‹ Hajji Baba (volume 2)Chapitre 37 sur 50 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Hajji Baba, dans sa détresse, devient saka ou

porteur d’eau.

Nous arrivâmes à Meshed comme nous le devions, et le prince fit son entrée solennelle au milieu du bruit de la parade et delà confusion qui accompagnent ces

sortes (le cérémonies. Je me trouvai seul* dans une ville étrangère, éloigné de mes amis , sans la moindre créature à qui j e pusse demander des secours, sans même avoir une paire de rasoirs pour me consoler. Récapitulant tout mon avoir , je aïs qu’il consistait en cinq lomautis que j’étais parvenu à soustraire du sac que j’avais volé dans le caravansérail, et que j’avais mis dans la doublure de mon bonnet ; un habit de laine brune, une jacquetlcde peau de mouton , une chemise, un pantalon et une grosse paire de bottes. J’avais vécu aux. dépens du muletier, tant qu’il avait joui de la ration de vivres, qu’il recevait chaque jour pendant qu’il avait été attaché à la suite du prince j mars maintenant que lui et s<s mules étaient remerciés , je ne pouvais pas espérer qu’il continuât de me nourrir. Je pensais à reprendre mon ancienne profession; mais, qui aurait voulu confier sa gorge à un homme qui avait l a réputation d’espion des Turcomans ■

D’ailleurs, quoique je pusse acheter des rasoirs, mes moyens ne suffisaient pas pour prendre une boutique , et j’étais décidé à ne pas travaillera la journée.

Mon ami le muletier, qui connaissait les vues et les moyens de Meshed,me recommandait vivement de me faire saka

ou porteur d'eau. « Vous êtes jeune et fort, disait-il ; vous avez une bonne voix, et vous engagerez les gens à boire par un cri harmonieux. Vous avez d’ailleurs

un grand talent pour causer et mentir, et pour rire à la barbe des gens. Le nombre des pèlerins qui viennent à Mes-

he l pour y faire leurs dévotions à la tombe de l’Imân est très-grand ; et la charité étant un des principaux instrumens dont ils se servent pour gagner le salut de leurs âmes, ils donnent généreusement à ceux qui leur promettent une meilleure récompense. Vous pouvez vendre chaque coup au nom et pour l’amour de l’Imân Hossein ; car il est,

vous le savez, le saint favori de tous les

sectateurs d’Ali. Offrez toujours gratis ; mais soyez bien sûr de tenir l’argent

dans votre main avant de rien verser ; et lorsque votre chaland aura bu, dites avec une grande emphase : «Paisse votre > breuvage vous être propice! Puisse le » saint Imân vous prendre sous sa pron tection! Puissiez-vous ne jamaissoufïrir » lasoif du bienheureuxliossein! » et tant d’autres discours semblables, que vous devrez chanter si haut que tout le monde vous entende. Enfin vous pourrez dire tout ce que vous voudrez aux dévots qui viennent de plusieurs centaines de parasanges, pour dire leurs prières, car il vous croiront. J’ai moi-même été saka à Meshed , et je connais le métier. Il m’a mis en état d’acheter une couple de mules , et de devenir l’homme que ous voyez. »

Je suivisl’avisdemon ami. J’employai mon argent à acheter un seau en cuir armé, d un robinet de cuivre , que J e portai sur mon dos ? avec une tasse brü"

lante. Après l’avoir rempli J’cau et ravoir laissé imbiber pendant quelque temps pour chasser la mauvaise odeur | du cuir , je sortis pour me rendre droit à la tombe, où je commençai aussitôt mon commerce. Le cri que j’adoptai fut :

L « A l’eau ! à l’eau ! au nom de l’Imân Hossein , à l’eau ! » Je chantai cela de toute la force de mes poumons ; et comme j’avais étudié sous la tutelle du

muletier, deux jours d’avance, j'étais sûr de m’en acquitter aussi bien que les plus anciens du métier. Aussitôt fine je parus, j’attirai l’attention des autres sakas, qui semblaient mettre en doute si j’avais le droit d’exercer la meme profession qu'eux . Lorsque je me montrai au réservoir pour y puiser de l’eau, ils me cherchèrent querelle , et l’un d eux s’efforça de me pousser dedans, mais iis me trouvèrent décidé. Ma résolution étant appuyée par des membres forts eL agiles, ils s’en tinrent ÿux injures,- et comme j avais pour moi la langue , je fus

