CHAPITRE XI
Histoire du derviche Sefer, et de deux autres
derviches.
Nous nous trouvâmes réunis de nouveau, à quelques jours delà, chacun avec une pipe à la maiq. Nous nous assîmes, le dos appuyé conlre la muraille,
dans une chambre dont les fenêtres don-
naientsqrunpetitcarré plantéde fleurs; et le derviche Sefer, comme le chef reconnu de notre société, commença son histoire dans les termes suivans :
((Je suis fils du Luli Bashi, ou premier bouffon du prince de Shiraz, et d'une célèbre courlisanne, nommé Tanus ou le Paon : je vous laisse à imaginer quelle éducation je reçus avec de tels parens.
Les principaux compagnons de mon en-
^Qce furent les singes et les ours appar-
tenant ;wrnon père et «à ses amis ; et c’est peut être aux tours nombreux dans lesquels on les instruisait, et à la facilité avec laquelle ils apprenaient, que je suis redevable du talent de miiüe, nui m’a
été si utile dans ma vie. A quinze ans, j’étais un lûti accompli ; \e mangeais du feu, lançais de l’eau, et faisais toutes sor-
tes détours de passe-passe. J’aurais probablement continué de prospérer dans celle profession, si la lille du général de l’artillerie à chaméaux Mit prince, n’était devfenüe amoureuse de moi, en me voyant danser sur la corde tendtte en
présence de la cour, à la fête du nouvel art. Un jeune conducteur de chameaux, sous les ordres du général, avait line soeur qui servait dans son harem. 11 était
mon intime ami, et sa sœur lui apprit l’effet que ma vue avait produit sur s»
maîtresse. J’allai aussitôt trouver un mirza ou écrivain, qui demeurait sous un petit hangar dans un coin du bazar, et le priài dé m'écrire un billet doux, avec jmtant d’encre rouge qu’il serait possj'
b le, et dans le style le plus ampoulé qu’il pourrait tirer de son imagination. Rien ne pouvait être plustfedicace que cette composition ; car, dès les premiers mots, elle faisailsavoirà ma maîtresse que j'étais mort, et que le fèu de ses yeux en était la cause, que ses yeux avaient rôti mon coeur. Nonobstant cette assertion, je hasardai de dire à la fin, que, comme je ne l’avais jamais vue, j’espérais qu’elle trouverait les moyens de m’accorder un mo-
ment d’entretien. Dans la joie de mon coeur, en prenant celte lettre, je dis à l'écrivain , en grande confidence, quelle femme était ma maîtresse ; et il ne fut
sect
dans l’espoir d’être récompensé largement de sa peine, il alla aussitôt instruire le général de ce qui se passait. Letife d’un luti bashi oser jeter les.ycux sur la fille de Zambdrckchi - Bashi ; c’était un crime
'^pardonnable ; et comme celui ci avait beaucoup d’influence à la cour, il obtint 1 ordre de me faire sortir à l’instant de
Shiraz. Mon père ne voulait pas encourir le déplaisir du prince; et ma célébrité croissante lui faisant craindre que je ne devinsse bientôt son rival dans sa profession, il pressa mon départ plutôt qu il ne le retarda. Le matin du’jour où j’allais quitter Shiraz, pendant que je fai-' sais mes adieux à mes amis les singes, les ours et autres animaux sous son obéissance, il me dit : « Sefer, mon fils; je serais fâché de me séparer de vous, si je n’étais, persuadé qu'avec l’éducation que vous avez reçue et le singulier avaniage que vous avez eu de vivre presque constamment dans ma société' et celle de mes
bêtes, il est impossible que vous ne réussissiez pas dans le monde. Je vous donne maintenant ce qui vous assurera une fortune rapide; je vous donne ma première guenon, la plus accomplie de son espèce; failes-vous-en une amie pour vous-même, et aimez-la à cause de moi :
j’espère qu’avec le temps vous atteindre 2
à la hauteur à laquelle votre père est par*
venu maintenant. » En disant ces mots, il plaça l’animal sur mon épaule; et ainsi accompagné, je quittai le toit paternel.
