‹ Hajji Baba (volume 2)Chapitre 43 sur 50 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

De l’homme dont IJajji Baba fait la rencontre, tt

ce qui s'en suivit.

Je quittai Semnan le coeur léger; ma blessure était guérie; j’étais jeune et beau ; vingt tonna uns, fruit de mes épargnes à Mcshecl, sonnaient clans ma bourse.

J’avais acquis quelqu’expérience du monde ; et je me décidai, aussitôt qu e j'aurais gagné Téhran, à quitter la robe de derviche, pour me bien habiller de la tète aux pieds, et tâcher de poursuivre mes aventures dans quelque geni’ e de vie plus élevé.

A peu près à une journée de marche de Téhran, comme je voj ageais en cha»-

( ao3 )

laM de tout mon gosier une chanson sur les amours de Leilali et de Mejnoun, je fus joint par un courrier qui entra en conversation avec moi, eL m’invita à partager quelques vivres qu’il avait apportes avec lui. La chaleur du jour étant accablante, je me rendis volontiers à son invitation. Nous nous établîmes au bord d’un ruisseau près d’un champ de blé ; et le courrier ôtant la bride à son cheval i lui permit de paître dans le blé nouveau.

Alors il tira, de la profondeur des plis de son pantalon d’écurie, un mouchoir de poche, dans lequel étaient enveloppés plusieurs morceaux de riz bouilli froid, et trois ou quatre tartines de pain qu’il étendit devant nous, et auxquelles il ajouta quelques caille bottes, qu’il prit dans un petit sac qui pendait au pommeau de sa selle. 11 Lira encore du même pantalon qui contenait ses souliers, une provision de tabac, une lasse à boire

bien d’autres articles essentiels; Une demi-douzaine d’oignons crus qu’il

ajouta au festin ; et nous mangeâmes d’un tel appétit, que nous fumes bientôt réduits au mélancolique dessert de sucer nos doigts. Nous fîmes couler le tout au moyen d’un peu d’eau du ruisseau; et

seulement alors, tant notre voracité avait ele grande! seulement alors, dis-je, nous pensâmes a nous questionner l'un l’autre sur le but de notre voyage. Il reconnut à mon costume que j’étais un derviche; et il sut bientôt mon histoire. Quant à

lui, c’était un courrier appartenant au

gouverneur d’Asterabad; j’appris de lui, avec autant de joie que de surprise, qu’il

apportait la nouvelle de la délivrance

de mon ancien compagnon, Asker-Klian,

ie poete du shah, captif des Turcomans.

Je ne fis pas connaître au courrier l’intérêt que je prenais à son message; car l’expérience m’avait appris qu’il était prudent de garder son secret dans les affaires de ce monde : je feignis donc d ignorer qu il existât même une telle

personne.

Mon compagnon m’apprit que je poète était parvenu à arriver sain et sauf à Asterabad, et qu’étant dépourvu de tout, il l’avait en même temps dépêché, pour faire connaître sa situation à sa famille. Il me montra les lettres qu’Asker lui avait confiées et qu’il tira de son sein, enveloppées dans un mouchoir.

C’était un garçon curieux, quoique ne sachant pas lire ; il fut heureux de trouver en moi quelqu’un qui lui rendît compte de ce que contenaient ces lettres. La première que je parcourus, était un mémoire du poète au roi des rois, dans lequel il racontait, dans le langage le plus poétique , toutes les misères et les tortures qu’il avait endurées, depuis qu’il était tombé entre les mains des Turcomans ; que la faim et la soif, et les traitemens barbares qu’il avait éprouvés , n’étaient rien en comparaison de la privation de la présence toute gracieuse et reluisante de cette perle de royauté

ce brillant de magnificence , la quintes-

scnce de toute perfection terrestre, le grand roi des rois; que de même qu’il est permis au plus vil insecte qui rampe sur la terre, de jouir de la chaleur du glorieux soleil; de même, lui, Asker, le moindre des sujets du roi, espérait encore se réchauffer au soleil de sa royale contenance; et, enlin, il demandait humblement que sa longue absence ne le privât pas de l’ombre du trône , qu'il lui fut permis d’aspirer à reprendre son ancien poste auprès de la personne de sa majesté, de lutter encore avec le rossignol, et de chanter les charmes et les

perfections de sa charmante rose.

