CHAPITRE XIII
Hajjî Baba quitte Meslied; il se guérit et raconte
son histoire.
Lorsque je sortis par la porte cpii conduit de IMeshed àTéhran, je secouai le collet de mon habit, et dis en moi-
mcme : « Puisse le ciel t’envoyer des malheurs! » Car si j'eusse été entendu des pèlerins qui en revenaient, il est
probable qu’ils m’auraient fort maltraité-
Mon compagnon le derviche Sefer, que je connaissais pour penser comme moi 3 entra dans mes sentimens ; et nous donnâmes cours à notre humeur contre les liabitans de celte ville : moi, pour les
coups que j’avais reçus ; lui, pour les persécutions qu’il avait essuyées des mollahs.
« Quant a vous, mon ami, me dit-il , vous êtes jeune; vous avez beaucoup à souffrir avant d’acquérir l’expérience nécessaire pour vous conduire dans la vie; ne vous fai iguez pas aux premiers coups; ceux-ci vous en épargneront probablement beaucoup d’autres, et vous apprendront une autre fois à connaître un mohlesib, quoique caché sous le voile d’une vieille femme. Mais, continua-t-il, en se prenant ia barbe, pour tm homme de mon âge, un homme qui tt beaucoup vu le monde, c’est véritablement un grand malheur que d’être
obligé de recommencer ses voyages.
« Mais il vous aurait été facile de t'ester â Me>lied, si vous l eussiez youiu, lui dis-je : si vous étiez régulier dans vos pi'ieres et dans vos ablutions, vous poudéfier les mollahs.
« C’est assez vrai, dit le déniché-
niais le fait est que la fête du ramazarr approche , et qu'on m’aurait surveillé plus que de coutume. Comme jeueveux ni ne puis jeûner, la fumée m’étant aussi utile que l’air, et le vin aussi nécessaire (pie le pain quotidien, j’ai cru qu’il valait mieux fa ire un voyage pendant ce temps, exprès pour profiler des indulgences accordées aux voyageurs. Je
les aurais pcut-ctre trempés comme je l’ai fait souvent, en mangeant et fumant en secret; niais un homme aussi marquant que moi, qui vit par la sainteté supposée de son caractère, et que l'on veille de près, ne peut prendre ces libertés*
Nous entrâmes dans Semnan sans qu’il nous fût survenu rien de remarquable, si ce n’est qu’un jour on deux avant notre arrivée, je m’écorchai le dos à l’ancien endroit malade, en aidant mon ami Ali"
Kaliràcharger une de ses mules. La douleur fut si grande, qu’ilmedevint impossible de continuer de suivrala .caravane,
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cl je me décidai à rester on j'étais jusqu’à ce que je fusse guéri. Tout danger delà pari des Turcomans était passé; je n’avais donc nul besoin île dépendre plus long-temps d'une caravane. Le derviche Sefer qui brûlait de gagner le vin et les plaisirs delà capitale, continua son voyage.
Je fixai ma demeure dans un des tombeaux qui entourent la ville; et ayant étendu ma peau de bouc dans un coin, je proclamai mon arrivée, selon la coutume adoptée )>ar les derviches en voyages , en soufflant dans inon cor, et en criant : hak, hû, Allah, Akbar, du ton le plus sonore et le plus retentissant.
J’avais donné à ma personne un air sauvage et extravagant ; et je puis me flatter que je faisais honneur aux instructions que j'avais reçues dans l’art delà déception.
