Magnan, Pomié, S. Bigaille, Gelus Bien-Aimé, E. Supplice, J.-L. Mayard, T. Blain,Cazeau fils, Kenscoff aine, F.-J. Louis, M. Legros, J. Nicolas, J. Talleyrand Laroche, Dantes Maihon, L. Brave Beliard, J.-D.-M. Tuffet, Dantes Martin, W. Rigaud, J. Lecorps fils, S. Bariento, L. Al. Elie, Bourraine aîné, A. Boucy, D. Lys, S. Blanchet, A. David, F. Solages, Luc Elie, Fils Aimé, A. Plesance, Paul Etienne, Ch» Lassegue, Gaston Éiie, A. Kavanagh, Saint-Arnaud, Perrignaud, P.-C. Perrignand, J.-R. Chenet, P. Audigé, V. Dérivai, C. Claude, Ch. Bazelais, A. Barthole,
MIRAGOANE ISS
P. Dartignac, P. Bazin, M. T. Rigaud, CSh. Mathurin, E. Br.thler, G. Bigaud, Moreau fils, Toussaint Laroche, E. Guerrier, H. Supplice, Geffrard Lucas, R. J.-Pierre, P. Ghavannes, A. Baugé, G. Nouël, A. Renélique fils, E. Desroches, L. Samson, Gh. Geffrard, P. Berthaud, A. Brisard, A. Modes, M.-J. Bart Thermitus, B. Rosier, Eugène Roy, R. Rincher, A. Béliard, Pinchinnat fils, M. Porreau, A. Pinchinnat, A. Legros jeune, J.-B. Ghenel, Yilmar, V. Pean, B. Duvivier, V.-J. Loiseau, Ch. Desroches, T. Passé, A. Nicolas, D. Passé, Léonidas Clairveaux, V. Sterling, Adamar, Passé, A. Adam, W. Déjoie, S. Labossierre, L. Léveillé, W. O'Brien.
L'expédition résolue, on se mit sans retard aux préparatifs. L'argent manquait. Ghacun, obéissant à un noble élan, apporta sa fortune avec un désintéressement antique. A la fin de mars 1883 tout était prêt et le trésor du comité révolutionnaire constitué.
Les préparatifs mêmes d'une entreprise aussi hardie dans sa conception que périlleuse dans son exécution n'étaient pas chose facile. Il fallait se défier des espions, tromper la vigilance du consulat haïtien à la Jamaïque ; il fallait encore user de prudence pour tirer secrètement des États-Unis les munitions de guerre, quitter le port de Kingston sans donner l'éveil. Ges diverses opérations, menées avec une grande activité, se firent sans encombre, grâce à la sympathie qu'inspirait la cause des exilés.
Gomme le gouvernement, quoique tombé en discré-
dit, est en paix avec les poissances étrangères, comment se procurer nn navire de guerre avant l'ouverture des hostilités? On s*entend avec le capitaine du vapeur américain, le Tropic, pour déposer la troupe expéditionnaire, sur un point désigné de Tile d*Haïti. Tandis que E. Paul, C. Bruno, H. Price restent à la Jamaïque afin de pourvoir à Tapprovisionnement de la petite armée, le débarquement est commis à la direction de Boyer-Bazelais.
Entraîné par le mouvement révolutionnaire, nous devons nous arrêter devant cette figure sévère et intéressante comme la postérité s'arrêtera àMiragoane pour saluer sur sa tombe le Grand Citoyen. Pour la comprendre, il faut la suivre des bancs du lycée Gharlemagne à Paris jusqu'au rocher témoin de sa gloire.
Boyer-Bazelais, né à Port-au-Prince, avocat dans sa ville natale, avait alors cinquante ans. D'une taille moyenne, d'une physionomie doiTce, il avait les traits réguliers et calmes. Son front était serein, son regard pensif. Sa conversation possédait un charme particulier, quelque chose d'affectif et de pénétrant, un ton de raison et de bonne foi qui s'imposait vite à l'estime. Tous ceux qui rapprochaient de plus près, éprouvaient une admiration de plus en plus réfléchie ; son accent ne trompait pas; on reconnaissait vite en lui le citoyen simple et vrai, le patriote ardent pour le bien de l'État. 11 avait l'audace qui séduit la fortune, l'intrépidité qui la dompte, la ténacité qui l'enchaîne.
Michèle! qui l'aimait, lui avait dit « jeune homme, spécialisez-vous, vous ferez bien». Mais lui, tout pénétré des devoirs qu'il s'était imposés envers son pays, il se livra à des études multiples qui auraient lassé tout autre.
Quoi qu'il entreprit, il n'était pas de ceux qui 8*y portent à demi. De ses aptitudes si nombreuses et si variées, une des plus évidentes était la capacité financière dont il a donné des preuves et des applications heureuses dans sa carrière de législateur.
Jamais aucune impatience de briller. Il fuyait comme un autre les recherche les occasions éphémères de se produire et dédaignait l'éclair d'une réputation qui devance ses titres. Quand on attendait beaucoup de lui, que par le renom de son savoir et les grâces même de sa personne il attirait les regards, sa réserve fut à la fois une preuve de tact et une preuve d'habileté. Dès 1858, on lui fit les offres les plus séduisantes, il sut les repousser et attendre.
Bientôt, il assista à la chute de Soulouque le Bouffon. Son esprit supérieur appela l'attention du nouveau gouvernement républicain, rétabli par Geffrard qui le fit entrer comme chef de division au département des finances et du commerce.
Là, placé à ce rang qui eût semblé médiocre à d'autres, mais qui n'était que plus propre à son rôle d'observateur politique, il put appliquer cette partie de sa jeunesse, sans en rien perdre, à mûrir ses talents en
Bilence, à apprécier les hommes à leur juste valeur, à connaître les choses de son pays d*une manière cornplèle.
Le président Geffrard tombé du pouvoir, Boyer- Bazelais se refusa à lui-même d'être un des personnages actifs de la guerre civile qui éclata contre Salnave et dura deux ans (1868-1870). Après la pacification du pays, les électeurs de Port-au-Prince l'envoyèrent spontanément à la députation nationale. G*est donc en Tannée 1870 qu'il entra véritablement dans la vie politique active en même temps que son ami E. Paul.
Entre Boyer-Bazelais et Edmond-Paul, il est impossible de ne pas le constater ici, ce fut une de ces amitiés rares et fortes, cimentées par un même et égal culte de la patrie. Dès qu'ils siégèrent à -la Chambre des représentants, ces deux politiques prirent en main la cause des vaincus, en rappelant que les mêmes droits appartenaient à tous les citoyens. Avec le groupe de leurs amis, ils surent, joignant la modération à une constante fermeté, maintenir le gouvernement dans le respect des principes auxquels l'insurrection contre Salnave avait dû son triomphe. Une session législative était à peine achevée que Boyer-Bazelais avait groupé autour de lui un essaim de jeunes hommes, les uns aux autres attirés par la conformité d'âge et la communion d'idées. Son nom, d'abord une injure, devint un drapeau.
A partir de cette époque, chaque fois que ses conci-
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toyens jouirent de la liberté électorale» il fut constamment réélu député de la capitale avec un nombre de voix de plus en plus grand. Il fit ainsi partie de la 13", de la 14*^ et de la 16' Législature, dont il dirigea tantôt la majorité, tantôt la minorité libérale.
Pratiquant à un haut degré la probité, cette vertu que le peuple apprécie au-dessus de toutes dans ceux qui manient les affaires publiques, il présida, de concert avec E. Paul^ au milieu des plus grandes entraves de la politique, au retrait du papier-monnaie. Le service de la caisse d*amortissement, révélé à Bazelais par les extrémités mêmes de la patrie, uniformisa toutes les dettes laissées par les gouvernements antérieurs.
Sous sa direction, on s'habitua à la fidélité dans les engagements et à la régularité qui fait le crédit. Ce système ne tarda pas à raffermir nos finances et à déconcerter ses détracteurs. Jamais sa science n'apparut davantage, que dans ses patientes recherches pour démêler l'effroyable chaos qu'on appelle l'Emprunt Domingue. La lecture de son rapport porta l'Assemblée nationale à reconnaître seulement ce qui avait été réellement fourni aux agents d'Haïti et à voter un règlement juste et équitable. Malheureusement de nouvelles idées de malversation devaient prévaloir dans la suite, sous la présidence du général Salomon.
Sa conduite dans les 13*^, 14 et 16*^ Législatures, est, pour ces temps, l'histoire législative même de son pays : presque tous les actes heureux d'alors
émanèrent de son initiative ou de celle de ses amis politiques, et le désignèrent à Thonneur d*étre porté candidat à la première magistrature. Il devint ainsi, à l'élection présidentielle de 1876, le compétiteur le plus sérieux de M. Boisrond-Ganal qui fut élu. Sa fortune politique ne fut pas de celles qui étonnent par leur rapidité. Les circonstances ne lui sourirent pas toujours : ce fut pas à pas, avec lenteur, par un progrès difficilement obtenu et souvent disputé, qu'il parvint à établir Tempire des idées libérales et la nécessité de leur avènement au pouvoir. Certes, on ne dira pas de lui qu'il devança Texpérience et les services.
Dans le cours de sa longue et brillante carrière parlementaire, Boyer-Bazelais eut à traverser bien des crises qui mirent à l'épreuve sa fermeté et sa constance. Il fut nécessairement en butte à des attaques sans nombre. On ne lui ménagea pas Tinjure, on le traita comme un misérable, indigne de vivre ; mais ceux-là mêmes dont le langage avait le plus de violence étaient les plus convaincus de sa moralité.
Une chose distinguait particulièrement Boyer-Bazelais : la noblesse de ses passions. Elles étaient ardentes et furent peut-être la cause de sa mort. Il ne briguait le pouvoir que pour faire prévaloir ses idées qui auraient relevé la nation tout entière. Il s'intéressait avant tout aux classes laborieuses ; mais en voulant les soulager, il n'entendait pas se servir de moyens violents dont l'application n'aurait su se justifier.