La lettre que j’ouvris ensuite, était adressée au premier visir. Ce ministre , en effet, décrépit de sa personne, et atroce dans sa conduite, y était appelé une planète parmi les étoiles, et l’ancre de salut de l’étal : le poète lui démail lait

sa protection. J'en vis une autre à peu près semblable pour un de ses anciens

parcourus les lellres adressées à sa famille : Tune à sa femme, l’autre au tuteur de son fils, et la Iroisiéme à son intendant. Il parlait à sa femme des arrangemens intérieurs de son anderûn , espérant qu elle avait été économedans sa parure, quelle avait maintenu dans le devoir ses esclaves femmes; et il la priait de se mettre de suite avec elles à lui faire des habits, parce qu’il manquait de tout.

11 recommandait au gouverneur de son lilsde veiller avec soin sur sesmoeurs, de lui apprendre lesmeilleuresmaniercs

de s'exprimer et de faire un compliment, lui recommandant surtout qu'il n’oubliât jamais ses prières, qu’il veillât particulièrement a lui apprendre à monter à cheval, et aussitôt que possible à lui faire faire l’exercice de la lance, de meme qu'à lui montrer a tirer un coup de fusil à cheval, au grand galop.

Il donnait quelques instructions générales à sen intendant concernant l ad*

minislrationde ses affaires, lui enjoignant une grande économie. Il lui disait d aller 1 voir tous les jours le premier ministre; de l’élever aux cieux, et de faire toutes sortes de protestations de sa part à son excellence. Il lui recommandait de veiller sur ses femmes et ses esclaves,

(jue sa femme n’allâl pas trop souvent au bain; que, quand elle sortait avec scs esclaves pour prendre l’air, il 1 accompagnât -, qu’il n’admit aucune intrigante et surtout des juives dans son harem, et que les murs qui entouraient lesappar-* temens de ses femmes, fussent toujours entretenus en bon état, afin de les empêcher de rôder sur les toits avec les voisins. Il lui disait encore que son esclave noir, Jolnir, étant parvenu maintenant à l’âge de puberté, il ne devait plus le laisser entrer librement dans i’anderûn -, et que , si on le voyait jamais prendre quelques familiarités avec aucunedes esclaves , il les fît fouetter tous

deux. Enfin , il ordonnait à l’intendant

de récompenser largement le courrier porteur d’une si bonne nouvelle pour sa famille.

Je repliai les lettres, recachetai celles qui l’avaient été et les rendis au courrier. Il paraissait beaucoup compter sur la récompense qu’il devait recevoir pour apporter la première nouvelle de la délivrance du poele, et me dit que dans la crainte que quelque autre le devançât, il avait voyagé nuit et jour. 11 ajouta que le cheval qu’il montait, appartenait à un paysan à qui il l’avait pris de force sur la route, en lui laissant le sien qui était harassé , pour qu’il le ramenât derrière lui.

Nous conversâmes encore un peu ; mais il paraissait tellement accablé de fatigue, qu’il tomba dans un profond sommeil. Il était étendu sur l'herbe ; et tout en le regardant, je commençai à penser combien il serait facile de le devancer. Je savais toute l’histoire du poète, et j’étais en quelque sorte iden-

lilié avec lui-même. Je me persuadai facilement que j'avais le droit de m’en rendre le premier narrateur. Quant au cheval, il était autant à moi qu'à lui ; surtout puisque le paysan qui avait le sien ne devait pas être éloigné. Ainsi donc, sans plus de cérémonie, je dépliai le mouchoir qui était encore sur

ses genoux, et en tirant la lettre pour l'intendant, je montai le cheval, lui mis les étriers aux côtés, et partis au galop. En peu de temps, j'eus laissé le dormeur bien loin , derrière moi, et fait un chemin considérable sur la route de la capitale.

Je réfléchis, en voyageant, sur ce qu’il y avait de mieux à faire, et de quelle manière je me présenterais à la famille du poète, pour rendre mon histoire plus piquante, et m’assurer la récompense qui paraissait destinée au courrier. Je calculai que j’aurais au moins une bonne journée d’avance sur lui; car, en s’éveillant, il serait sans doute obligé de

parcourir à pied un certain espace, avant de pouvoir se procurer un autre cheval, s’il ne retrouvait pas le sien, ce (jui était très-douteux. A pied, comme il était, il y avait cent à parier contre un , que pei'sonne ne voudrait le croire, et qu’on refuserait de lui louer un cheval pour faire sa roule. Je résolus donc de vendre en arrivant à Téhran, le cheval et les harnois pour ce qu’on voudrait m’en donner , de

changer mon habit de derviche contre le costume du pays, et de me faire passer pour un homme de retour d’un long voyage. Je devais me présenter à la maison du poète, et faire le plus beau conte possible, ce qui était fort aisé, avec la connaissance intime que j’avais des moindres affaires de notre homme.

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