Je fus visité par plusieurs femmes pour leur éciire des talismans, et elles me récompensèrent par des petits présens en
fruits, en lait, en miel et autres bagatelles. Mon dos était devenu si douloureux , que je fus obligé de demander s’il n’y avait point de médecin à Semnan :
le barbier et le maréchal étaient les seuls individ us auxquels on supposât quelque talent. FAm était renommé pour saigner,
arracher une dent et remettre un membre; l'autre, vu ses connaissances dans les maladies des chevaux, était souvent consulté sur les infirmités humaines. Il
y avait aussi une gis sejid ou perruque grise , une vieille femme, espèce de sorcière, à l’air décrépit, à qui Ton avait recours comme à un oracle, dans toutes les maladies où la science du barbier et du maréchal était sans effet. Celte femme
possédait un grand nombre de recettes pour toutes sortes de maux. Tous trois vinrent me voir à la file; et tous convin¬
rent que mon mal provenait du froid; et comine Je feu était la chose la plus chaude qu’ils pussent opposer au froid, ils décidèrent à l’unanimité qu’il fallait
de suite cautériser la plaie ; et le maréchal , habitué à travailler le fer froid et rouge, fut nommé opérateur. Il apporta aussitôt une poêle de feu, un soufflet, quelques petites brochettes. 11 s’assît dans un coin, lit son feu, et chauffa ses hrochctles; lorsqu'elles furent rouges, <>n me plaça parterre sur le ventre, et mon dos fut cicatrisé en grande pompe avec le fer brûlant, tandis que tous les
assistons s’écriaient avec enthousiasme,
à chaque brûlure : « Khoda S/iefi Mîdehed\ Dieu le soulage! Mes médecins, dans leur sagesse réunie, pour honorer le prophète et les douze lmàns, me marquèrent en treize différentes places, l orsque j’eus souffert la moitié (Je l’opélation, je commençai à crierde douleur:
cependant ils ne me quittèrent que lorsqu’elle fut entièrement terminée. 11 se Passa bien du temps , avant que les blessures qu’ils m’avaient faites lussent guél 'es ; et comme elles ne pouvaient se ^-‘■•nier qu’eu restant tout a lait Iran-
quille, je fus confine dans ma cellule pendant un temps considérable. Enfin, mon échine se cicatrisa entièrement, et mon corps reprit toute sa force. On ne manqua pas d’attribuer mon rétablissement aux treize sages qui avaient présidé à l’opération ; et toute la ville devint plus que jamais persuadée de l’eflicacité du fer rouge: mais je ne pus m'empêcher de penser que le long repos avait été mon meilleur médecin, opinion que je pris soin de garder pour moi; car je 11 ’avais nul besoin d’empêcher le monde de croire que j’étais protégé par tant de saints pei sonnages.
Jeine déterminai alors à poursuivre mon voyagea Téhran; mais avant de me
résoudre à paraîtresur la scène comme derviche, je résolus d’essayer mon ta¬
lent à raconter une histoire devant ui>
auditoire de Semnan. C’est pourquoi je me rendis dans une petite place silure
près de l’entrée du bazar, où la plupai'*' ces oisifs de la ville se rassemblent sur &
soir. En faisant les sortes d'exclamation»
usitées en pareil cas, j'eus bientôt rassemblé une foule. On s’assit bientôt autour de la place que j’avais fixée pour mon théâtre. 11 me vint heureusement à la mémoire une petite histoire d’un barbier de Bagdad, que j’avais entendu conter, quand je suivais cette profession.
Debout, au milieu d’un cercle de paresseux qui se tenaient les yeux en l’air et la bouche béante, je commençai comme
il suit :
a .Sous le règne du calife Haroun-ab Baschid , d’heureuse mémoire, vivait, dans la ville de Bag lad , un barbier célèbre, nommé Ali-Sakal. 11 était si renommé pour la sûreté de sa main et sa dextérité , qu’il aurait rasé une tête , peigné une barbe cl arrangé des moustaches, les yeux fermés, sans amener une seule fois le sang. H n’y avait pas un seul homme de quelque distinction dans Bagdad, qui né l’employât ; et il avait lapi à faire, qu’il finit par devenir fier et
insolent. A peine cul-il consenti à toucher une télé dont le propriétaire nefut pas au moins un beg ou un aga. Le bois à brûler a toujours été cher et rare à Bagdad; et comme sa boutique en consommait beaucoup, les bûcherons lui apportaient le leur de préférence, presque surs de trouver à le vendre aussitôt.
11 arriva un jour, qu'un pauvre bûcheron, tout nouveau dans sa profession, et né connaissant pas le caractère d’Ali- Sakal, alla à sa boutique et lui offrit une charge de bois qu’il venait d’apporter sur son âne, d’un endroit très-éloigné. Aussitôt Ali lui offrit un prix, en se servant de ses mots, pour tout le bois c/m ed sur Il âne. Le bûcheron consent, décharge
sa hèle et demande l’argent.
« Vous
ne m’avez pas encore donné tout le bois, dit le barbier, je dois encore avoir le bât^ car il est tout de l ois; tel est notre marche. — Comment, dit i autre dans le plus grand ctonnement, qui a ïamais entendu parler d'un | arcil mai eue/
C’est impossible. » Enfin, après beaucoup de paroles et d’altercations, l’impatient barbier s’empara du bât et renvoya le pauvre paysan fort en peine.
Celui-ci courut aussitôt au cadi et exposa ses griefs :1e cadi était un des cliens du barbier, et il refusa de recevoir la plainte. Le bûcheron s’adressa à un juge
supérieur; celui-ci pi’otégeait aussi Ali— Sakal, et ne tînt pas compte de la plainte.