MIRAGOANE i6t
Avant lui, la politique, en Haïti, n'avait été qu*an champ de spéculation où Tavidité des gouvernants, à de rares exceptions prés (1), épuisait le Trésor ; Boyer- Bazelais en fit une science. Elle consistait à élever, & moraliser les masses par l'éducation et Tinstruction, & les pacifier par les effets d'une administration équitable, à les satisfaire par l'abondance et la sécurité du travail, à effacer ainsi entre les classes de la société les divisions, nées de Tégoïsme des unes et de Fignorance des autres. Disons tout de suite qu'il était né pour occuper la première magistrature. Ce fut sa pa&sion de la légalité qui contraria souvent la rapidité de ses mouvements dans la lutte pour le droit, mais qui contribua le plus à lui gagner la confiance publique. Ce tempérament le rendait disposé à faire preuve de justice et d'impartialité envers ses adversaires.
Quoique réformateur, il n'avait pas les idées d'un démagogue. II aimait la gloire et dédaignait les honneurs. Ame ardente et pleine de foi, il s'était dévoué à la légitimité. S'adonner au bonheur de son pays, à son avancement matériel et moral, voilà quel a été le but invariable de sa vie. Aussi Boyer-Bazelais possédait-il les sympathies de presque tous ses compatriotes. Les exilés l'aimaient familièrement. Trois fois il protesta contre le despotisme et les tripotages financiers ; trois
(1) Citons comme le plus récent exemple de probité et d'intégrité
le désintéressement deTex-président Boisrond-Ganal et celui de ses
ministres. i876-1879.
fois il dut 8*expatrier. Tel était rhomme qui allait se trouver à la tète de la Révolution.
Dés le mois de janvier 1883, Boyer-Bazelais et ses compagnons quittèrent la Jamaïque pour la Grande- Inague, une des lies Turques. Hs allaient se concerter avec d'autres exilés qui avaient demandé à faire partie de Texpédition. Leur présence dans cette lie devait donner le change au gouvernement en menaçant la viUe du Cap-Haïtien, dont la garnison fut immédiatement renforcée. L*état de siège y fut décrété, et le ministre de la guerre, Michel Pierre, dit Coco, délégué avec pleins pouvoirs dans le département du Nord.
Le 26 mars, au matin, à cette heure où la brise de mer commence à souffler vers les côtes, le navire américain, le Tropic, mouilla dans la rade d'Inague. Il venait des États-Unis et avait, par d*heureuses manœuvres, trompé la surveillance des ports de cette République. Il apportait les équipements et les munitions de guerre. Cent six Haïtiens, tous hommes résolus, déterminés à vaincre ou à mourir, prirent passage à son bord, à destination secrète de Miragoane.
Ainsi ces braves qui avaient fait abandon de leur fortune, sacrifice de leur vie, étaient obligés de se dis-
MIRAGOANE 163
simuler pour aUer à leur glorieuse entreprise I L'heure du départ les trouva fiers. L'enthousiasme du moment faisait battre leur cœur. Ils se sentaient une force nouvelle, une divine ardeur. Sur leur front se lisait cette tranquillité d'âme sereine que fait naître le sentiment d'une noble action.
De la Grande-Inague à Miragoane, la durée de la traversée est de quelques heures. A cette époque de Tannée l'Océan est calme et la navigation celle d'un fleuve tranquille. Dans Taprès-midi du 26 mars, le Tropic, laissant à sa gauche les mornes du Cap-à- Foux, s'engageait dans le golfe de Gonave. Il marchait lentement, de façon à se trouver à la hauteur de Miragoane à la tombée de la nuit. Les côtes escarpées de l'île de la Gonave, les barques qui, voiles déployées, sillonnaient le golfe, vinrent dans la soirée faire une heureuse diversion aux manœuvres guerrières de la journée.
Le Tropic fendait de sa proue une eau dormante qui se refermait derrière lui en un long sillage. Le bruit de son hélice, battant les flots, troublait seul le silence de la nuit naissante. Le temps était beau et déjà les étoiles scintillaient vivement sous le sombre manteau du firmament. Elles s'étaient, cette nuit-là, multipliées comme à dessein, pour former aux exilés un cortège à l'immortalité. Le ciel se mirait dans Tonde avec un éclat qui laissait les regards percer Tobscurité malgré Tabsence de la lune. Sur le pont du navire ces hommes
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allaient^ venaient; quelques-uns, accoudés sur les bastingages de rarrière, immobiles, semblaient noyer leurs pensées dans l'immensité océanique. Des algues, arrachées du fond de la mer, interrompaient, d'instant en instant, leurs mélancoliques préoccupations. Avec leurs racines et leurs rameaux plus ou moins immergés et leur longue tige infléchie ou courbée, elles prenaient dans Tombre des formes fantastiques et ressemblaient, aux ondulations des vagues que soulevait le navire, à des monstres marins.
Dans la même nuit, le Tropic entrait dans les eaux de Hiragoane. A trois heures du matin, il était devant le débarcadère de l'habitation Saint-Rome. L'obscurité régnait encore. Une fusée, partie du navire, déchira les ténèbres. Après ce signal convenu, le bâtiment s'approcha du rivage en ralentissant sa marche.
Les exilés reçurent dans un silence religieux les ex-^ hortations de leur chef et renouvelèrent leur serment. 11 ne s'en trouva pas un qui, à ce moment solennel où ils écoutaient dans le plus profond recueillement les paroles de Boyer-Bazelais, n'élevât son âme à la hauteur de la situation. Sublime tableau que présentait en cet instant la petite troupe, le front altier comme en un jour de fête I
Combien le cœur s'élève, lorsqu'au moment suprême où commencent les périls, où la mort est là prête à faucher, l'homme écoute celui qui le mène au combat ! Le patriotisme a quelque chose de surnaturel, de divin.
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Dans les circonstances pénibles de la vie, alors que tout lui est contraire, l'homme peut bien, en renonçant au sol natal, lancer à la patrie un regard d'amertume ; mais que vienne pour elle le danger, viennent ces grands spectacles, ces scènes imposantes où la majesté nationale apparaît ; oh I alors il redevient ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être, Tintelligence soumise à ce noble sentiment. Le danger ici n est plus, il est vrai, l'esclavage par le colon, mais la tyrannie sous les dehors d'un des hommes les plus scélérats.
Le 27 mars, Boyer-Bazelais avec B. Casimir, B. Laforest et Désormes Gresseau sous ses ordres, inaugure la Révolution à Miragoane à la télé de trois colonnes. La population va au-devant d'elles. On se reconnaît ; on fraternise. La célérité, Tentrain, l'ordre qui président au débarquement, provoquent Tenthousiasme. La petite armée entre en ville en présentant à tous l'olivier de paix. 8\xr ses bannières on lit, en lettres d'or : Fusion. Au bureau de la place on trouve une série de lettres et circulaires qui mettent en pleine lumière leë maximes de M. Salomon.
« Circulaire du 14 février 1884.
« Aux commandants des arrondissements de l'Ouest, du Sud et de l'Artibonite.
« Général.— Vingt-quatre des ennemis du gouvernement ont quitté Kingston pour Inague où ils sont arrivés le 31 du mois dernier. Ils attendent, dit-on, un steamer pour débarquer sur un point du territoire de
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la République. Sous ces plis, les noms de ces réfugiés que commande Boileau Laforest.
En conséquence de cet état de choses, je vous réitère, général, les instructions que je vous ai données dans ma dépêche circulaire du 30 novembre de Tannée dernière au n® 4722, par laquelle je vous disais de passer par les armes, après avoir constaté leur identité, tous les réfugiés qui n*ont pas été graciés et qui seront trouvés dans votre arrondissement, d'exécuter également tout individu, quelle que soit sa nationalité, que vous prendrez dans les rangs de ces insurgés.
Les nommés Diogène Narcisse, Moulitte, J. J. Guerrier, Adolphe Pinchinat, Pinchinat père et d'autres, ayant obtenu des passeports, ou ayant été graciés et n'ayant pas accepté la clémence du gouvernement, seront également exécutés , s'ils tombent en votre pouvoir.
« Informée temps des projets de nos ennemis, j'ai envoyé en conséquence des ordres et des instructions à mes lieutenants des départements du Nord et du Nord- Ouest que visent ces réfugiés, et le général Innocent Michel Pierre, mon secrétaire d'État de la guerre, nommé mon délégué dans ces deux départements, vient de partir pour sa destination.
« Boyer-Bazelais, qui est encore à Kingston, y attend, dit-on, d'autres correligionnaires ; c'est sans doute pour tenter un coup sur un point du département de TOuest, du Sud ou de l'Artibonite.
« Dans cet ordre d'idées, vous mettrez, au besoin, la main sur les complices, les suspects et les parents de nos ennemis sans distinction de sexe.
Signé : PRÊsmENT Salohon.
Maîtres de Miragoane, les exilés se portent sur le pont de ce nom. Dans l'après-midi du 27 mars, une colonne habilement et rapidement dirigée par B. Laforest, en prend possession après une petite escarmouche.
Laissons-le s'y fortifier et jetons un coup d'œil en arrière.
Dans les délibérations du comité central de la Révolution, plusieurs plans d'attaque avaient été proposés. Les uns voulaient opérer le débarquement au Cap-Haïtien, surprendre cette place, de là courir sur Port-au- Prince, après avoir soulevé le département du Nord, culbuté des Gonaïves le général Jean Jumeau. Ce plan avait l'avantage, en cas d'échec, d'assurer une retraite, dans la place forte du Cap-Haïtien. Le port de cette ville, difficile à bloquer et facile à défendre, aurait fourniles moyens d*une longue résistance en attendant Tadhé-
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sion d'autres localités; il aurait toujours permis de se rembarquer à un moment donné.