» Je pris la route d’Ispahan d’assez mauvaise humeur, car je ne savais trop •si je devais être satisfait ou fâché de ce changement dans ma position. Un singe et l’indépendance étaient certainement des choses délicieuses ; mais quitter mes camarades et les lieux qui m’étaient si
chers depuis mon enfance, et surtout renoncer à cette belle inconhue que mon imagination m’avait peinte parée d’autant d’attraits que shireen elle-même; tout cela me paraissait si triste que, lorsque j’eus atteint la hutte du derviche au Teng allak Akbar , mon esprit était tombé dans le plus grand abattement.
Je m’assis sur unq pierre, près de la hutte, mon singe à mon côté ;.et je cédai à ma douleur en répandant un tordent de larmes , et criant : ah fValii !
Q h Jf’alii ! du ton le plus piteux.
» Mes cris firent sortir le derviche ; et
lorsqu’il eutentendu mon histoire, il m’invita à entrer dans sa hutte, où je trouvai un autre derviche, d’un extérieur
beaucoup plus imposant que le premier.
Il était vêtu à peu près de la même manière que je le suis à présent ; en effet r le bonnet que je porte était le sien, mais il avait dans le regard une mobilité vraiment imposante.
» Il parut frappé d’une idée soudaine en me voyant entrer avec ma guenon.
Après s’êlré entretenu en particulier avec l’autrfe derviche, il me proposa de m’accompagner à Ispahan , promettant qu’il aurait pour moi'des égards, et que, si je me conduisais bien , il me mettrait en chemin de faire ma fortune. J’acceptai volontiers; et après que le derviche de la
bulle nous eut donné une pipe à fumer, nous partîmes, marchant d’un bon pas , et sans beaucoup parler pendant quel" que temps. Le derviche 13ideen,(caf c était son nom) , commença enfin à me questionner beaucoup sur ma vie pas-
sic; et il parut charmé lorsquejeliw eus
ilit quels étaient mes talens. Il s’étendit
alors sur les avantages qui accompagnent la vie d’un derviche, prouva quelle était supérieure à celle d’un lirti, et linit par me persuader'd’embrasser sa profession.
Il me dit que si je voulais le regarder comme mon maître , il m’apprendrait tout ce qu’il savait j et il m’assura que ce n’était pas une petite affaire, d’autant plus qu’il passait pour le derviche le plus accompli de la Perse. 11 me parla <le magie et d’astrologie, et me donna diverses recettes pour faire des charmes et des sorts, pour servir dans toutes les occasions de lu vie, etdont la seule vente pouvait me procurer une fortune. Il m’assura que la queue d’un lièvre placée sous l’oreiller d’un entant, lui procurait du sommeil > et que son sanj* donné à un cheval, le rendait léger et lui donnait une longue haleine. L’œil et l’os du jarret d’un loup, attachés au col d un garçon, lui donnaient du courage ;
et une femme qui se frotterait de sa graisse, convertirait l’amour de son mari en indifférence : son fiel, employé delà même mari e re , produisait la stérilité.
Mais l’article auquel on attachait le plus de prix dans les sérails, était le kûs keftar, la peau desséchée d’une hyène femelle, qui concilie à la personne qui la porte sur elle, l’afFection de tout c.e qui.l’entoure. Le derviche Biden parla longtemps sur ce sujet et autres semblables , et finit par exciter un tel intérêt dans mon coeur , en mettant pour ainsi dire ma fortune sous les yeux , qu’enfin il bazarda de me faire une proposition qu’il
jugeait facilement devoir m’être désagréable.
« Séfer, me dit-il, vous ne connaissez pas le trésor que vous possédez dans cette guenon ; je ne dis pas tant qu’elle sera vivante, mais morte. Si elle était morte, j’en extrairais de tels ingrédient pour faire des charmes, qu’ils seraient vendus au poids de l’or dans le baron
du shah. Il faut que vous sachiez que le foie de guenon , et seulement de l’espèce de celle que vous avez, ne manque pas de ramener l’amour de l’objet que l’on désire,.à la personne qui le possède.
Ensuite la peau de son nez, si on la porte au col, est un préservatif assuré contre le poison : et les cendres de l’animal lui-même , brûlé à petit feu , prises intérieurement, donneront toutes les qualités du singe, la ruse, l’adresse et le talent d’imitation. » Alors il me proposa de tuer la guenon.