bientôt le maître, et finis par leur ïmpo'

ser silence. La nature, en effet, sembla' 1 m'avoir destiné au métier de saka. J c vantais l’eau que je venais de puiser dans un réservoir dégoûtant , comin c sortie d’une source creusée par Ali eJ^ personne , égale à celle du puits saci’ e deZe /72 Z cw , et provenant du fleuve qi" coule dans le paradis. 11 est inconce' vable combien on la goûtait, et ce que je reçus d’argent pour la donner gratis- J’étais toujours aux aguets, pour décoU' vrir quand une nouvelle troupe de pèlerins arriverait ; et avant même qu’ils fussent descendus de leurs mules, tout couverts de la poussière delà roule, et heureux d’avoir échappé aux Turco* mans, je leur offrais, au nom du pro- •phète, un breuvage rafraîchissant, en leur rappelant que , puisque c’était I e premier acte de dévotion qu’ils remplis' saient en arrivant à Meshed , par reconnaissance envers la providence qui l cS avait fait arriver heureusement, ils

'aient me récompenser avec générosité j il était rare qu’on ne suivît pas mes

c °nseils.

La commémoration etc la mort d’IIos- * e in, si religieusement célébrée par toute

5 Perse, approchait; et je résolus de me lettre en état de paraître sous Ilia bit porteur d’eau, qui, le dernier jour la fête (jue l’on considère comme le

l^lus sacré, joue un rôle si grand dans a tragédie. Cette prouesse devait avoir en public devant le prince, sur la Scande place de la ville ; et j’espérais re- 'ifer une grande réputation et beaucoup ^argent du tour de force que je me Proposais de faire. Il consistait à porun immense seau d’eau sur mon

\ en faisant tous les mouvemens nécessaires. J’avais un rival qui avait rem- M cette tâche à la fête précédente; jnais diurne le seau que je devais avoir, contait beaucoup plus d’eau qu’il n’en aupu porter, mes droits à la faveur du Public n’étaient pas douteux. Cependant

on me conseilla de me tenir sur mes gardes, parce qu’il était d’un caractère jaloux , et qu il ne perdrait pas l’occasion de me faire affront, s'il le pouvait. Lorsque le jour arriva, le prince étant assis dans une salle, située au-dessus de la porte de son palais, et toute la population de la ville assemblée pour être témoin des cérémonies religieuses, je parus nu jusqu'à la ceinture, le corps ruisselant de sang, et marchant lentement sous le poids de mon seau immense.

Parvenu à la fenêtre où le prince était assis , j’attirai son attention par de grandes acclamations pour son bonheur et sa

prospérité. 11 me jeta une pièce d’or> et m’exprima qu’il était satisfait de la manière dont j’avais joué mon rôle. Dans

mon ivresse, j’engageai plusieurs petits garçons qui se tenaient exprès tout près de moi, à s’entasser dessus mon fardeau ?

ce qu'ils firent au grand étonnement d e la foule, qui m’encourageait par ses cris et ses applaudissentens. J’appelais enco^

un enfant, quand mon rival qui n’attendait que ce moment, s’élança sur moi, et monta lui-même par-dessus tous les autres , espérant sans doute m’écraser ; mais réunissant toutes mes forces, j’emportai mon fardeau au milieu des cris enthousiastes d’une multitude ébahie.

Quoique , dans la chaleur du moment, je. n’eusse éprouvé aucune douleur, quand je fus déchargé , je sentis que mon dos était cruellement écorché, et qu’il me serait désormais impossible de continuer le métier de saka. Je

vendis donc mon seau et mes autres ustensiles; et avec l’argent que j’avais gagné en vendant de l’eau , je me trouvai riche en comparaison de l’état déplorable dans lequel j’étais à mon arrivée à Meshed. Mon ami le muletier

liait parti, quelque temps avant la fête, ivec une caravane qui faisait route

pour Téhran, el je me trouvais privé de ses conseils. J’aurais pu demander justice pour la blessure que m’avait faite

mon rival, el le traîner devant le cadi ; mais je savais que, dans la loi mahométane, on n’impose pas de dommage pour une égralignure. Si j’avais eu quelque puissant protecteur qui poursuivît l’affaire pour moi, peut-être aurais-je pu obtenir une réparation - mais une misérable créature comme moi, inconnu et sans ami , n’aurait rien gagné , et peutêtre aurais-je couru la chance de perdre le peu d’argent que j’avais.

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