CHAPITRE XII
^ a jji Kaba éprouve que la fraude ne demeure pas toujours impunie , même dan? cc monde. —1!
tail de nouveaux projets.
Ï-ËS derviches ayant ainsi achevé le
ec d de leurs aventures, je les remerciai
de l’amusement et de l’instruction qu’ils m’avaient procurés , et résolus ensuite^ d’,apprendre tout ce que je pourrais d’eux, a!in de devenir derviche moimême, au cas où je serais obligé de quitter ma profession. Le derviche Sefer m’instruisit dans tous les tours nombreux qu’il pratiquait, olin de passcraux yeux du monde pour un homme d’une extrême sainteté ; j’appris du second, l’art d’écrire des talismans ; et le conteur d’histoires m’apprit quelques-uns des contes dont sa tête était farcie j il me prêta ses livres , et me donna des règles générales pour conduire la curiosité d’un auditoire jusqu’à ce que ljargenl sorte insensiblement de toutes les poches.
Cependant, je continuais de vendre
mon tabac et mes pipes ; mais grâce ® mon intimité avec les derviches qui J'^ c consumaient mes prelils, j etais obl>n e de falsifier le tabac de mes pratiques beaucoup plus que de coutume : de sort 6 qu’elles n’aspiraient presque plus que I®
fumée du fumier, de la paille et des feuilles sèches.
Un soir (la nuit était close, c’était à peu près vers l’heure à laquelle on ferme les bazars), une vieille femme en guenilles, et qui paraissait accablée par l’âge, m’arrêta, et me pria de lui apprêter une pipe pour fumer. Elle était entièrement cachée par son voile, et ne prononça pas un mot de plus qu’il ne fallait pour se faire servir. Je lui donnai une de mes plus mauvaises mixtions : elle porta la pipe à sa bouche -, bientôt à sa toux plus qu’affectée, à ses crachemens et à ses exclamations, une demi-douzaine d’hommes vigoureux, et armés de longs fouets, vinrent fondre sur moi, me saisirent et ine jetèrent sur le dos. La prétendue vieille écarte alors son voile, eL je reconnus le mohlesib (i) en personne.
( i ) Le mohlesib est un officier qui parcourt la ville, pour vérifier les poids et mesures et la qualité des denrées,
« Enfin, misérable Ispahani , dit-il, jt:
t’ai attrapé ; toi qui empoisonnes depuis si long-temps les gens de Mesbed par tes abominables mélanges, lu recevras autant de coups sous les pieds que tes pipes l’ont rapporté de dinars. Apportez le felek (i), dit-il à scs gens, et
qu’on l’y laisse jusqu’il ce que ses ongles tombent. »
Mes pieds furent aussitôt introduits dans le fatal nœud coulant; et les coups se succédèrent si rapidement, que je vis bientôt les images de dix mille molitesibs mêlées avec dix mille femmes, dansant devant mes yeux, paraissant jouir de mes tortures, et riant de mes grimaces et de mes contorsions. J’implorais la pitié de mon bourreau, par les âmes de son père,
( i ) Le felek est une longue perche, ayant au milieu un noeud coulant, dans lequel on passe le»
pieds de celui qui doit recevoir la bastonnade, tandis que deux hommes en tiennent les extrémités, pour que deux autres puissent frapper.
de sa mère et Je ses aïe ux, par sa propre tête , par celle de ses fils et par celle de son prince, par le prophète, par Ali, et par tous les Imâns. Je maudissais le tabac, je renonçais à fumer; j’en appelais ù la commisération des spectateurs, à mes amis les trois derviches, qui ne remuaient pas un membre pour moi ; enfin, je criai, hurlai, ou suppliai, jusqu’à ce que j’eusse entièrement perdu le sentiment et jusqu’au souvenir.