« Je lus sans contredit très-alarmé de celtg proposition. J’avais été élevé avec ma guenon ; nous avions jusqu’à présent supporté ensemble Te bonheur et l'adversité ; et l’idée de la perdre d’une manièreaussi barbare était au-dessus de mes
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forces. J’allais faire un plat refus au derviche , lorsque je remarquai que sa
physionomie qui jusque-là avait été j» ra cieuseet ouverte, avait pris l’expression <l’une véritable rage. Craignant qu’il ne
la;re ,
prit de force cc que je ne pouvais défendre , je consentis., avec toute la répugnance possible , à l'exécution de son projet..Nous nous écartâmes donc de Ja route ; et ayant trouvé un vallon soli—
s ramassâmes un peu de chaume sec et de petit bois, et allumâmes du feu au moyen d’un morceau d'acier et d’une pierre que mon compagnon portail sur lui. Il prit ma pauvre guenon ; et sans plus de cérémonie , il lui donna la mort. Ensuite il la disséqua, et en ayant extrait le foie et la peau du ne*, il la brida sur le bûcher qu’il avait dressé. Lorsque tout fut fini, il eij recueillit soigneusement les cendres, les
mit dans un coin de son mouchoir;
et nous continuâmes nplre route.
« Nous arrivâmes à Ispalian ; et je changeai ceux de mes Yêt'emens qui appartenaient au costume d’un lûli,pour l’habit des derviches : epsuite nous continuâmes jusqu'à T» bran. L’arrivée de
mon maître y produisit up grand eilet;
el on ne sut pas plutôt qu’il était dans la ville, que toutes sortes de‘gens vinrent en foule le consulter. Les mères
voulaient préserver louis epfans contre l’oeil du’ mal ; les épouses demandaient des charmes contre la jalousie de leurs maris ; les guerriers des talismans pour les préserver d’aucun mal dans les batailles ; mais les femmes du sérail du roi étaient ses principales pratiques.
Leur demande la plus pressante était
quelque charme puissant qui leur assurât l’attention du i’oi. La collection des
matériaux que le derviche Bideon s’était procurée à cct effet, élaii copieuse. Il avait des poils de lynx, l’épine du dos d'un hibou, el de la graisse d’un ours
préparée de diverses maniérés. 11 vendit à J’une des femmes, que son âge avancé rendait plus inquiète que les autres , le foie de la guenon, en lui assurant qu’aussilôt quelle paraîtrait, pourvu qu’elle* le portât sur elle, sa majesté la distinguerait entre ses rivales.
A une autre qui se plaignait de n’être jamais en faveur , et«le se voir trompée dans ses tentatives pour attirer l’attention du roi, il administra une portitm des cendrçs de la guenon ; et il donna a une troisième qui avait besoin d’un
charme pour effacer les rides, un onguent qui, appliqué ' méthodiquement, pourvu qu’elle s’abstint de rire, ou de contracter d’aucune manière les muscles de son visage, devait lui faire paraître la peau extrêmement unie.
» J’étais initié dans tous ces mystères ; et je prenais part à ses fraudes toutes les fois que mon maître avait besoin de
faire quelque chose de surnaturel pour soutenir son crédit, si par hazard ses charmes ne servaient visiblement arien.
Mais, quels que fussent les profits résultant de son travail ou des dépouilles de mon singe,-lui seul était le gagnant, je ne touchais jamais un gliaut.
» Je suivis le derviche Bideen dans diiférens pays, où- nous pratiquâmes
notre^rt : tantôton nous adorait comm* des saint?, et tantôt on nous jetait des pierres comme à des vagabonds. Comme nous voyagions toujours à pied, j’eus occasion de voir toutes les.placer dans le plus grand détail. Nous allâmes de
* Téhran à Constantinople, et de celte capitale au grand Caire, en passant par Alep et Damas. Du Caire, nous nous montrâmes à la Mecque et à Médine ; et
nous étant embarqués à Jedda, nous mouillâmes à Surat, dans le Guzerat, d’où nous nous rendîmes à pied, à Lahore et à Cachemire. <
i) Selon sa coutume, le derviche cher-
cha à tromper les habitons de cette der- .
nière ville ; mais ils étaient trop éclairés pour nous, et nous fûmes obligésde nous sauver sans bruit et en grande disgrâce.