Les autres étaient d*avis d*aborder par mer la capitale, Port-au-Prince, en prenant pour objectif de leur attaque le palais même du président, à la condition toutefois de calculer les distances avec une exactitude rigoureuse et d'ouvrir le feu simultanément avec les libéraux de cette ville. Le plan était audacieux ; mais il décidait dans les vingt-quatre heures du sort de la Révolution. M. Salomon pris, le « piquétisme » était abattu. Cette attaque à Fimproviste avait déjà réussi à Brice et au général Boisrond-Ganal contre le président Salnave en 1869. Elle était à tenter.
« Avec les prodiges de bravoure accomplis dans la suite à Miragoane et la résistance qu'on a su opposer pendant dix longs mois aux assauts répétés d'une armée assiégeante forte de cinq mille hommes, surtout avec la poltronnerie bien connue de M. Salomon, qui n'aurait pas un seul ihstan). hésité à se réfugier dans un consulat, le succès était certain. L'histoire nous apprend que la rapidité et la hardiesse sont toutes-puissantes à la guerre. Surprenant l'ennemi, elles ne lui permettent pas de reprendre haleine ; elles démoralisent, enlèvent la réflexion et le courage.
Malgré la supériorité de ces deux plans de campagne, la petite ville de Miragoane devait être choisie comme point de ralliement des forces ré volutionnedres.
MIBAOOAini 169
Le général B. Laforest, qui connaissait le pays poor en avoir parcouru tous les sentiers, opinait pour cette base d'opérations, position stratégique de premier ordre, élevée par la nature au milieu de défilés étroits, d'un abord difficile, entre les montagnes de la Hotte et le reste de Tile.
Dans les guerres de Toussaint Louvf rture contre Ri* gaud> celui-ci considéra sa cause comme compromise du jour où il perdit les forteresses de Jacmel et de Mi^ ragoane, ces deux clefs de la presqu'île du Sud. Moreau de St-Méry dit à propos de cette dernière place qu*il y a peu de postes aussi intéressants. On y pourrait tenir, alors que tous les autres points de File seraient occu*^ pée par Tennemi. Mais ces avantages seraient principalement appréciés par une armée en retraite. Elle y trouverait un refuge commode qui lui permettrait de se refaire. .
Miragoane est admirablement située pour servir de citadelle à une poignée de braves contre un ennemi innombrable.
Assise au fond d'une baie, bien abritée des vents du nord, elle est protégée à Test par un étang de forme irrégulière. Sur cet étang est jeté^ dans sa partie la plus rétrécie, un pont qu on nomme le pont de Miragoane, célèbre dans nos annales.
La principale route de Port-au-Prince au département du Sud le traverse. Elle se bifurque un peu plus loin en deux chemins; l'un conduit aux Cayes par le
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carrefour Desmisseaux , Saint-Michel, Aqpiin à travers des mornes escarpés ; Tautre mène à Jérémie par Miragoane, Anse-à-Veau, Baradères ; passe, durant tout son parcours, au milieu de paysages enchanteurs, le long d*un rivage rocailleux et accidenté.
Avant d*atteindre Hiragoane, on laisse à droite la Source-Salée. La ville est bâtie entre deux ramifications de montagnes. Pour en sortir et se diriger sur Jérémie, il faut franchir une passe étroite, qu'on appelle le « Détour », bordée par la mer et des rochers abruptes. La route, de ce côté, est dominée par le Home Blanc et le fort Malette ; plus loin, dans la même direction, se voit rhabitation Deronceray ; çà et là, dans la campagne, des ruines, des arbres abattus, des forêts incendiées. La végétation, scarifiée en tous sens, montre encore aujourd'hui des blessures que Texubérance de sa sève cicatrisera comme le temps fermera les plaies de la nation. Ces blessures parlent au voyageur. Sa pensée se complait à s'arrêter sur ces traces de la fureur des hommes. Involontairement, elle se reporte aux temps reculés de Thistoire ; elle songe aux grandes luttes de l'antiquité.
Le plan des exilés, en se jetant dans Miragoane, était de fondre sur Port-au-Prince, d'écraser d'un coup la tyrannie dans son foyer. Hais le choix de Hiragoane comme point de débarquement offrait de grands dangers. La marche sur la capitale que des routes impraticables, des terrains montagneux rendent péni-
MIRAGOAIfE 171
ble, exposait la troupe expéditionnaire à être harcelée par les « piquets » massés dans les bois et à se voir prise entre deux feux. D'un autre côté, en renonçant à cette marche en avant, on ne pouvait pas se dissimuler qu'un blocus sur ce point isolé de la c6te, devait nécessairement compromettre dès le début des hostilités le succès de l'expédition. En art militaire, toute armée d'invasion qui abandonne l'offensive est une armée à moitié vaincue. Une stratégie savante peut parfois la sauver. A toute autre époque et sans les armes déloyales du président Salomon, les qualités militaires de Boyer-Bazelais et l'héroïsme de ses compagnons leur eussent assuré la victoire ou tout au moins maintenu la balance égale et le succès indécis, comme jadis la rivalité de Christophe et de Pétion créa deux États dans la partie occidentale de l'Ile.
Les armes de M. Salomon sont, en effet, pour les hommes d'État des moyens odieux de gouverner : le préjugé de couleur, l'incendie, le meurtre, le pillage. Si le sort de l'expédition n'eût dépendu que du peuple Boyer-Bazelais eût pu tout espérer : car le peuple est bon et malléable. Mais des bruits malveillants, insidieusement semés dans les campagnes, sur les intentions de Boyer-Bazelais — dont la couleur claire le rapprochait de la race blanche, — de rétablir l'esclavage, indisposèrent contre lui les populations éloignées des villes et empêchèrent, dès le commencement de la lutte, l'expansion du mouvement révolutionnaire.
17t UVmE QUATMIÈME
Les citoyens Chanlaite, Kenscoff et Gazeau^ envoyés en éclairenrs dans rairondissement de Jacmel, ainsi que sur les banteurs de Petit-Goave, étaient à peine de retour de leur mission, que déjà Tennemi oontoumait, le 29 mars, les monticules qui encaissent le pont de Miragoane, et débouchait en plusieurs colonnes sur le corps expéditionnaire occupant cette position.
Au général Laforest que nous avons vu 8*en emparer avait succédé Gélus Bien-Aimé, vaillant soldat, toujours le premier à Tattaque. Un vigoureux assaut lui est donné. Après d*inutiles efforts, les troupes du gouver^ nement abandonnent Toffensive, reculent, s'enfuient poursuivies l'épée dans les reins par B. Casimir, accouru sur les lieux au bruit de la fusillade. Mais Gélus Bien^ Aimé est blessé. Désormes Gresseau le remplace.
Cette première rencontre révéla aux exilés leur supériorité sur les troupes du tyran et les prépara à résister au grand effort qu*on allait tenter deux jours plus tard pour leur enlever Miragoane, déjà transformée en eamp retranché.
Une attaque simultanée par mer et par teri*e fut combinée le samedi 31 mars. De grand matin, les navires du gouvernement, Y Égalité et le Beynaud, apparurent
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à la pointe ouest de la baie, longèrent de près la edte et vinrent s'embosser dans une sinuosité du rivage, à quelque distance de la ville. Us avaient, pendant la nuit du 30, débarqué des forces relativement eonsidérâbles, tandis que les avant-postes des assaillants du côté du couchant s'étaient avancés à un tiers de lieue de Deronceray. Dissimulés par un rempli du terrain, ils devaient, à un signal donné, franchir rapidement l'espace découvert qui les séparait du pied du fort Mal'^ l0tte ; là, reprendre haleine et se lancer à l'assaut du ipaBftelon où était dressée une batterie de pièces rayées. Ce mouvement, qui aurait surpris les exilés, échoua. Dès huit heures du matin , des obus lancés du fort témoignent que l'éveil est donné.
Le Reynavd et Y Égalité concentrent leurs boulets sur cette hauteur ; les pièces des exilés bien servies et mieux pointées ripostent avec vigueur et les obligent à gagner le large. Une colonne ennemie se détache du gros des^ forces réunies à Deronceray, débouche du Morne Blanc. Un instant arrêtée au « Détour » par Desroches, die se porte avec élan jusque dans la basse ville où l'abritent de nombreuses maisonnettes. Des remparts de Miragoane éclate une vive fusillade, qui troue les rangs des troupes gouvernementales sans ralentir leur marche. Elles ripostent à peine. Déjà elles touchent aux remparts ; un dernier effort et leur jonction est faite avec un détachement qui , gravissant les sentiers de la montagne, a contourné les assiégés et réussi à
occuper les hauteurs qui dominent le sud de la grande rue de Miragoane. Le vaillant Laforest voit le danger. Nul n était plus hardi dans ses entreprises et ne connaissait mieux les conditions de la guerre d*escarmouches. Il se précipite avec sa division sur les assaillants avant leur formation en ligne de bataille et les rejette au delà de la montagne.
Ce mouvement qui couvre les derrières de la petite armée dégarnit les remparts. Les Salomonistes s*aperçoivent du vide ; lattaque redouble de violence. Des feux nourris déciment les rangs de part et d'autre. Encore une heure de cette fusillade et les exilés succombent sous le nombre; Mirogoane est emportée d'assaut.
Debout dans la mêlée, Boyer-Bazelais domine la situation avec ce coupd*œil sûr et cette conception rapide dont il était doué. « Faites avancer Tartillerie » ditil. Il pointe lui-même une première pièce; une seconde est aussitôt amenée. Le feu est meurtrier; les assiégeants hésitent^ se troublent, plient sur toute la ligne. Bientôt le désordre se met dans leurs rangs ; la déroute est complète. Ils regagnent, en toute Làte, le Morne Blanc.
