CHAPITRE VIII
Hajjî Baba s’échappe des mains des Turcoman»- Le proverbe «On tombe souvent de la poêle A frire dans le feu» se trouve justifié.
Aussitôt que le poète eut terminé son récit, je lui promis de faire tout ce qui dépendrait de moi pour le servir ; mais je lui recommandai, quant à présent t de prendre patience, n’ayant pas encore rêvé aux moyens de me procurer
propre liberté, et prévoyant de grandes difficultés pour le sauver en friême temps que moi. Il était imposable d’échapper à la surveillance de üos maîtres , tant que nous serions en plein désert: leurs chevaux étaient aussi bons que le mien , et ils connaissaient le pays beaucoup mieux que moi j c'eût
été une folie que de l’entreprendre. Il île nous restait donc qu’à guéler la plus légère circonstance opportune qui nous Serait offerte , pour exécuter notre projet.
Nous avions atteint les limites du désert de sel, et nous allions traverser la grande route qui mène de Tehrau à Mes* bcd, à peu près à vingt parasanges à l’est
de Damgan, quand Adan-Sullan lit balte, et proposa à la troupe de rester cachée pendant un jour dans les terrains mourus qui bordent la route, dans l'espoir que ta torlune jelcrait sur notre passage ‘ ueique caravane qu'il serait facile de pilier. Le lendemain ; à la pointe
<lu jour , un espion qui avait été mis en faction sur une montagne voisine, vint tout haletant nous rapporter qu’il voyait des nuages de poussière s’élever dans la direction de Damgan et s’approcher de nous, sur la route qui conduisait a
M esb ed.
Toute la troupe fut bientôt en alerte* Les Turcomans laissèrent leurs prison' niers , pieds et mains liés , à l’endroit
où ils s’étaient arrêtés, dans l’intention de revenir les prendre aussitôt qu’ils au' raient détroussé la caravane ; et non 5 partîmes avec beaucoup de précaution > bien équipés et disposés au massacre et au pillage.
Aslan marchait en tête, afin de re'
connaître j et m’appelant à lui, il dit/ « Maintenant, Hajjî, voici l’occasion vous distinguer. Vous m'accompagnerez et vous observerez les précautions do J)t je me sers, avant de montrer tout n ol l ' e corps ; ce qu’il est peut-être nécessaii’ e que vous sachiez , afin de vous melti' c ’
on état de conduire vous-mêuie une entreprise, si l’occasion s’en présente.
Je vous prends avec moi, pour le cas
où je serais obligé de me servir d’interprète ; car, assez fréquemment dans ces caravanes, il n’y a pas une personne qui entende notre langue. Nous approcherons tant que nous pourrons, peutêtre aurons-nous un pour-parler avec le con lucteur; si nous ne pouvons nous entendre , nous tomberons sur eux avec noire troupe. »
A mesure que les voyageurs approchaient, je m’apperçus qu’As'.an-Sultan prenait de l'inquiétude. « Ce n’est point
Une caravane, joie crains b;ex, dit-il; ils marchent c j n colonne trop serrée :
d’ailleurs je n’entends point de sonnettes; la poussière est trop grande sur Un point. Je vois des laines ! c’est une innombrable calvacade. Cinq chevaux demain! ce n’est pas là du gibier pour Uons. »
Eij effet, à mesure qu’ils appro-
chaient > il était facile de découvi ir cju^ ce n’clait point une carav ane , ma s quelque grand personnage, le gouverneur d’une province au moins, qvn voyageait suivi d’une nombreuse escorte de cavaliers et de valets, et dans toute la pompe et l’éclat ordinaire en ces occasions.
Mon cœur bondit en les voyant, car
c’était une bonne occasion de me sauver. Si je pouvais approcher assez pour cire fait prisonnier, sans exciter les soupçons de mon maître, je me trouvais en sûreté ; et quoique je pusse être d’abord bien maltraité, cependant je me liais à mon éloquence pour faire croire à mon histoire. En conséquence, je dis à Aslan : « Approche ns; » et sans attendre sa permission, je poussai mon cheval en avant. Aslan me suivit dans !’intention de m’arrêter ; mais nous n’eûmes pas plutôt passé la petite élévation derrière laquelle nous nous étions cachés ?
que nous nous trouvâmes exposes
a la vue des voyageurs , a peine éloignés d’une portée <te fusil. Aussitôt que nous fûmes découverts, six ou sept de leurs Meilleurs cavaliers se détachèrent du r estedu corps, et coururent sur nous de toute la vitesse de leurs chevaux. Nous
fions retournâmes pour fuir. Autant Aslan pressait son cheval, autant je retenais le mien ; et par celte manoeuvre, je fus bientôt atteint et pris. Etre renversé de dessus mon cheval, volé de lhes cinquante ducats, dermes rasoirs
et de tous mes autres effets, fut l’affaire
de quelques secondes ; et quoique j^as durasse mes nouveaux propriétaires
que je n’avais pas l’intention de les quitter , ils n'en persistèrent pas moins â
me lier les bras derrière le dos, avec
mon propre schall, qu’ils m’arrachèrent à cet effet. Ainsi garotté, et recevant des
coups de temps en temps , parce que je île marchais pas assez vite, je fus traîné devant leur chef, qui avait fait balte,
et que nous trouva lies entouré de se»
serviteurs.