Nous nous fixâmes à Hérat, où nous fûmes dédommagés de l’échec éprouvé à Cachemire , par la crédulité des AfFglians qui étaient assez bons pour croire tout ce que nous leur disions. Mais
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comme le derviche dressait un plan a a moyen duquel il devait passer pour prophète, et que nos machines à opérer des miracles étaient presque complètes , celui qui avait promis une éternelle jeunesse à des milliers d'individus, paya enlin lui même, sa dette à la nature. Il’ s’enferma dans une petite hutte située sur le sommet d’une montagne , près Hérat, où nous fîmes croire aux bonnes gens qu’il ne vivait que de ce que lui apportaient les gins et les petis. Mois,
malheureusement il moulut d’indices-
tion, après avoir mangé plus d’agneau rôti et de confitures que son estomac n’en pouvait supporter. Pour mon' propre crçdit, je fus obligé de dire que les gins, jaloux de ee que nous autres rnoilels jouissions delà société d’un être aussi merveilleux, l’avaient enflé de nourriture céleste à un tel point, que son âme ne trouvant plus de place, avait été obligée de sortir de son corps, et qu elle avait été emportée ‘«au cinquième ciel
par un fort vent du nord , qui soufflait alors. J’essayai de leur faire croire que ce Vent qui dure cent vingt-sept jours pendant les mois d’été, et sans lequel l%s habitans mourraient presque de chaleur , était un miracle opéré par le derviche en leur faveur, comme un dernieç présent qu’il leur faisait à eux et à leurs
descendans à tout jamais. A la vérité , les vieillards qui se rappelaient d’avoir senti ce vent depuis leur enfance., étaient incrédules ; mais leur témoignage n’eut <pie peu de poids en Comparaison de l’iniluehce que nous avions acquise. 13ideen fut enterré avec les plus grands honneurs, et le prince d’ttérat lui-
même, Eshek-Mirza, prêta son épaule
pour porter son cercueil à la fosse.
Quelques-uns des plus pieux des Afî- &hans lui élevèrent un mausolée, qui est
devenu depuis un but de pèlerinage Pour tous les pays voisins.
» Je restai à Ilérat quelque temps a pves la mort de mon compagnon, pour
jouir des avantages qui ne pouvaient manquer de m’arriver, comme ayant été l’ami et le disciple d’un personnage d’une aussi haute réputation; et je n'eus pas à me repentir de ma résolution.
vendis mes charmes a des prix élevés.
J’amassai encore une somme considérable par la vente des poils de la barbe de mon défunt ami, et les rognures de ses ongles , qùe j’assurais à mes chalands avoir soigneusement recueillies pendant sa retraite dans les montagnes; quoiqu’en effet le tout provint de moi seul.
Lorsque j’eus assez vendu de ces reliques pour Faire une barbe respectable, et une
quantité d’ongles proportionnée, je sentis que si je persistais dans ce trafic, malgré l’extraordinaire crédulité des Afghans, je pourrais un jour être découvert comme un trompeur. Je partis ; et après avoir voyagé dans différentes parties de la Perse, je me fixai enfin , pour quelque temps, au milieu des Hezareht tribu considérable qui vit en grande par-
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tie sous des tentes , dans les plaines situées dans le pays plat entre Caboul et Candahar. Mes succès dans cette contrée passèrent presque mes espérances j car je mis en pratique ce que le derviche Bideen avait projeté à Hérat, et me montrai sous le caractère de prophète. »
Ici le derviche Sefer, mettant sa main sur l’épaule du, derviche qui était assis près de lui, continua : « Mon ami que voici,futmon complice en cetteoccasion; et il se rappelera avec quelle adresse nous parvînmesà faire croireau xlfezar ch que nous possédions un chaudron toujours plein derizbouilli, miracle que les plus incrédules même ne manquaient
pas de croire, tant qu’ils en avaient leur part. Je suisle célèbre Hazret Ishan, celui dont vous avez tant entendu parler depuis peu à Khorassan ; et quoique mon sacré caractère ne fût pas toujours à l’épreuve des attaques que lui firent le* armes du shah, cependant je le con-
( tW*)
servai assez long-temps pour tirer du zèle et (Je la crédulité de mes disciples, de quoi me mettre en état dépasser le reste de ma vie clans l'aisance. J'ai vécu pendant quelque temps à Meshedj et il n’y u qu'une semaine que nous avon* tâché d’opérer un nouveau miracle, celui de rendre la vue à une filleaveiigle ; aussi, semmes-nous maintenant en grande vénération. »
Ici le derviche Sefer termina son hia-
loire, et dit à son voisin de raconter la sienne.