Un autre combat est livré, le même jour, à la même heure, à une faible distance plus à Test. Un corps de « piquets » est venu en vain se heurter sur le pont de Miragoane contre la division Désormes Gresseau. A la tombée de la nuit, il renonce à forcer le passage
et rétrograde dans Fintérieur da pays où se dirigent en même temps les fuyards de Miragoane. Les deux colonnes en déroute se confondent. Tout prend la fuite à travers les forêts, en pleine nuit, dans la direction des montagnes. La force de conviction avait triomphé du nombre.
Cette double victoire laissait libre le chemin de Portau-Prince. S'il se fût rencontré dans les campagnes une armée pour seconder Miragoane, c'en était fait du président Salomon. L'ennemi le comprit. Il s'enhardit à exécuter quelques pointes autour de Saint-Michel. Un léger succès, remporté pendant la nuit du 3 au 4 avril, lui rendit confiance. 11 crut le moment venu d'entamer de plus sérieuses opérations, attaqua le carrefour Desruisseaux, d*où il fut repoussé avec perte. Le lendemain, des renforts arrivèrent de la capitale sous le commandement du général Anselme Prophète. La force avait échoué. On essaya la ruse. Le drapeau blanc fut arboré. Des soldats, dans l'attitude d'hommes qui voulaient se rendre, se présentèrent devant le poste Desruisseaux, pendant que le gros de l'armée s'apprêtait secrètement à Tassaillir. Les exilés confiants, négligèrent les précautions dictées par la prudence ; pris à rimproviste, ils durent reculer et se retirer sous le canon de Miragoane. La petite troupe, qui n'avait pourtant rien de formidable, remise de la supercherie, ne tarda pas à reprendre ses positions premières. Les «piquets» furent Qulbutés et Anselme Prophète blessé. Châtiment sévère
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pour ea général, vieUma da sa dodlké [datôt qoa do sas convictions. Il désapprouvait ce qa^on lui imposait; mak Tobéiasanca militaire lui fit exécuter des wdres qui fépttgnaieal à ses principes.
Avec « lea piquets • rincendia et la pîUage vrâitdrad le carrefour Desruisseaux : les maisons furent saccai^ géet; on y oui le fau i Taida de pétrole et de torebes gottdrottnéaa.
Quelques-uns de leurs chefs les traitaient de voleurs el de couards. Us désespéraient d^une cause qui ne comptait que de pareils défenseurs. Les jours sui*^ vanta il n'y eut même pas de combat à fNroprement parier. On était à tous instants obligé de cerner les forêts qu'on fouillait minutiausement pour reformer les bataillons que désertaient ces bandes indisciplinées.
Cependant, devant leur nombre toujours croissant, Boyer-Bazelais songea à resserrer le périmètre de la défense. Le 7 avril, ordre fut donné à la division Désormes Gresseau d'évacuer le pont et de venir prendre cantonnement au carrefour Desruisseaux. La difficulté des communications devait amener Tabandon de ce poste , trop écarté du centre des opérations.
Sur ces entrefaites, une chaloupe à vapeur portant
pavillon français, après avoir conféré avec Y Egalité qui croisait devant le port, déposa sur les quais deux étrangers, porteurs d'une dépêche de la légation de France à Port^u-Prince aux autorités révolutionnaires.
MIRAGOANE 177
Us venaieni s'enquérir de Tétat de leurs nationaux. Du 27 mars au il avril, Boyer-Bazelais et ses compagnons avaient soutenu plus de dix attaques et remporté une grande victoire. Rien, cependant, n*avait changé dans leur situation. Ce n'était pas une guerre comme celles de TEurope, qui se terminent par la destruction d'une armée. Sous ce ciel de feu, dans ces montagnes palissadées de forêts impénétrables, il fallait se battre sans cesse contre les « piquets », qui se dispersaient aujourd'hui et se réunissaient le lendemain. Ces courses continuelles à la poursuite d'un ennemi dont la tactique était de toujours tenir son adversaire en éveil, lui enlever tout repos, le fatiguer et l'épuiser par des alertes réitérées, nécessitèrent l'évacuation du carrefour Desruisseaux. Elle eut lieu le 12 avril. Désormes Gresseau vint cantonner au quartier général de Miragoane, afin de donner plus de consistance à la défense de la ville, menacée de tous les côtés. A partir de cette date, les exilés ne quitteront plus leur retraite que pour mourir. Ils y resteront neuf mois encore, luttant contre un ennemi plus redoutable, la faim. Lorsque la place ne sera plus tenable, ils se tailleront un passage dans les troupes salomonistes ; et ces hommes, réduits à l'état de squelette par la famine et les maladies, devenus lions par la colère et le courage sans espoir, iront accomplir ce fait unique dans les annales d'Haïti, déjà si brillantes en faits d'armes : franchir les précipices, campant le jour sous un soleil torride, che-
minant la nuit par une rosée abondante qui perçait les vêtements ; lutter de montagne en montagne, de défilé en défllé, de village en village, jusque sous les murs de Jacmel ; de là rebrousser chemin à travers les mêmes obstacles, livrer un dernier combat acharné devant le Petit-Goave et périr jusqu au dernier. Rénélique fut celui-ci. Fait prisonnier on lui demanda comment il voulait qu*on le traitât. « Je suis venu pour vaincre ou mourir, répondit-il. Je suis vaincu, fusillez-moi ».
Pendant les premiers mois, il ne se passa pas de jour sans qu'une pluie de feu et de fer ne vint rappeler aux martyrs de la liberté que Fhomme qui pèse si lourdement sur les destinées d'Haïti trouvait des agents pour la perpétration de ses forfaits. Des mitrailleuses, placées à grands efforts au sommet du morne Blanc, vomissaient nuit et jour la mort sur la ville, sans égard pour les femmes et les enfants. Les projectiles mettaient le feu aux maisons et, en rebondissant, faisaient tout plier sur leur passage. L'air était rempli d'un bruit sinistre ; au grondement du canon répercuté par l'écho des montagnes, s'ajoutait le crépitement de flammes immenses, dont Téclat donnait au ciel un aspect lugubre. Des femmes affolées, serrant dans leurs bras des enfants en pleurs; des vieillards infirmes, se traînant à peine, traversaient les rues comme des fantômes, augmentant par leurs cris l'anxiété poignante de la population.
Les consuls, à Port-au-Prince, s'émurent du péril de
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la population non militante. 11 appartenait à la France, toujours humanitaire, de prendre ici l'initiative d*une intervention, comme nous verrons encore plus tard un de ses intrépides marins, le commandant CourjeoUes, couvrir de son drapeau les familles de Port-au-Prince. M. Boulanger, chancelier, débarqua le 30 avril, accompagné de Fagent consulaire à Hiragoane, et sollicita auprès du chef de la Révolution la sortie des femmes et des enfants. Plus de deux cents personnes s'embarquèrent. Mais la plupart des Miragoanaises se dévouèrent pour soigner les blessés. Heureuse la plume qui saura retracer la touchante sollicitude de ces âmes charitables I
Ce fut la dernière fois qu'on reçut des nouvelles de l'extérieur. Désormais, privé de toutes communications, de toutes ressources, n'ayant rien de sûr, pas même le sommeil, on défendra la ville avec opiniâtreté. Rarement population assiégée déploya un courage plus admirable.
Dans cette lutte d'un contre cent, le « piquet » ne faisait pas de quartier. Lorsqu'il tombait lui-même aux mains des exilés, le souvenir de l'ordre donné de ne point faire de prisonnier lui faisait redouter des représailles qu'il sentait méritées. Mais il se rassurait vite devant P. Berthaud, dont le caractère, armé contre toute hypocrisie, le plaçait parmi ces hommes que le despotisme ne manie pas aisément. Doué de ce courage civil, rare en Haïti où la valeur est commune, il trans-
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portait dans les camps la même indépendance qui l'avait signalé à la tribune. « Ne craignez rien, disait-il aux soldats égarés; la Révolution respecte ses prisonniers. » — « Retournez dans vos camps, ajoutait le brave G. Rigaud, ou restez avec nous pour souffrir et mourir au nom de la liberté. » Us s'enrôlaient le plus souvent dans les rangs des exilés; ils étaient étonnés de rencontrer en eux des frères et non point des maîtres.
Il y avait déjà trois mois que Miragoane amortissait le choc des troupes du gouvernement. Écueil infranchissable, elle résistait à tous les assauts, repoussait toutes les attaques. Allait-on laisser exterminer ses vaillants combattants ? Tant d'énergie ne put rester sans écho. L'étincelle de Miragoane communiqua à la nation le feu et l'ardeur de Boyer-Bazelais. La fureur de la population fit explosion. La ville de Jérémie, distante de quarante-deux lieues de Miragoane, se souleva le 23 mai; Jacmel, à une journée de marche de Portau-Prince, ne tarda pas à l'imiter, le 23 juillet.
Le soulèvement se propageait avec rapidité. On eût dit d'une traînée de poudre qui n'attendait que l'étincelle. En quelques jours presque toutes les villes de la Péninsule du Sud furent debout : Baînet, Gavaillon, Marigot, Peslel, Corail, Aquin, Gôtes-de-Fer, Saint- Louis, Saltrou^ les Goteaux se prononcèrent en faveur de la cause révolutionnaire. Mais les «piquets» tenaient la campagne. Une armée de volontaires se forma pour
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les disperser. Elle avait le courage; le général Mode la façonna à la discipline» en entretenant toutefois cette familiarité militaire qui, sans rien enlever au commandement, augmente le dévouement du soldat. Sa seule ambition était de dégager Miragoane. Si la jonction s'opérait, Mode sauvait la Révolution.
Le tyran sentit le terrain se dérober sous ses pas. Ses inquiétudes redoublèrent lorsque Antoine Paolas voulut réagir contre le despotisme : à Lascaobas la tentative fut noyée dans le sang. L'administration militaire reçut en dépôt des barils de pétrole dont on connaîtra bientôt Tusage. L'humanité inscrira dans ses annales une nouvelle page de douleur.