A.ux attentions qu’on lui prodiguait»
et aux profondes inclinations qu’on faisait devant lui, je m’imaginai que ce devait être un personnage rojal •, et j’appris bientôt que je ne m’étais p» 5
trompé. On me donna plusieurs coup 5 sur la tête pour m’a, prendre qu’il fai' lait me prosterner devant un Shalizad^ 1 ou prince. Ou fil un grand cerele ; ^
ordonna qp’on me détachât ; et aussitôt que je mosentis libre , d’un seui bon^
me débarrassai de ceux qui m’enlou'
raient -, et saisissant le pan du manteau du prince, qui était à cheval, je m’é'
criai : Pctich Le Shahzadeh! protection du prince! Un des gardes s’élança a 11 devant de moi, pour punir mon audace 5
mais le prince ne voulut pas permeUT®
qu’on enfreignît une coutume sacrée; et me pr mi. sa protection. 11 ordonfl® ù ses gens de ne pas me molester, cl
u moi de lui raconter comment je 111 étais trouvé
1 étais.
Jetombai àgenoux; elbaisanl la terre, le racontai mon histoire le plus brièvement possible. Pour corroborer tout ee que j’avais dit, j’ajoutai que s’il voulait ordonner à ses cavaliers d’attaquer *e parti des Turcomans qui étaient encore près de nous, ils pourraient délivrer le poete du roi, avec deux autres Persans, qui étaient prisonniers entre
leurs mains, et qui confirmeraient tout • ce que je venais de dire.
Je n’eus pas plutôt achevé, que les cavaliers qui avaient poursuivi Aslan-Sul-
tan revinrent avec l’air effrayé , jurant
par Aîi et parla tète du roi, qu’uu corps immense de Turcomans, fort de mille hommes au moins , marchait sur nous , et que le prince devait se préparer à combattre. Vainement je leur affirmai
tju’iis n’etaiei^que vingt, personne ne Voulut me «roirc ; je lus traité comme
placé dans la situation où
l,n Espion et un menteur; et tous dirent que si les Turcomans les attaquaient, ils me mettraient à mort sur - le - champ. Alors, on semil en marche, d’un bon pas, regardant de tous côtés si on appereevait l’ennemi ; toutes les physionomies trahissaient cette crainte , que le seul nom de Tu i coman excite dans toute la Perse.
On m’avait pris mon cheval, et on me permit démonter sur une mule de bagage, où j’eus le temps de réfléchir sur ma misérable destinée et mon triste avenir. Sans un seul dinar dans ma poche , sans amis, je ne voyais de\ant moi que la misère et la faim. Je n’étais pas encore devenu assez bon musulman pour profiter des consolations de la prédestinée, et jegémissais hautement sur la folie qui causait la misère où j’étais réduit. Le tendre patriotisme qui dominait toute mon âme -, quand j’étais esclave des Turcomans, m’abandonna entièrement, cl je
maudis à haute voix ma f#irie.
Vous dites que Yous^ètes musul-
,T »ans, disais-je à ceux qui m’entouraient!
^'ous n’avez pas-même les sentimens d’un chien. Que dis-je, un chien ? vous ^tes pis que des chiens de chrétiens.
LesTurcomans sont des hommes, comparés à vous. »
Et quand je vis que ce langage ne faisait que me rendre la risée de mes auditeurs, j’essayai le pouvoir delà prière.
" Pour l’amour de L’ImânHossein, pour l’amour du prophète , par les âmes de
v os enfans, pourquoi traitez - vous un étranger de cette manière? Ne suis - je
Pas musulman comme vous? Qu’ai-je
^it que je doive dévorer avec douleur?
*1 ai cherché un refuge parmi vous cornue ami, et vous me repoussez comme ei iïiemi. »
Tout cela ne me valut aucune conso- *tion. Il n'y eut qu’un vieux muletier , ^mmé Ali- Kalir, qui venant d’allumer pipe d’eau, me la donna en disant :
1 Mon fds, toutes leschoses de cemonde,.
s °tu dans la main de Dieu. » — Puis me t. i. G
( irô )
montrant la mule sur laquelle j'étais , il ajouta : « Si Dieu avait fait cet animal blanc , Ali -’Katir pourrait - il le rendre noir? Un jour il se nourrit de blé , le lendemain il ne broute que des épines.
Pouvons-nous lutter contre le sort?
Fume ta pi pe et sois heureux maintenant; remercie Dieu qu’il ne t’arrive pas pire.