Ce derviche était celui qui avait été son complice chez les Ilezureh : il COBDc menca comme il suit :
u Mon j èrè était uu homme de loi célèbre, de la ville de Kom , jouissant d?
la réputation de dire ses prières, défaire
ses ablutions et d’observer les jeûaaf plus régulièrement qu’aucun homme eP Perse : enfin, celuii la crème des shtah*
et le modelé des musulmans. Il avait plusieurs (ils, et nous lûmes élevés da®*
la pratique la plus rigoureuse des exercices exlérjems de notre religion. L 3 l igueur et la sévérité avec laquelle fin
* nous traitait, était combattue de notre part parla ruse et ia dissimulation. Ces qualités se fixèrent graduellement dans nos cœurs; et sans considération pour notre fortune, on nous désigna de bonne heure comme une bande d’hypocrites , et comme les plus effrontés .menteurs et les plus grands voleurs de notre pays.
Moi, en particulier, je l’éta s au point que je devins derviche pourma propre défense ; et je dois la réputation que j’ai acquise en cetu qualité, à l’heureuse
• circonstance dont je vais vous rendre compte.
t( j’étais à peine arrivé à Téhran , et ^ogé en face de la boutique d’un droguiste , que je fus appelé en toute bâte , par une vieille femmeq ni m’apprit que son maître le droguiste venait
jde se trouver tout-à-coup exl rémanent.
ma-ade d’avoir mangé plus qui! c'avait
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coutume ; que les médicamens qu’il avait pris n’avaient produit aucun effet, et que sa famille désirait essayer de quelque talisman : la vieille me pria * donc d’en écrire un qui convint à la situation du malade. Comme je n’avais ni plume, ni encre, ni papier, j’insistai pour aller dans son anderûm , ou appartement des femmes, pour le lui écrire: ce à quoi elle consentit. On me conduisit dans une petite cour carrée , et de là dans une chambre, où je trouvai le droguiste étendu par terre sur son lit. 11 était entouré d’autant de femmes que le lieu pouvait en contenir et toutes
criaient : Wahi , Walù ! au nom de Dieu, il meurt, il meurt! Les instrumens de médecine et de chirurgie étaient épars de tous côtés; ce qui prouvait qu’on avait tout tenté pour le tuer ou le sauver. On voyait sur une planche; le grand bassin qui avait contenu la po- • tion ordonnée; le long tube de verre, cet instrument de torture , était dans un
Coin; et parmi d’autres ustensiles y j’aperçus le médecin lui-même assis tranquillement à fumer sa pipe. Voyant que touslesmoyens humains avaient échoué, .
l’homme de l’artavait eu recours à ceux
• surnaturels, et venait de prescrire coin-
me dernière ressource, le talisman que mon sort voulait que j’écrivisse.Un nouveau derviche excitait de nouvelles espérances/ car je \is que je causais beaucoup de rumeur, aussitôt que j’entrai dans la chambre du .malade. Je
demandai du papier avec un air d’autorité, comme si j.’avais une grande conhancedansmes propres forces,quoiqu’on effet je n’eusse jamais écrit de talisman.
On m’en donna unfgrand morceau , qui semblait avoir servi d’enveloppe à* quelque drogue ; et on appôi-ta une plume et de l’encre. Ramassant alors toute la gravité dont j'étais capable, je griffojir>ai différentes figures bizarres qui contenaient çà et là les noms d’Ailah, Mahomet; Ali, Hassan et Ilossein , et tous
ltsimàps, en les plaçant dans diyprs anagrammes , et en substituant de temps en temps des figures aux lettres. Je le p'résenlai ensuite aveç )>eaucoup de cérémonie au docteur qui, après avoir demandé un vase et de l’eau , lava toute
récriture du papier dans le bassin , pendant que lés spectateurs faisaient des prières pour l'efficacité du précieux talisman.Le docteur cïitalors : «'An non 1
du prppljéjLe, (ailes prendre ceci au malade ; el si le sorl a décrété qu v il yjve^ les
noms sacres qu’il va avaler maintenant ,
le guériront ; sans ce£i , ni mon art , ni
celui d’aucun autre bomqn.e ne Pourront
jamais le sauver. » • •
» Le breuvage fut administré; et pendanl^juel(|ue temps, tous les yeux yeS' terent fixes su,r la. figure di> moribond > .comme si les assislans se fussent attendus a une résurrection subite. Il était reste quelques minutes sans .donner (uiclU 1 signe.de retour à la>ie ; lorsqu’à l’étoi 1 ' ïu-ment de tout le monde, à celui «V
* comme au mien , il poussa un gémissement, ouvrit les yeux, appuya sa'têle^ur son bras, et flui-f. par vomir (Tune manière qui eût fait honneur aux prescriptions fl’A.bu-Avicenne lui-
même, Jthifjii, il !>e rétablit.