Désespéré de voir l'embrasement s'épandre, M. Salomon voulut frapper un coup formidable contre Miragoane. Us se figurait décapiter la Révolution, en abattant ses inaugurateurs. Son égarement allait jusqu'à lui faire perdre de vue cette vérité qu'on ne tue pas un principe en tuant des hommes. Les passions peuvent s'éteindre avec les cœurs où elles s'allument, mais les principes vrais et fondamentaux ne meurent jamais. Ils trouvent toujours, dans les générations futures, des défenseurs d'autant plus nombreux que la diffusion des lumières est plus large.
Le 20 septembre, la place fut attaquée simultanément par mer et par terre. Vains efforts 1 Les troupes gouvernementales furent entièrement défaites, et leur général, H. Piquant, mortellement blessé.
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Celle nouvelle servit de prétexte au coup que machinait le dictateur. L^occasion d*une manifestation armée de quelques conjurés fut choisie pour le sac de Port-au-Prince, la tète et le cœur du pays.
Le 22 septembre au matin, une douzaine de jeunes gens dont le cœur n*avait pas encore été mordu par Tégoïsme, (cette gangrène qui ronge déjà notre jeune société) voulurent secouer le joug du « piquetisme ». Un cri de délivrance s*échappa de leur poitrine. Il suffisait. Port-au-Prince pouvait être accusé d'avoir pris les armes. Il fut exécuté impitoyablement.
Pillage, incendie, massacre, bombardement de maisons, outrages aux femmes, égorgement des enfants^ rien n*avait été oublié dans le programme longuement médité de ces saturnales. Ces scènes avaient été réglées d'avance par le gouvernement, elles furent dirigées et jouées par le gouvernement. Aucune humiliation ne fut épargnée à la cité malheureuse. Le président Salomon semblait atteint de cette démence qui précipite la chute d'un gouvernement par l'abaissement de la dignité nationale.
Le pavillon haïtien, traîné dans cette boue san-
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glante, dut s^incliner devant les drapeaux de la France, de l'Angleterre et même de Tesclavagiste Espagne, plantés dans Tenceinte de la capitede au nom de Thumanité.
Depuis longtemps le président Salomon sentait monter rindignation publique. Il s'appliquait à réunir dans la capitale « les piquets », ses partisans. Cette masse informe, il la flattait, il la cajolait, il la fanatisait. En présence des forces cantonnées dans la cour du Palais, dans tous les forts et jusque dans les carrefours de la ville, les hommes expérimentés doutaient du succès d'une prise d'armes et conseillaient la patience. Mais les citoyens, traqués comme des bétes fauves, obligés de se cacher ou de s'enfuir, rongeaient le frein et se montraient chaque jour plus résolus à n'écouter que leur désespoir. La crise devenait inévitable. C'était l'œuvre du gouvernement. Il l'attendait.
Dès le mois de mai, il avait eu la pensée de maîtriser les événements par un coup d'État. Ce projet s'était brisé contre la résistance inattendue d'un enfant du peuple.
P. Benjamin, élevé par le président Salomon au commandement de l'arrondissement de Port-au-Prince, ce citoyen honnête, qui méritait de mourir pour une cause plus juste, avait trouvé à l'hôtel de l'arrondissement des barils de pétrole, qu'en son absence, on y avait envoyés. Il avait deviné l'idée criminelle, déclare hautement qu « il était soldat prêt à mourir à son
poste, mais que nul n'avait le droit de le transformer en incendiaire ». La mâle protestation de P. Benjamin avait fait quelque bruit. La mine avait été éventée. 11 avait fallu ajourner.
Cependant les événements se précipitaient, la sitaation s'aggravait. On répétait sans cesse qu'un soulèvement était imminent. Ceux qui, au besoin, pouvaient en prendre Finitiative, durent sortir de leurs retraites forcées. Ils sentaient le besoin de se voir, de s interroger sur la signification et la valeur de ces bruits : tantôt qu'un chef avait été désigné et serait connu à la dernière heure ; tantôt que les révolutionnaires du Sud allaient opérer un débarquement. Beaucoup, irrésolus devant le vague de ces rumeurs, s*abstinrent ; d'autres, lassés de leur sort, impatients de liberté, s'annoncèrent prêts à suivre quiconque donnerait le signal de l'action. Malheureusement ne devaient point intervenir ici ce bon sens et cette modération pratique, qui appartiennent aux hommes du Nord et qui auraient empêché de compromettre, par un effort prématuré, un succès certain.
Le vendredi ai, on se réunit à la hâte pour se concerter. Plusieurs parlèrent encore de temporisation, mais les plus jeunes tinrent bon. Leur avis l'emporta, le rendez-vous pour le lendemain à midi fut accepté ; chacun devait avertir ses amis. Qui peut dire ce qui serait «ulvenu, si ces décisions, quoique précipitées, avaient pu être suivies ?
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Un malentendu fatal en contraria Texécution. Deux heures avant le moment convenu, des cris de : « Aux armes I Vive la Constitution » se font entendre^ bientôt suivis de détonations. Une douzaine de conjurés mar- -chent sur Thôtel de Tarrondissement. Le malheureux P. Benjamin croit de son devoir d'ouvrir le feu. La riposte est instantanée. La lutte engagée ne dure qu'un moment. Benjamin tombe ; les « piquets » de Venfuir en hurlant.
La petite troupe, maltresse de ce poste, ne s'y arrête pas, rallie quelques amis, se porte au bureau central de la police et Tenlève. L'alerte est donnée au bureau de la place. La garnison s'ébranle. On se prépare des deux côtés à la rencontre, mais des bandes menaçantes arrivent tumultueusement du Palais. Les conjurés, porteurs pour la plupart de simples revolvers, se replient sur Thôtel de l'arrondissement, dans l'espoir d'y trouver des armes. Hélas I Benjamin, depuis long» temps n'inspirait plus de confiance à l'ombrageux président. On ne lui laissait qu'une faible garde sans munitions.
Cependant la ville reste muette et sombre ; toutes les portes sont fermées. On ne répond plus à l'appel aux armes ; la peur glace les citoyens. C'est une tentative avortée. Il faut songer à la retraite.
Elle s'opère lentement. Quelques portes hospitalières s'entrouvrent pour recueillir les blessés ; à d'autres, on frappe inutilement, On s'en allait ainsi, cédant pied à
pied le terrain, marchant au hasard, sans pouvoir assigner un but précis à la retraite. Une dernière porte se referme enfin sur les survivants. G*est celle d'un consulat. Tout était fini. Telles sont les véritables proportions de ce qu*on appelle Tinsurrection du 22 septembre. Les Port-aux-princiens avaient pourtant plus que tous autres un intérêt primordial, vital au triomphe de la Révolution. Ils ne seraient point révolutionnaires par conviction qu ils devraient létre par intérêt. La moindre émotion dans la capitale est leur ruine. A servir Tancien ministre de Soulouque, il n*y a pas seulement déshonneur, il y a danger ; nul avantage, ni moral, ni matériel.
L*échaufiburée du 22 septembre n'a pas duré trente minutes, de Taveu même du Journal officiel. On serait donc en droit de se demander pourquoi il fait intervenir deux autres colonnes insurrectionnelles sur le quai et dans la rue des Fronts-Forts, si on ne savait pas que ces grandes artères sont exclusivement habitées par le haut commerce. Des colonnes imaginaires étaient nécessaires pour en expliquer le sac.
La vérité pure est que, sur plusieurs points, des citoyens isolés, ignorant la portée des événements, essayèrent dans un premier élan de porter un généreux concours à leurs amis. Marchant au hasard, ils se heurtèrent qui, à des postes fixes, qui, à des patrouilles volantes. Au bureau du port, trois hommes furent requs par une décharge ; ils s'éloignèrent en ripostant.
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Moins heureux, A. Liautaud y fut abattu un instant après. Dans la rue des Fronts-Forls, des rencontres fortuites provoquèrent des échanges de coups de revolver. A onze heures la ville était rentrée dans le calme.
On sentait toutefois courir des frissons dans l'air ; on entendait ce murmure sourd, précurseur des catastrophes. La canaille des faubourgs, qui n'avait point bougé tant qu'il y avait danger, en apprenant l'échec des conjurés, commença à afQuer au Palais avec de bruyantes acclamations. Pour sauvegarder sa popularité, le président Salomon la lança sur la ville désarmée. « Allez ! » dit-il. Ils partirent.
« Quand Auguste buvait, la Pologne était ivre. »
Ce qui se perpétra de forfaits est indescriptible : généraux, aides-de-camps, députés, sénateurs, tous étaient de la danse. Possédait-on un magasin riche ? On était accusé de receler des insurgés. Sous prétexte de les arrêter, on sommait d'ouvrir. Les premières maisons dont on obtint l'entrée furent saccagées ; celles qui se fermèrent, enfoncées par la hache et le canon et leurs habitants assassinés.
P. Solages courait se réfugier à l'archevêché avec sa famille. 11 fut tué au bras de son épouse. Après ce honteux exploit, le meurtrier marcha à Tassaut de son magasin. La torche fit le reste.
T. Poulie, vieillard sexagénaire, était propriétaire de l'un des plus beaux magasins de Port-au-Prince. Cette
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m&ison dont il habitait le premier étage était une solide constmcUcMi en briques et en fer. En vain, on l'avait arrosé de pétrole ; en vain, on avait entassé des fagots de bois vert sous la galerie, pour enfumer cette famille infortunée. La maison résistait toujours. On avertit M. Salomon : deux pièces d^artiUerie arrivèrent sur les lieux. Les portes cèdent. Les forcenés ne trouvant pas leurs victimes, s'imaginent qu'elles sont réfugiées dans une maison voisine. Les canons sont aussitôt tournés contre elle. Devant cette résolution de bombarder tout bâtiment que l'on supposerait renfermer sa famille, Poulie se croit sauvé en reconnaissant des autorités constituées. Il va au-devant d'elles. Une balle dans l'oreille l'étend roide mort. Ses timides jeunes filles, effarouchées par ces hordes sauvages, auraient été immolées à leur tour, sans le peuple qui, mû par une commisération instinctive, se porta spontanément à leur secours.