Hafiz disait : Considérez comme gain , chaque moment de plaisir dont vous jouissez : qui peut répondre de l’issue d’un événement ? »
Ce discours du muletier me calma un
peu; et comme il s’aperçut que j'étais \ ersé dai s Hafiz, autant que lui, et que je
paraissais assez disposé à recevoir ses consolations,il me traita avec beaucoup
de bienveillance , et me fit partager ses
repas pendant le reste du voyage. 11 m’appril queleprince entre les mains duquel j'étais tombé, était le cinquième fils du sliab, qui venait tout récemment d’être
pçcmu au gouvernement de la province de Khoi assan, et qu’il était maintenant
en route pour Meshed , siège de son autorité. Son escorte était plus nombreuse qu’il n’est d’usage en semblables occasions, à cause de l’état offensif que présentait la frontière turcomane \ et on disait qu’il avait des instructions positi¬
ves pour poursuivre vigoureusement ce peuple, dont il devait envoyer à Téliran le plus de tètes possible , pour qu’on les empilât devant la porte du palais du sliab ; et vous pouvez vous regarder comme très-heureux, ajouta lemuletier,
qu’on n’ait pas détaché la vôtre de vos épaules. Si vous eussiez été blond , avec
dé petits yeux, et sans beaucoup de barbe, au lieu d’être brun, comme vous l’êtes ,
vous auriez certainement ele mis à mort, et votre tête salée aurait passé pour celle
d’un Turcoman.
Lorsque nous arrivâmes le soir à l’endroit où nous devions nous reposer (c’était un caravansérail isolé et presque en ruines, situé sur les bords du désert), je résolus de chercheràme faire adme-
tre devant le prince et de tâcher qu’on me rendît mes cinquante ducats,' mon cheval et mes armes , que je ne me fis point scrupule de réclamer comme m’appartenant, nonobstant une certaine petite voix intérieure qui me disait qu’un autre y avait peut - être tout autant de droits quemoi. J’épiai donc l’occasion de m’offrir au prince, juste avant la prière du soir. Il était assis sur un tapis que l’on avait étendu sur la terrasse du caravansérail , et appuyé' sur des coussins. Avant que ses officiers eussent eu le temps de me frapper pour m’écarter , je m'écriai : 4rzi darum , j’ai une supplique à faire. Sur quoi il m’ordonna d’approcher , et me demanda ce que je voulais. Je me plaignis du traitement que j’avais reçu de ceux de ses gens qui m’avaient pris d’abord , et lie ce qu’ils m’avaient volé mes cinquante ducats j je le priai aussi de me faire rendre mon cheval et mes armes. Il s'informa iceuxqui l’entouraient, quels étaient
le* hommes dont je me plaignais; et lorsqu’on lui eut dit leurs noms, ils les envoya chercher par son premier piqueur de tentes, qui les lui amena.
Aussitôt qu’ils parurent (car ils étaient deux), je reconnus les agresseurs, et j'affirmai au prince que c’était bien eux qui m’avaient volé.
•— « Fils de chiens, leur dit-il, où est l’argent que vous avez volé à cet homme ? »
— « Nous n’avons rien pris, répondirent-ils aussitôt. »
— « Nous le verrons bientôt,reprit le
prince. Appelez les ferash , dit-il à l’un de ses officiers, et qu’on frappe ces drôles sous la plante des pieds jusqu’à ce qu’ils rendent les cinquante ducats. »
On les saisit aussitôt , et quand leurs pieds furent en l’air, étroitement serrés
dans le ceps et qu’ils eurent reçu quelques coups, ils avouèrent qu’ils avaient pris
l’argent cl le rendirent. On le porta de suite au prince qui le compta avec un
grand sérieux, et le mellant sons les coussins sur lesquels il était couché, il renvoya les coupables et leur dit à haute voix: « Allez, on n’a plus besoin de vous. «J’étais resté la bouche ouverte, espérant qu’on allait me rendre mon argent, lorsque le maître des cérémonies me prit par les épaules et me poussa dehors. Je m’écriai : «Et mon argent, où est-il ? »
— « Que dit-il, demanda le prince ?
Donnez-lui le soulier, s’il parle encore.»
Alors , le maître des cérémonies , ôtant sa pantouflle verte à talon, me frappa sur la bouche avec lefer, en disant : « Osezvous parler ainsi au fils du roi ? Allez en paix, et ouvrez les yeux, ou on vous coupera les oreilles.» Etdceettemanière je fus traîné avec violence hors de la présence du prince.
Je revins dans le plus grand désespoir, auprès démon muletier, qui ne parut pas du tout surpris de ce qui était arrivé.-Il me dit : « Que pouviez - vous
attendre de plus ? Après tout , n’est-ce pas un prince ? Quand lui , ou tout autre homme puissant s'empare d 7 une chose, pensez-vous que ce soit pour la rendre jamais? Vous pourriez aussi bien exiger qu’une nulle vous rendit une bouchée d'herbe fraîche, quand une fois elle la tient dans sa bouche 5 qu'un prince vous rendit l’argent qu’il tient une fois dans scs mains. »
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