»Dans mon ûrue, j’attribuai aussitôt ce changement à la drogue qui avaiL été enveloppée dans le papier, et qui, avec le goût nauséabonde de l’entre, avait produit l'effet-que nous venons de dire j mais j’eus soin de laisser croire aux spectateurs que la cure était lout-à-fait duç à la liante science et à l’écriture d’un homme de mon caractère et que sans moi, le droguiste serait mort.
» D’un autre oôlé, le docteur s’attribua tput le mérite dp cet heureux événe¬
ment ; cai aussitôt que le patient ouvrit les yeux, il s’écria : « Ne vous l’avais-je pas dit ? » Et à mesure que le breuvage Opérait, ilcr.iitinuait de se réjouir: « Là,
là , voyez l’elfiçacit,é de ma prescription !
sans moi, vous auriez vu mourir le dro»
guiste devant vous. »
» Cependant, je ne voulus pas lui permettre de continue», et je lui dis : « Si
vous êtes docteur, pourquoi ne l’avezvous pas guéri sans m’appeler ? Tenezvous en à vos vésicatoires et à vos saignées ; gardez - vous de vous immiscer dans ce qui ne vous appartient pas.
» M. le derviche, répoYidille docteur, je ne doute pas que vous ne puissiez écrire un très-bon talisman, et même le faire payer un bon prix ; mais tout le monde sait ce que sont les derviches; et 6i leurs talismans sont jamais utiles, ce
n’est pas leur sainteté qui en fait le mérite.
» De qui êtes-vous donc le chien, m’écriai-je à mon tour, pour me parler de celte manière, à moi qui suis le serviteur d’un prophète? Pour vous autres, docteurs, votre ignorance est proverbiale J vous la cachez en abandonnant au sort*
si par hasard le malade revient, alors, vous prenez tout l'honneur de la cure pour vous j s’il meurt, vous dites : Dieu l’avait décidé ainsi ; à quoi pouvaient servir les efforts des hommes? Allez, allez , quand vous aurez presque tué votre prochain malade, et que vousne saurez plus que faire, cnvoyez-moi chercher encore, et je confondrai votre impudente ignorance, en le guérissant comme je viens de guérir le droguiste.
— « Par ma tête et par voire mort, répondit le docteur , je ne suis pas homme à entendre pareilles choses de la bouche de personne, bien m<3ins encore de celle d’un chien de derviche. »
Et il se leva aussitôt, et s’approcha de moi dans une attitude menaçante, se servant de toutes les épithètes insolentes qu’il put trouver.
» Je lereçus avec les expressions d’un mépris orgueilleux, et nous en vînmes bientôtaux coups. Ils’allacha à mes cheveux, elinoiaprès sa barbe avec une telle t. t. 8
violence que nous nous arrachâmes mutuellement des poignées de poils. Nous mordions , et crachions et combattions avec furie, sanségard pour le malade ni les cris des femmes. La rumeur devint si grande, qu'elle se fût peut-être terminée par quelque chose de sérieux, si l’une des femmes n'avait couru sur nous , dans une grande agitation , en nous assurant que les officiers du darogah , ( les hommes de police) frappaient à la porte de la maison et demandaient d’où provenait tout ce tumulte.
» Ceci nous sépara ; et j’eus le plaisir de trouver tous les spectateurs de mon
coté ; car ils exprimèrent leur mépris
pour la science du médecin , dont le
seul objet était de tirer de l’argent sans
faire aucun bien à ses malades, tandis
qu'ils me regardaient comme un per',
sonnage divin qui, dans mon écriture
seule, possédais le pouvoir de guérir toutes sortes de maladies.