Dans les convulsions sociales, les sentiments les plus contraires éclatent et se succèdent parfois. 11 n'est pas jusqu'à la férocité qui ne s'attendrisse devant la beauté, la faiblesse et l'enfance. Une veuve humiliée, trois belles jeunes filles orphelines d'une heure, cherchant auprès de leur mère un refuge à leur innocence, un enfant à la mamelle, souriant aux assassins de son père, ne pouvaient manquer d'émouvoir les cœurs jusque dans les passions les plus déchaînées. Ces hommes grossiers, incultes, paraissaient confus de leur
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rudesse. Quelques « piquets » seulement, les plus lâches, insultèrent au malheur.
Dans la rue du Bel-Air, autre fait. Une vingtaine de personnes, de tout sexe et de tout âge, sont enfermées dans la maison de M. S. Hénos, pour se soustraire aux bandes armées qui parcourent les rues. Il y a déjà huit heures qu'elles y sont prisonnières, quand des flammes, jaillissant des maisons voisines, pénètrent par les fenêtres mal fermées, avertissent de l'approche du danger. Déjà le feu gagne. On respire difficilement ; les enfants halettent. D*un côté la mort par asphyxie, de l'autre par une balle, peut-être seulement une blessure. Il faut choisir. On se décide pour une sortie en masse : tant pis pour ceux qui tomberont. Aussitôt dit, aussitôt fait. L'irruption dans la rue s'exécute. On fait feu sur le groupe qui se disperse promptement : plusieurs personnes sont atteintes, dont une respectable mère de famille, M"*® Hérard Roy. Des amis la ramassent. On se jette avec elle à travers des maisons en ruines, sur des cendres fumantes, menacé de mille morts par des toits qui s'écroulent, des murs qui s'éboulent. Une porte amie s'entr'ouvre ; on s'y précipite. Madame Hérard Roy y est déposée ; des âmes charitables s'empressent autour d'elle. Les autres, toujours poursuivis par les « piquets », cherchent ailleurs un terme à cette course afiblée. La plupart, rejoints par les bandits, le trouvent dans la mort.
L'imagination s'arrête effrayée devant la multiplicité
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des attentats commis à la charge du peuple. La populace ondoyante et désœuvrée courait bien au pillage, mais elle y courait en riant sans haine et sans colère. Ces messieurs du Palais furent condamnés à accomplir de leurs propres mains les meurtres qu'ils avaient prémédités. Ce sont eux-mêmes qui ont assassinés Guys, A. Heurtelou, Gh. Poitevin, Gh. Benoit et tant d'autres. Ce sont eux-mêmes qui coururent à la prison pour y égorger les détenus. Là, ils se heurtèrent à un enfant du peuple, à l'humble commandant de ce poste, M. CSamille: « Je suis soldat et non point assassin », leur ditil. « Apportez un ordre écrit du président ; sinon passez sur mon corps ». Cette flère attitude sauva les prisonniers.
Ailleurs, c'est un grossier charretier qui, dans la mêlée, protège la faiblesse. « Grâce aux femmes », s'écrie-t-il, en entraînant une épouse éplorée qu'il conduit avec égards dans un consulat.
Des traits touchants brillèrent dans ce débordement des passions, et restent comme autant de protestations sublimes contre ces saturnales de la haine.
Il n'est pas de cœur haïtien qui ne saigne encore au souvenir de cette triste journée. On parle des actes de la Commune, à Paris ; mais la Commune n'était pas gouvernement reconnu.
Rendons-lui, du reste, cette justice que si elle n'a pas hésité à trancher dans le vif à propos de la question
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sociale, elle n*a jamais volé ni sacrifié des femmes ni immolé des enfants.
Gorgés de butin, tombant de lassitude, les « piquets » et la canaille elle-même se refroidirent peu à peu. L'ordre menaçait^ en quelque sorte, de se rétablir tout seul, au milieu des derniers murmures d'une populace qui s'apaise.
Ce retour au calme exaspéra le Soulouque. « Comment dit-il, on veut déjà cesser. Je ne vois pas encore la mer (i) ».
Des émissaires sont lancés dans la plaine du Cul-de- Sac pour convier à la fête leurs frères de la campagne, ils entrent en ville le lendemain 23 septembre.
Le président fait une tournée triomphale sur les ruines. Les troupes cantonnées au Palais sortent, précédées de leurs chefs. Elles emportent des torches; elles traînent des canons.
L'incendie rallumé se propage avec une rapidité, une violence nouvelles. Tous les excès de la veille recommencent. Les canons grondent. On frappe, on outrage, on tue.
On ne pouvait désormais se tromper : la destruction de la ville avait été officiellement décidée. Un seul homme en avait prononcé l'arrêt. 11 suffisait d'agir sur lui.
Le général Salomon, en rompant tous les liens so* ciaux, s'étaient mis hors laloi.Uétait permis de ne plus
(1) Le palais est bâti sur Tarrière-plan de la ville.
m UVRB OUATUÈME
voir en loi un chef d*Étai. Devant un tigre altéré de sang, on est dispensé de toute mesure, de toute forme. Un seul langage, celui de la force, pouvait être compris de ce forcené. Le corps diplomatique à Port*au-Prince, appuyé de la marine étrangère (1), le lui parla au nom de la civilisation:
« Président, « Nous avons Thonneur de vous annoncer que si le pillage, rincendie et les meurtres qui se commettent depuis hier, dans la capitale, par le fait des soldats du gouvernement et surtoiU de la canaille, ne cessent avant qu*il ne fasse nuit, les navires de guerre des différentes nations, en rade, vont prendre telles mesures qu'ils jugeront convenables, c'est-à-dire qu'ils se verront dans Tobligaiion, non seulement de balayer les uns et les autres, mais encore d'arriver & la dure nécessité de bombarder les forts et votre palais même, où des forces suffisantes doivent se trouver pour remettre la capitale dans Tordre et la tranquillité nécessaires.
« Veuillez, Président, agréer l'expression de notre haute considération.
« Signé:
« H. T. C. HuNT (Angleterre).
« E. B. BuRDEL (France).
(i) En cette circonstance, le commandant du navire français, le Chasseur^ M. GourjeoUes, a montré une louable énergie et recueilli à son bord, nombre de personnes qui, sans ce secours, eussent névitablement péri. On ne saurait trop reconnaître la noblesse de sa conduite.
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<( C. Freusberg (Allemagne).
« Th. Streisberg (Belgique).
« A. Arranda (Espagne).
« H. TwEEDY (Suède et Norwège).
« Herhann Peters (Pays-Bas). »
Pauvre peuple trahi, nous avons vidé maintenant jusqu'à la lie, le calice de la honte I
Écartons de ce document diplomatique le côté si douloureux pour notre honneur national. Il y a une vérité historique qu'il importe de dégager, à cause des actes inattendus qui ont suivi.
Le corps diplomatique n'a montré ni doute, ni hésitation ; il ne s'est pas adressé au gouvernement par l'intermédiaire du secrétaire d'État des relations extérieures ; il est allé droit au général Salomon. Témoins oculaires, les représentants des puissances étrangères devaient être, en quelque sorte, moins indignés du carnage lui-même, que de la conduite de ce Néron noir, faisant froidement allumer sa capitale. Aussi donnèrentils une formelle expression à leur conviction, en négligeant les formalités d'usage, comme pour détacher du gouvernement d'Haïti la personne de son président.
Lie général Salomon ne songea pas d'abord à se justifier de l'accusation. Il en fut écrasé. Placé éventuellement en face d'adversaires autrement puissants qu'une ville désarmée, il recula. Il ne trouva pas dans son âme vulgaire le moindre cri d'indignation contre le
mépris dont débordent les termes de cet outrageant
IM UTIE OCATUÈHE
L.i.=.^.a. D baUwtia des excuses, accusa les citoyens •d-f krll-*r tuj.-mème^ leors maisons, d'en être eux- =r'ir<^ >i (kllaris ; mais il obéit. L*ordre de cesser le fat d<jonê et la tranquillité soudainement L V...Mrs. assassins, incendiaires, de rentrer £« Mrs lannitrres.
L~;^t'frrecti .in du corps diplomatique pouvait s*arrêCfr U. Mais œ n*éiait pas Tintera du « vieux piquet ». C la: coûtait de perdre en nn instant tout le fruit de sa V.crae ci patiente fourberie à Tégard de ces hommes qzi « K-di tout quitté, Cunille, patrie, pour venir chez »:-QS, etc. »
Les eirancers venaient de loi montrer qu'ils n'étaient pi5 dupes de ses jon^eries. Quelle devait être la con* â^)l»nKY k^qne de lenr déclaration ? Fixer Tattentîon du monde civilisé snr la valeur morale des Haïtiens capables d'exercer nne part d'influence sur les destinées de la République. Cette conclusion échappa au corps diplomatique.
En effet, la chute du gouvernement paraissait inévitable. Un dél>arquement à Port-au-Prince de deux à tn>is cents hommes y suffisait. La chose semblait d autant plus possible que la récente acquisition de la Pairie rendait la Révolution maîtresse de la mer.
Cette éventualité prit dans Fesprit de M. Salomon les proportions d*un fait prochain. 11 se vit perdu, à moins d'une intervention étrangère.
