III
à celle de Mahmoud-Shalx : que dis-je,
égale? plus grande même; parce que
celle de Mahmoud-Shah s’exercait en-
vers le plus célèbre des poètes de la Perse, et qu’ici elle a pour objet le chétif individu que vous voyez maintenant devant vous.
« Toute la compagnie était inquiète de savoir quand et comment j’avais été comblé des largesses du prince. « En premier lieu, dis-je, quand mon père mourut, il laissa une propriété de dix mille tomauas ; le roi me permit d’en hériter ; il aurait pu me la prendre : voilà donc dix mille tomauns. Le grand trésorier voulait mefaire payer une amende de douze mille tomauns ; le roi ne voulut pas le permettre: voilà donc douze mille tomauns. Le reste comprend tout ce qui m’a fait subsister depuis que je suis au service du shah , et la somme est complète. Alors je m’en prisâmes exclamations de Vive le roi ! Puisse son ombre ne jamais diminuer'. Puisse-t-il vaincre
tous ses ennemis ! » Tout ce que j’avais dit fut exactement rapporté à sa majesté :
et quelques joursaprès, je fus investi d’un costume d’honneur composé d’un habit de brocard, d’un schali pour servir de veste, d’un autre pour la télé, et d’un manteau de brocard garni de fourrures.
Je fus honoré encore du litre de prince des poètes, en vertu d'un firman royal, que, selon la coutume, je portai pendant trois jours consécutifs dans mon
bonnet, recevant les félicitalions de mes
amis, et me sentant beaucoup plus grand qu’auparavanl. Je fis un poème qui répondait au double but de satisfaire ma
vengeance des mauvais traitemens que j’avais reçusdu grand trésorier, et de me concilier ses bonnes grâces ; car il avait une double intelligence : et dans son ignorance, il prit pour des louanges ce qui n’était en effet qu’une satire. Comme il pensait que les mots redondans, dont mon poème abondait, et qu’il n’entenpait pas, parce qu’ils étaient pour la
plupart arabes , devaient exprimer des éloges, il ne soupçonna seulement pas que ces expressions renfermassent les injures les plus grossières. En effet, j’avais tellement combiné le sens de mes mots , qu’il eût été difficile de l’entendre sans que je l’expliquasse. Mais ce n’était pas seulement dans la poésie que j’excellais ; j’avais beaucoup de goût pour les mécaniques, et plusieurs de mes inventions étaient admirées à la cour. Je lis
uqe roue pour prouver le mouvement perpétuel ; et il n’y aurait que peu de chose à faire pour qu’elle tournât éternellement. J’ai fait différentes sortes de papier de couleur ; j’ai inventé un nouvel encrier; et j’allais faire de la toile, quand je fus arrêté par sa majesté, qui me dit : « Asker , tenez-vous en à votre poésie : toutes les fois que j’ai besoin de toile , mes marchands m’en apportent de l’Europe. » Je suivis son conseil ; car à l’approche de la fête du nouvel an, comme il est d’habitude que chaque
(ni)
serviteur fasse un présent, j’écrivis quelque chose de si heureux sur un curedent que j'offris au shah , dans une jolie boîte, que les premiers seigneurs de la cour reçurent ordre de me baiser sur la bouche pour mes peines , en au-
dience publique. Je comparais les dents de sa majesté à des perles, et le curedent au pêcheur de perles; ses gencives à un banc de corail auprès duquel on les trouve fréquemment, et la longue barbe et les moustaches qui entouraient
sa bouche aux ondulations de l’Océan.
Je reçus les complimens de tous ceux qui étaient présens sur la fécondité de
mon imagination : on m’assura que Ferdousi n’était qu’un âne auprès de moi.
Par ces moyens, jejouissaisd’unegrande faveur auprès du shah; et sa majesté voulant me procurer l’occasion d’acquérir des richesses aussi-bien que des honneurs, me désigna pour porter le costume d’honneur qu’il avait coutume d’envoyer chaque année à son (ils ,
le prince de la province de Fars. On m’accueillit à Shiraz avec les p'us grandes distinctions ; et je reçus des présens pour des sommes considérables, qui, ajoutées à ce que j’avais prélevé dans les villages sur la route, me firent un (bon avoir. L’événement de la nuit dernière m’a privé de tout :
on m’a tout volé, et vous me voyez ie plus pauvre et le plus malheureux des hommes. Si vous ne parvenez à faciliter ma fuite, je crains bien de mourir prisonnier. Peut-être le roi serait-il bien aise de me voir sortir d’esclavage , mais
il ne donnerait pas deux lia rds pour ma rançon. Le grand trésorier n’est pas mon ami ; et depuis que j’ai dit au grandvisir qu’avec toute sa sagesse il ne savait pas monter une montre , et qu il savait encore bien moins comment elle était faite , je crains bien qu’il ne se soucie guère de ma perte. Les barbares m'ont pris l’argent qui aurait pu servir à payer ma rançon, et je ne sais ou me procurer
une somme semblable. Mon sort était J® tomber dans ce malheur ; par conséquent, je ne dois pas me plaindre : mais permeltez-moi, puisque vous êtes musulman comme moi, que vous haïssez Omar, et que vous aimez Ali, permet' tez-moi de vous supplier de me secouru’ dans ma détresse. »
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