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était un homme d'un aspect singulier.
11 avait un gros nez aquilin, des yeux noirs et perçans, une barbe épaisse , et de crands cheveux noirs comme le
jais, qui tombaient sur ses épaules. Son bonnet pointu étail brodé, par tout, de sentences du Koran et de saintes invocations : la peau d’un daim rouge était attachée négligemment sur son dos, le poil en dehors; il tenait d’une main une lorgne baguette d’acier, qu'il portait ordinairement sur son épaule ; et de l’autre une cailebasse, suspendue par trois chaînes, et qu’il tendait chaque fois qu’il
daignait demander l’aumône aux passans. Il avait à sa ceinture de grosses
a g rafles en agate , desquelles pendait line énorme quantité chapelets à gros grains de bois. Il y avait quequ e chose de si bizarre dans In manière dont il s’agitait dans les rues et dans les b*' zars, tant de douceur dans ses parole et dans ses actions, qu’il inspirait un certain respect à tous ceux qui le voyaient-
J appris clans la suile que lont cela n’était que de l'affectation, pour se confirmer an caractère qu’il avait adopté; car lorsqu’il fumait mes pipes, s’il arrivait qu’il fùtseul avec moi, c’était l’être le plus naturel et le moins réservé. Notre connaissance devint bientôt une intimité; et il m’introduisit enfin à la connaissance de deux derviches comme lui, avec qui il vivait presque exclusivement. Ils m’engagèrent à les fréquenter. Il est vrai que cette intimité ne
convenait guère à mes vues, comme marchand de 1 1 bac ; car ils consumaient a eux seuls plus de mon bon tabac, que fout le reste de mes pratiques ensemble ; «lais leur société était si agréable, que je * fte pouvais résistera la tentation.
Un soir que nous avions fumé plus que de coutume, le derviche Sefer me dit : « Hajjî-Baba , un homme comme Vous n'est pas lait pour passer sa vie à Vendre de la fumée. Pourquoi ne deviendriez - vous pas derviche comme
nous? Nous ne taisons pas plus de cas de la barbe d’un homme que de la boue ; et quoique notre existence soit précaire, cependant elle est très-variée et très-oisive. Nous regardons le genre humain
comme notre gibier; nous vivons sur sa faiblesse et sa crédulité. D’après ce que j ai vu de vous , je pense que vous feriez honneur a notre profession, et qu’avec le temps, vous deviendriez aussi célèbre que le fameux sheikhSaadi lui-même. »
Les deux autres applaudirent à ce discours et me pressèrent d’entrer dans leur profession; je n’en étais pas indigne, mais j’alléguai mon défaut de connais¬
sances. « Comment voulez-vous, leur dis-je, qu’un homme aussi ignorant et aussi peu expérimenté que moi, puisse acquérir tout d’un coup la science né¬
cessaire a
un derviche ? Je sais lire et
écrire, il est vrai ; j
’ai lu leKoran et sais
presque Hafiz et Saadi par cœur. Kn outre, j’ai lu une grande partie du Shah Nameh de Ferdousi ; mais passé cela , j c
ne sais absolument rien. — Ab! mon ami, dit le derviche Sefer, vous connaissez bien peulesderviches, et encore moins le genre humain. Il ne faut pas une grande science pour faire un derviche : l’assurance est la première qualité. Avec la cinquantième partie des connaissances dont vous venez de parler, et une portion ordinaire d’effronterie, je vous promets que, non-seulement vous disposerez de la bourse, mais encore de la vie de vos auditeurs. Je suis
devenu prophète par impudence ; par
impudence j'ai fait des miracles, par impudence j’ai rendu un mort à la vie,
par impudence, enfin je mène une vie fort aisée , et je suis craint et respecté de ceux qui, comme vous, ignorent ce que sont les derviches. Si je voulais m’en
donner la peine, et courir les mêmes risques que Mahomet, je pourrais devenir aujourd’hui un tout aussi grand prophète que lui. Il me serait facile de couper la lune endeux avec mon doigt,
comme il l’a fait, pourvu ([lie j’aie ga*
gné, préalable moiii ,1a confiance de mes auditons; et l’impudence ferait cela , et bien d’autres choses encore , si elle était exercée à propos. » Lorscpie le derviche Sefcr eut fini de parler, ses compagnons applaudirent ; et ils me racontèrent tant d’anecdotes curieuses et de tours de force qu’ils avaient faits, que je désirai beaucoup connaître davantage ces hommes extraordinaires, lis me promirent de me conter chacun son histoire dans notre première entrevue,
et me recommandèrent beaucoup de diriger mes pensées vers une vie plus honorable et plus pleine de jouissances,
que celle d’un marchand de fumée falsifiée, d’un vagabond.
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