Il j avait bien en rade quatre navires de guerre, mais
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comment les gagner à sa cause? L'astucieux vieillard imagina de convoquer au Palais national le corps diplomatique, sous prétexte de communications. La réunion eut lieu le 24 septembre. M. Salomon assura de sa volonté de maintenir la tranquillité publique. Il rejeta la responsabilité des faits accomplis sur les conjurés, aborda et développa sa thèse hypocrite d'attachement aux blancs, de dévouement aux intérêts étrangers, et finit par laisser entendre aux agents diplomatiques qu'il est bruit d'un débarquement. Le cas échéant, il sera obligé de se défendre et ne pourra garantir la sécurité dans la capitale. Il espère que ces Messieurs lui prêteront concours.
Le corps diplomatique, qui n'avait que trop bien compris la portée de cette insinuation, l'invita à formuler sa proposition par écrit. Il écrivit. Chose incroyable ! les mêmes consuls qui la veille avaient souffleté le tyran, accueillirent favorablement sa demande et décidèrent que des instructions seraient transmises aux commandants des navires en rade.
Ainsi, M. Salomon menace la vie et la propriété, et c'est contre la Révolution qu'on se précautionne I Violant, en faveur d'un homme sur la brutalité duquel il n'y avait plus à se méprendre, toutes les lois de neutralité et de justice internationales.
Cependant, la Révolution se montra constamment respectueuse des droits et des intérêts de tous ; jamais plainte ne fut portée contre elle.
On ne peut trouver aucune explication raisonnable à cette ingérence du corps diplomatique dans les affaires intérieures d*Haïti. On s'est laissé duper par le général Salomon, quand il eût suffi, pour le faire rentrer dans les limites du droit, de lui présenter des injonctions énergiquement formulées et soutenues. Ces injonctions eussent été beaucoup plus efficaces. Les « piquets » n'avaient pas attendu un débarquement pour donner cours, une première fois, à leurs appétits et tout porte à croire que, s*il avait plu à M. Salomon d'ordonner de nouveaux massacres, il Faurait fait sans attendre qu'un mouvement militaire se fût opéré contre lui par voie de mer. 11 le prouva bien quelques mois plus tard à Jacmel (1) Pestel, Corail et dans tout le département du Sud (1).
Lorsque les événements de Port-au-Prince furent connus à l'étranger, on ne put retenir un cri d'horreur. L'opinion publique se prononça vigoureusement en faveur de la Révolution. La presse européenne et américaine, principalement la presse parisienne, flétrit en termes sévères la conduite de ce chef d'Etat , pillard et incendiaire.
Un membre distingué du Parlement français, Thono-
(1) Après la reddition de Jacmel, beaucoup de ses défenseurs avaient cherché un asile dans les consulats de France et d'Angleterre. M. Salomon prétendit se les faire livrer. Sa demande fut énergiquement repoussée par les cabinets de Paris et de St-James qui se réclamèrent des massacres commis par le gouvernement, après amnistie générale.
rable député de la Guadeloupe, M. Gerville-Réaehe, fit de ces scènes Tobjet d*une interpellation à la Chambre, pour solliciter de la France aide et protection en faveur de ses compatriotes. Quelques jours avaient suffi & ce pouvoir cruel pour détruire la réputation d'hospitalité dont jouissaient si fièrement les Haïtiens I
Le chef du cabinet de Paris, M. Jules Ferry, ministre des affaires étrangères, fit la déclaration suivante : « La Chambre comprendra qu'il est difficile, au moment où nous sommes et alors que Tenquéte commencée par le gouvernement sur les déplorables événements d'Haïti n'est pas encore terminée à cause de la distance, de porter actuellement un jugement sur les différentes responsabilités engagées dans cette triste affaire.
« // parait malheureusement trop vraisemblable que la responsabilité du président Salomon est directement et particulièrement engagée dans les abominables attentats dont on vient de nous apporter le récit » (1).
Le ministre plénipotentiaire d'Haïti, à Londres et à Paris, le très sympathique M. C.-S. Villevaleix, donna sa double démission dans une lettre qui lui fait honneur, se détachant ainsi d'un gouvernement inique pour sauver la dignité du peuple haïtien. Une créature seule de M. Salomon pouvait dorénavant consentir à représenter un pareil gouvernement.
(1) Journal officiel du gouvernement français, 15 décembre 1883. Voir l'appendice.
198 UVEE QUATRIÈME
Vin
Le récit du sac de Port-aa-Prince, que nous n'avons pas voola scinder, nous a obligé de nous éloigner de Miragoane. Nous allons maintenant reprendre le sort de ses défenseurs.
Depuis Tabandon du carrefour Desruisseaux par Désonnes Gresseau» le blocus s*était resserré. Inquiétés sur leurs derrières par le général Mode qui faisait des prodiges d^audace avec sa poignée de volontaires, les « piquets » mirent le vide entre eux et la valeur de cette petite troupe. Ils promenèrent le feu et le fer dans les campagnes; ils incendièrent des forêts, anéantirent des villages. Nouvel Attila, M. Salomon voulait que rberbe ne poussât plus là où ses soldats avaient passé. G*était la guerre à la civilisation, la guerre à Thumanité.
Cependant, les exilés reprenaient, à tous instants, roflensîve par des sorties meurtrières, détruisaient les remparts de Tennemi et le forçaient à recommencer pluàeurs fois les ouvrages qui le rapprochaient de la irille.
Chaque pas en arrière était vendu chèrement. Les munitions de guerre étaient abondantes dans leur
camp; mais la viande Tint à manquer, et bientôt le pain aussi.
Us sentirent qu'ils n'avaient plus d'autre soutien que la perspective d'une fin glorieuse. On fit nourriture de tout. La famine inexorable semblait se réjouir de leur détresse. Il y eut un moment où les sorties avaient pour objectif moins la défaite de l'ennemi que la capture d'animaux pouvant servir à leurs besoins. Dans celte pensée, ils attaquaient de préférence les postes où il y avait des chevaux qu'ils emmenaient pour les abattre et en saler la viande.
A la famine, s'ajouta la maladie avec son lugubre cortège : le scorbut, la dyssenterie, l'œdème cachectique, tel fut le lot qui revint à ces braves.
Une des premières victimes fut le général en chef, déjà précédé dans la tombe par Désormes Gresseau, le plus digne peut-être de commander après lui. Ferme comme un républicain, intrépide comme un soldat. Boyer-Bazelais se multipliait et prodiguait sa personne. De même qu'on l'a vu sur les remparts pointer les canons, de même, quoique officier supérieur, il charriait la terre des retranchements et, comme le moindre soldat, montait la garde sur les fortifications. Atteint déjà de la dyssenterie, il donnait de vives inquiétudes à ses amis, dont la sollicitude s'efforçait en vain de le soustraire aux factions nocturnes. Une blessure compromit tout à fait sa vie : il expira le 27 octobre, empor-
SOO LIVRE QUATRIÈME
Uni dans la tombe les regrets et Tadmiration de toat un peuple.
• L*homme grandit quand il tombe. »
Les Haïtiens apprirent leur malheur en apprenant sa mort. Chacun se reprocha d^avoir laissé périr le Grand Citoyen. Par le deuil de la nation, le tyran jugea de la haine qu'il inspire.
Jusque sur les derniers jours de sa vie, Boyer- Bazelais oubliait ses souffrances pour s'informer des blessés. Dans les causeries intimes il s'ouvrait avec tristesse à son entourage et plaignait la pusillanimité de ses compatriotes qui subissaient lâchement la terreur. « Us ont bien », disait-il, « l'intelligence qui conçoit, mais il leur manque l'initiative de l'action. Il ne suffit pas de maudire les oppresseurs en gémissant dans les chaînes; il faut avoir en partage l'audace de l'offensive qui, d'un coup, les rompt ». En effet, si tous ceux qui désiraient et désirent encore la fin de ce système de terreur, s'étaient soulevés comme un seul homme, le gouvernement du président Salomon eût vécu.
Sur son lit de mort il engagea ses compagnons à se choisir pour chef le capois E. Desroche. Ce général, d'une haute stature, avait la démarche noble et la prestance militaire. Son sang- froid dans l'ardeur du combat, sa promptitude dans la résolution et son énergie dans l'exécution faisaient de lui un valeureux successeur à Boyer-Bazelais.
Au milieu de cette détresse, la Patrie, sortie de
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Jacmel, se montra le 14 novembre. On y tendit les vœux et les espérances comme le naufragé s'attache du regard au navire qui se dessine à l'horizon et ranime l'espoir de la délivrance.
La Patrie se croisa à l'entrée de la rade avec le Dessalines qui accourait de Port-au-Prince à toute vapeur. Sans hésitation elle ouvrit le combat. Le DessalineSy commandé par un officier de la marine des États-Unis, à la solde du président Salomon, combina son feu avec celui des batteries de la côte et, grâce à la supériorité de son armement, força le navire de la Révolution à se retirer.
La scène était émouvante de voir les exilés, spectateurs impuissants, suspendus à ce navire qui jouait leur destinée, manifestant avec anxiété l'inquiétude et l'espérance qu*ils éprouvaient alternativement sur le sort de ce bâtiment, depuis longtemps l'objet de leurs vœux.
Pendant que les deux vapeurs échangeaient leurs bordées, un mouvement s'observait sur le rivage. Un canot, monté par trois hommes, se détachait de ses amarres et s'éloignait dans la direction de la lutte. Debout à l'arrière, P. Dartignac lient le gouvernail. En passant près d'un Ilot qui ferme rentrée de la rade, il est accueilli par une décharge formidable. Il lève son chapeau, l'agite en l'air, « Vive la liberté », crie-t-il d'une voix tonnante. Quelque temps après il accostait la Pairie sain et sauf.
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D. Bras s'était déjà distingué six mois auparavant, dans des circonstances analogues par une de ces témérités qui tentent le ciel. Il avait affronté les batteries salomonistes et gagné la Jamaïque dans une frêle embarcation, franchissant cinquante lieues marines pour apporter à Kingston les nouvelles de la ville cernée.