»> Le docteur voyant que les choses
( rp )
allàicnlmal pour lui, sortit sans bruit ou faisant la meilleure contenance possible ; mais avant Je quitter la chambre, il se baissa ; et ramassant, autant qu’il put en trouver , les poils Je sa barbe que l’avais arrachés, et auxquels il me a meme quelques-uns Je mes cheveux, il les brandit devant ma ligure, en disant:
« Nous verrons de quel coté seront les rieurs, quand vous serez conduit demain devant le cadi ; car la barbe vaut un
ducat par poil à Téhran, et je doute .qu’avec vos talismans vous puissiez acheter ceux que je tiens dans ma main. »
» Il était évidenl que, sa colcre une fois appaisée , le médecin n’effectuerait pas sa menace, par égard pour sa réputation ; de sorte que la crainte d’être traîné devant la justice ne me causa aucune inquiétude. Je ne m’occupai donc qu’à examiner le meilleur parti à tirer de l'heureuse circonstance qui venait d’arriver- Le bruit que le
droguiste, qui était le premier île Téhrau , se trouvant dans un état désespéré , avait été rendu à la vie par un derviche arrivé tout récemment, se répandit bientôt partout, et je devins l’objet de l’intérêt général. Je n’étais occupé du matin au soir qu’à écrire des talismans, que je faisais payer à nies pratiques selon leurs moyens ; et en peu de temps, je me trouvai possesseur d’une centaine de piastres. Malheureusement pour moi, je ne rencontrais pas tous les jours des droguistes mourons, et des papiers ayant servi d’enveloppes. Me trouvant réduit à vivre -Sur la réputation de Cc
seul miracle, réputation qu’à ma grande douleurje voyais diminuer chaque jour, je lis de nécessité vertu -, et me déterminant à parcourir toute la Perse, j e quittai aussitôt Tehran. Vers quelque ville que je tournasse mes pas , je ménageais si adroitement mon affaire, q uC
ma réputation précédait toujours mon arrivée. Le droguiste m’avait donné une
attestation par écrit , scellée de son cachet, qu’il avait été rendu à la vie par la vertu (l’un talisman écrit de rnn main ; et je le faisais voir partout où j’allais, pour fortifier la vérité des rapports que l’on avait fait circuler en ma faveur, «le vis maintenant sur celte réputation ; elle me supporte assez bien , quant à présent j mais chaque fais que je m’apperçois qu’elle commence ù baisser, je
Vais ailleurs. »
Ici le derviche cessa de parler.
C’était le tour du troisième derviche; d Commença en ces termes : « Mon lusl oire est courte, quoique je sois conteur 'le profession. Je suis fils d’un maître d’école qui , s’apercevant que j’étais doué d’une heureuse mémoire, me fit
1,r e el répéter la plupart des histoires,
^°nt notre langue abonde. Lorsqu’il
* l °uva qu’il avait meublé mon esprit
( } u n assortiment convenable, il me lança (I
ua n$le monde, sous l’habit d’un dervie .> pour débiter mes contes en public
aux auditeurs que ines talens pourraient rassembler autourde moi.
» Mes premiers essais ne furent rien moins qu’heureux. Mes auditeurs écoulaient mes histoires, puis s’éloignaient sans me donner aucun salaire pour mes
peines. Peu-à-peu j’acquis de l’expérience. Au lieu de me laisser entraîner *
comme cela m’était arrivé d’abord, par l’intérêt historique, je faisais une pause quand la catastrophe approchait, etalors je disais en regardant autour de moi '• «« O vous tous qui êtes présens, si vous voulez être généreux envers moi, je
vous dirai le reste! >t et je manquai*
rarement de ramasser une bonne poi' gnée de dinars de cuivre. Par exemple*
dans l’histoire du prince de Calhay ct
de la princesse de Samarcand , quand l’ogre Hezar Mun se saisit du prince
qu’il va le dévorer, lorsqu’il est suspe* 1 ' du dans la bouche de l’ogre, entre s e deux mâchoires ; que la princesse, l° u
échçvelée et éperdue, est à genou**
priant pour son salut ; que les officiers ’
saisisd’elïroi, abandonnent leurs lances .
e les chevaux reculent épouvantés ; 'pie le tonnerre gronde, et que l’ogre hurle; alors je m’arrêtais, en disant: * Maintenant, mes nobles auditeurs, ouvrez vos bourses, et vous apprendrez de Quelle manière miraculeuse le prince de Cathay coupa la tête à l’ogre ! » Par ces l'uses , je parviens à trouver ma subsistance dans la curiosité des hommes ; et
quand mon fonds d’histoires est épuisé
dans un endroit, je le quitte pour vova-
§ e r dans un autre, et j’y renouvelle mes htbeurs. »