Lorsque je revins à moi, je me trouvai assis, la tète appuyée contre la muraille, sur l’un des côtés de la rue, entouré d’une foule ébahie de ma misérable situation ; personne ne semblait me
plaindre. On m’avait enlevé mes pipes,
mon pot de cuivre et tout ce que je possédais, m'abandonnant le soin de me traîner, comme je pourrais, dans la maison où j’étais logé. Heureusement elle n’était pas éloignée ; et j’y parvins sur mes mains et sur mes genoux, en faisant entendre
les gémissemcns les plus douloureux qu'on puisse imaginer.
Je passai une journée entière dans les plus horribles tourmens; mes pieds entlés notaient plus qu’une masse informe de chair et de sang, lorsque je reçus la
-visite d’un des derviches qui se hasarda à m’approcher. Il n'était pas venu plutôt à mon secours, parce que, disait-il, il avait craint qu’on ne le prît pour mon complice. Dans le commencement de sa carrière, il avait essuyé un traitement semblable au mien , et savait par conséquent quel remède appliquer à mes jambes qui dans peu seraient rendues à leur premier état.
J’eus le temps de réfléchir sur ma situation, pendant que je fus retenu à la chambre : je résolus de quitter Meshetl, car je sentais que j’y étais entré dans un malheureux moment. J'avais déjà eu le do$déchiré et je venaisde recevoir la bastonnade; j'étais parvenu à amasser une
petite somme, que je tenais soigneusement enfouie clans un coin de la maison ; et j’espérais avec cela merendreàTéhran par la première caravane qui partirait.
Je communiquai mon projet aux derviches qui y applaudirent ; et de plus , le derviche Sefer m’offrit de m’accompagner: « car, dit-il, je suis averti que les prêtres de Meshed sont jaloux de mon influence croissante, et qu’ils ourdissent un complot pour ma ruine : comme il est impossible de résister à leur pouvoir, je vais tenter la fortune ailleurs. »
On convint que j’endosserais le costume de derviche. Ayant donc fait emplette dans le bazar d’un bonnet, de quelques chapelets et d’une peau de houe , que je jetai sur mon épaule, je fus prêt à commencer mon voyage au premier
signal.
Nous devînmes si impatiens de partir, que nous étions presque décidés à nous mettre en route sans nos autres compagnons , et à nous fier à notre bonne
fortune pour trouver le chemin, et échapper à tous les dangers; mais nous nous déterminâmes à faire une lecture deSaadi avant de prendre une résolution. Le derviche Scfer, apres avoir fait la prière accoutumée , ouvrit le livre et lut: « 11 est contraire à la raison et aux avis du sage, de prendre médecine sans confiance, ou de voyager sur une route inconnue sans suivre la caravane. » Ce singulier avertissement fixa nos esprits, et nous nous décidâmes à nous laisser conduire.
En prenant des informations sur le départ de la caravane pour Téhran,
je fus charme d'apprendre que mon ami le muletier Ali-Katir venait d’arriver à Meshed , et qu’il était aloi’S en pourpar* 1er avec un marchand , pour conduire, jusqu’à la capitale , sa marchandise consistant en peaux d’agneaux de Bokhara.
Aussitôt qu’il me vit, il laissa échapper une exclamation de plaisir , et alluma aussitôt sa pipe qu’il m’invita à fumer
avec lui. Je lui lis part de toutes mes aventures depuis noire séparation, et il me raconta les siennes. 11 avait quitté Meslicd avec une caravane parlant pour Ispahan, ses mules presque toutes chargées de lingots d’argent et de peaux d’agneaux j et après avoir eu de grandes frayeurs à cause des Turcomans, il était heureusement arrivé à sa destination.
Celte ville était encore agitée du souvenir de la dernière attaque du caravansérail, dont j’ai donné les détails; et l'opinion générale était que les brigands avaient fait leur approche en un corps formé de plus de mille hommes; qu’on les avait reçus avec beaucoup de bravoure, et qu’un nommé Kerheiai-IIassan, barbier, avait, de sa propre main , blessé si grièvcment un des chefs, que le blessé avait eu beaucoup de peine a s échapper.
J’avais toujours tenu secréte a tout
le monde celle partie de mésaventures; et je cachai au muletier l’émotion qui put se manifester en ce moment sur ma
figure, en lui lançant une bouffée de fumée au visage.
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