La retraite de la Patrie devant le Dessalines fut le prodrome de Tagonie de Miragoane. La dernière chance de salut disparut sur Thorizon lointain avec le navire dont on n*aperqut bientôt plus qu*une traînée de fumée. Les jours suivants on interrogea vainement l'espace, on scruta vainement la mer. L'étoile de la Révolution pâlit. Pour la premiérefois onparlade reddition. Le courage de Desroches, digne des temps antiques, se révolta. L'héroïsme du français Beaurepaire s'ôtant la vie plutôt que de signer la capitulation de Verdun, apparut au Gapois. « Jamais )», dit-il, « je ne mettrai bas les armes devant la tyrannie. Tant qu*il me reste un souffle de vie, je le dois à la liberté. Successeur de Boyer-Bazelais dans le commandement, je refuse dé signer un acte qu il n'aurait pas signé. x> Le 17 novembre au soir, le bruit de sa mort se répandit dans Miragoane ; il s'était tiré au cœur un coup de revolver.
Cette fin courageuse, en ranimant l'esprit des exilés, leur montra comment meurent les hommes libres. Desroches disparu, la troupe modela son intrépidité sur l'héroïsme de son général. Le colonel Malhurîn Legros prit le commandement. C'était l'homme du
moment. Il avait la vaillance qui impose et la force de résistance nécessaire pour relever le moral de ses compagnons. On continua la défense.
L*ennemi sembla se lasser d'un si long siège. Hiragoane, ce rocher contre lequel viennent se briser les lames d'une mer souvent houleuse, arrêtait avec la même impassibilité la fureur du « piquet ». Le salomoniste se dégoûta des assauts, renonça à ce moyen d'avoir raison de l'opiniâtreté de la résistance et se contenta d'attendre que la famine eût achevé l'œuvre du blocus.
La même voix qui avait appris aux assiégés le soulèvement des autres villes, leur annonça la capitulation prématurée de Jérémie, le 18 décembre. Les vociférations des « piquets », maintenant assez proches de la place pour qu'on pût s'entendre dans le calme des nuits tropicales d'un camp à Tautre, leur firent connaître ce nouveau revers. La certitude de leur abandon éclata. Ils grandirent en se rapprochant du dénouement. La témérité défia les périls. La souffrance brava la mort. Le désespoir engendra l'héroïsme. Les blessés, le corps affaibli, le cœur ferme, se faisaient transporter sur les remparts, aidaient à charger les armes. Ils se retrempaient au danger comme l'acier se durcit au froid. On se roidissait contre l'adversité avec la rigidité du métal. La victoire indécise flottait d*un camp à l'autre, ranimant Miragoane mourante par des préférences passagères qui n'étaient, hélas I que de
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courtes haltes dans Tagonie. Jusqu'au 7 janvier 1884, on ne se battit pas autrement.
Dans la nuit de cette date, la résistance devenant impossible, le colonel Legros se mit à la tète de ceux que les privations avaient épargnés. Ils embrassèrent une dernière fois leurs frères malades. Après un engagement très vif, mais court, les lignes salomonistes furent trouées. Legros et ses amis imposèrent à Tennemi par leur flère contenance et opérèrent leur retraite en bon ordre.
Une aussi petite poignée de combattants, en se risquant contre des bandes vingt fois plus nombreuses, n'avait guère d*autre chance que de se faire écraser. Hais c'étaient des gens de cœur, et, coûte que coûte, ils avaient juré de faire leur devoir. Leur intention était de se rendre à Jacmel, dont ils ignoraient la récente capitulation — 28 décembre, — en gagnant les parties les plus difiBciles des montagnes. Nous savons déjà qu'ils ont tous succombé devant le Petit-Goave.
Ceux qui ne tombèrent point sur le champ de bataille, retrouvés plus tard dans les campagnes où ils s'étaient cachés, furent fusillés. De ce nombre fut le colonel Legros. Sa bravoure était de celles que le danger attire. Pendant trois mois, on l'avait perdu de vue et on n'avait plus entendu parler de lui. Réfugié dans la chaumière d'un honnête paysan, il se fatigua d'une vie inactive^ contraire à sa nature. Le jour de la fête du hameau, il s'aventura, conduit par le son du
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fifre et du tambour, dans une de ces danses joyeuses qui s* exécutent en pleins champs sous le beau ciel des Antilles. Reconnu, il se nomma fièrement.
Dans la ville maintenant ouverte, les malades attendent leur sort. Les poudres sont noyées, les canons encloués, les sabres brisés ; la Croix rouge, gardienne des ambulances, flotte encadrée dans le drapeau blanc sur les fortifications, le « piquet » hésite encore.
Dès quatre heures du matin les victimes étaient prêtes; à neuf heures, les bourreaux n*osaient se pré* senter.
Livrées sans défense à Fennemi qui campait sous les murs, elles ne songèrent point à lui fermer l'accès de leur retraite, mais se retranchant dans Tisolement de leur faiblesse et la conviction calme et persévérante de leur foi, elles regardèrent en face le supplice.
Talleyrand Laroche fut député auprès des Salomonistes. C'était un Capois. Caractère chevaleresque, âme généreuse, esprit entreprenant, il avait la loyauté et le désintéressement en partage. Nul n*avait les mains plus pures. Banni de son pays à la suite de gratuites compromissions, il avait mis au service de la Révolution son bras, sa fortune et sa vie. Son jeune frère, Tous-^
saint, l'avait suivi avec rinsouciance de Thomme grave qai comprend le sacrifice et le fait. Plus profond dans ses affections, quoique d'un tempérament moins expansif, il en avait le désintéressement ; plus froid sur le champ de bataille, plus stoïque devant la mort, il rivalisa avec lui, jusqu'au dernier moment, de dévouement et d'abnégation. Tous deux s'offrirent en premières victimes aux avant-postes des « piquets ».
L'accueil fut menaçant. Dix hommes les recurent et les conduisirent au quartier général, à travers les files ennemies. Seuls, désarmés, à la merci des vainqueurs, les deux envoyés allaient le front haut, reflétant sur leur visage la tristesse mâle de leur mission, mais avec la sérénité de ceux qui font leur devoir et déchargent leur conscience.
Lorsqu'ils arrivèrent sous la tente du général en chef, leur contenance fut sans défaillance, ni forfanterie. Tayllerand lui dit la vérité du ton d'un homme que la certitude de ne pouvoir tomber plus bas place audessus de l'adversité, dépeignit la ville et l'état de ses défenseurs. « 11 n'y a plus » finit-il « un seul combattant debout. Tous, cadavres ambulants, blessés ou épuisés par les privations, attendent. »
La réponse fut brève comme si la dureté craignit de mollir et la servilité même de se sentir outragée dans le rôle de bourreau. La crainte du tyran plus que l'animosité fit prononcer cet arrêt : « L'ordre est formel, Miragoane doit disparaître. »
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Cette décision suprême, qui les marquait pour le supplice, confirma dans Tesprit de ces proscrits infortunés, que la haine seule inspirait la politique de M. Salomon. Fiers de leur sacrifice, ils ne lui jetèrent aucune insulte; ils en appelèrent dans leur cœur au jugement de Dieu et de la postérité.
Des « piquets », encouragés par la franchise du récit, portèrent la main à leurs coutelas. Toussaint les arrêta du geste : « Général », dit-il en s'adressant à leur chef, « quelles que soient les tortures qu on nous réserve, nous demandons à être reconduits parmi les nôtres, pour être unis dans un même trépas, comme nous l'avons été dans une même idée. » On se tut. Tant de stoïcisme désarma les passions. La colère fit place à Tattendrissement ; Fattitude générale exprima un mélange de pitié et d'admiration. La conscience se révoltait à ridée de détruire tant de jeunesse et de talents. L'homme a de ces retours où la raison reprend le dessus sur le fanatisme, où le cœur se dépouille de ses ressentiments, où l'àme se révèle.
Pour se former une idée exacte du spectacle de la matinée du 8 janvier, il faut se représenter un ciel printanier, cinq mille personnes placées par échelons sur les terrasses et dans les difiérents forts qui protègent le camp, portant leurs regards sur une ville qui leur était depuis si longtemps fermée, exprimant l'étonnement mêlé d'une crainte superstitieuse, se racontant les légendes que l'opiniâtreté de la résistance
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avait créées. Ici des groupes eflBlent des manchettes, aiguisent des piques ; là, des formes amaigries se pressent autour d*un boucan où grillent quelques épis de mais ; ailleurs, des chefs fument et semblent causer avec chaleur.
A onze heures, Tarmée se mit en branle. Les marches, les contre«marches, le cliquetis des armes, toutes les ruses enfin suggérées par la peur furent employées pour donner une haute opinion des forces dont on ne connaissait que trop Timpuissance et inspirer de fausses préyentions à des soldats inaccessibles à la crainte. Ces mouvements de jactance étaient d*autant plus déplacés qu*ils étaient faits à l'adresse de blessés.
On sait si les tyrans victorieux épargnent les vaincus I Rien ne se fit qui n'entrât dans les desseins de M. Salomon. Cinquante « piquets », pris dans la troupe, furent chargés des exécutions. La ville fut livrée au sac, et à rhorreur du meurtre s'ajouta celle de Tincendie.
Aujourd'hui, un simple tertre indique au passant Fendroit où dorment leur sommeil ces hommes extraordinaires qui, pendant dix mois, firent trembler une tyrannie toute puissante. S'il leur manqua la main de l'épouse ou de la mère pour soutenir leurs derniers pas dans la vie ; si aucun suaire ne reçut leurs dépouilles, ils furent pleures par des larmes sincères.
M. Luc Élie, une des rares épaves de ce glorieux naufrage, avait vu tomber à ses côtés ses deux frères Albert Élie et Gaston Élie, ses amis que les mêmes