Le pauvre homme en appela alors au niufLi; mais après avoir pesé la question, en buvant une demi-douzaine de lasses de café, en fumant autant de pipes, il décida enfin que c’était un cas trop difficile pour qu’il préjugeât rien, le koran n en faisant aucune mention ; et que par
conséquent le paysan devait supporter cette perle. Le bûcheron ne perdit pas courage. Mais il alla aussitôt chercher Un scribe pour écrire dne pétition au calife lui-même; et il la lui remit le vendredi, jour où il se rendait en pompe à la Mosquée. La ponctualité du calife à lire
les pétitions est bien connue. Il ne se passa pas beaucoup de temps avant que le bûcheron fût appelé en sa présence.
Lorsqu’il s’approcha du calife, il se mita genoux., baisa la terre, et laissant pendre ses bras perpendiculairement devant lui, les mains couvertes des manches de son manteau, et les pieds joints ensemble, il attendit la décision de son sort.
« Mon ami, dit le calife, le barbier a pour lui les propres paroles, mais l'équité est de ton bord. La loi veut être prise dans les paroles , c’est-à-dire, à la lettre, et les conventions aussi. La loi doit avoir son cours, ou elle n’est rien,-
et les conventions doiventêtre observées, ou il n’y aurait plus de confiance parmi les hommes : par conséquent, le barbier doit garder tout son bois. » Mais ayant appelé le bûcheron tout près de lui, le calife lui dit àl’oteille quelque chose que lui seul entendit, et le renvoya satisfait.
Ici je lis une pause, et tendant une petite timballe d’étain que je tenais a
la main: «Maintenant, repris-je, mesnoblesauditeurs, si vous voulez me donner quelque chose, je vous dirai ce que le calife dit au bûcheron. » J’avais excité beaucoup de curiosité, et il n’v eut presque pas un de mes auditeurs qui ne me donnât une pièce d’argent.
« Eh bien donc, repris-je, le calife dit tout bas au bûcheron ce qu’il devait faire pour obtenir satisfaction du barbier, et vous allez savoir ce que c'était. Le bûcheron, après avoir fait ses soumissions, retourna à son âne, qu’il avait laissé attaché dehors, le prit par le licol et s’en retourna chez lui. Quelques jours après, il alla chez le barbier, comme s’il n’y eût jâinais eu entre eux la moindre altercation , et le pria de consentir à ce que lui et un de ses compagnons éprouvassentla dextérité de sa main. Ou convint du prix des deux opérations. Lorsque la couronne du bûcheron fut proprement tondue, Aü-Sakal demanda où était son compagnon. » Il est là, à la
porte, dit l’autre, et il va entrer dans l’instant.» Aussitôt ilsortit, et rentra conduisant son âne par la bride. « Voilà mon compagnon, dit-il, et il faut que vous le rasiez. — Le raser ! s’écria le barbier dans la plus grande surprise ; c’est assez que j’aie consenti à m’abaisser jusqu’à vous toucher; prétendez vous m’insulter en me demandant d’en faire autant à votre âne? sortez, ou je vous enverrai tous deux à Je hanurn. » Et jl les mil à la porte de sa boutique.
» Le bûcheron alla aussitôt trouver le
calife ; il fut admis en sa présence , et lui conta le fait : « C’est bien, dit le commandeur des croyans. Qu’on m’amene à l’instant A i -Sakal avec ses rasoirs , » dit-il à l’un des ollieiers. Dans l’espace de dix minutes , le barbier était devant lui. « Pourquoi refusez-vous de raser le camarade de cet homme, demanda le calife au barbier? n’en étiez-vous pas con-, venu? » Ali baisa la terre, et répondit :
a C’est vrai, ô calife! telle fut notre con-
( aOi )
Vention ; mais qui a jamais fait son ca.
marade d’un âne? ou qui a jamais pensé à le traiter comme un vrai croyant? — Vous pouvez avoir raison, dit le calife; mais, d’un autre côté, a-l-on jamais insisté pour qu’un bât fût compris dans üne charge de bois? Non, non, c’est maintenant le tour du bûcheron. Rasez l’âne à l'instant ou craignez les suites de votre refus. » Le barbier fut donc obligé de préparer une grande quantité de savon pour laver l’animal de la tête aux pieds, et de le raser en présence du calife et de tonte la cour, au milieu des risées et des quolibets de tous les spectateurs. Le pauvre bûcheron fut ensuite congédié avec une somme d'argent, et tout Bagdad retentit de cette histoire, et exalta la justice du commandeur des croyans.
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