‹ Hajji Baba (volume 2)Chapitre 45 sur 50 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Hajjî fait des projets pour l’avenir, et 'se trouve

mêlé dans une querelle.

Je résolus d'attendre l’arrivée du poète, et de chercher par sort crédit a obtenir quelque place où je pusse gagner

ma vie honnêtement, et courir la chance

de m’avancer dans le inonde, sans avoir

recours aux artifices et aux fraudes que

j avais déjà employées; car j’étais fatigué

de hanter le bas-peuple. Je voyais devant moi tant d’exemples.de gens q» 1

étaient parvennsdans lemondeetavaient acquis des richesses et des honneurs , et

qui étaient d’une origine tout aussi obs-

cure que la mienne, que je jouissais par avance de mon. élévation future, et que je convenais même dans inon esprit, de ce que je ferais quand je serais premier

visir.

Qu’était le premier favori du shah, me disais-je à moi même,' Ismaël Begtell ai, ou le doré, sinon un ferash ( piqueur de tentes)? il n’esl pas plus beau que moi et n’a pas une meilleure réputation; et s’il se trouvait jamais une occasion de comparer notre talent comme cavalier, je pense qu’un homme qui a été dressé au milieu des Turcoinans, lui montrerait ce que c’est qu'aller à cheval, malgré toute sa réputation. Oui, et le fameux grand trésorier, qui remplit d’or les coffres du roi, saris oublier le sien : qidélait-il ! Le (ils d’un barbier

vaut bien celui d’un epicier ; et dans Je cas où nous nous trouvons, il vaut beaucoup mieux, car je sais lire et écrire ; et, si la renommée dit vrai, 5

el!

en ce

Pesait ni l’un ni l’autre. Il boit et mantte

ce qui lui plaît ; il met un habit neuf tous les jours ; et, après le shah , il a le choix de toutes les beautés de la Perse :

tout cela sans avoir la moitié de mon esprit ou de mes lalens, car à entendre parler le monde, on le croirait un peu moins bête qu’un chur Le tesheed , c’est-

adiré, un âne doublement accentué.

Je continuais de rester plongé dans

ces sortes de méditations, le dos appuyé

contre la muraille d’une des avenues les

plus populeuses qui mènent à la place

du palais du roi; et j’avais tellement

échauffé mon imagination par la perspective de ma grandeur future, qu’en

me levant pour m’éloigner, je poussais instinctivement la foule qui était devant moi, comme si, pleine de respect, elle eût dû s’écarter pour ouvrir le passage à un homme de mon importance. Les uns me regardèrent avec étonnement, d’autres m injurièrent ; le reste me prit pour un fou; et, effectivement,

quand je revins à moi-même, q« e j e

jetais les yeux sur mes vêlemens déchirés et ma tournure de mendiant, je ne pus m'empêcher de sourire de leur surprise et de ma folie. J’allai directement au bazar des habits; décidé à me mettre dans un état plus décent; c’était le premier pas à faire pour mon changement de vie.

Je traversai la foule, et fus arrêté par une violente querelle entre trois hommes, qui s'injuriaient l'un l'autre avec une violence extraordinaire. Je me pressai dans le cercle qui les entourait, et là, à mon grand étonnement, j'aperçus le courrier que j’avais trompé, qui, secondé par un paysan , attaquait le marchand de chevaux, qu’ils venaient de jeter en bas du cheval que je lui avais

vendu.

— C'est mon cheval, disait le paysan.

— C’est ma selle, disait le courrier.

—- Ils sont à moi, s’écriait le marchand de chevaux.

Je vis aussitôt le danger où j’étais: et

j’allai me glisser hors de la foule, quand je fus apeitui par le marchand de chevaux, qui me saisit par «la ceinture en disant:—«Voilà celui qui m'a vendu le cheval. » Aussitôt que j’eus été reconnu par le courrier, tout le feu de la querelle retomba sur ma tête comme un tonnerre; et je fus presqu’accablé de sa violence. Fripon! voleur! coquin! telles étaient les épithètes qu’on faisait tinter à mes oreilles sans pitié.

— « Où est mon cheval, criait l’un ? — Donne-moi ma selle , vociférait l’autre.

— Rends-moi mon argent, criait un troisième. — Menez-le au cadi, disait la

foule. »

Vainement, je criai, jurai et défiai la foule; vainement je devins ensuite toute douceur et conciliation ; il se passa dix minutes avant que je pusse me faire entendre. Chacun exposait ses griefs : la rage du courrier était presque indomptable; le paysan se plaignait de l’injustice qui lui avait été faite; et le

marchand de chevaux m’appela t par toutes sortes de noms, pour lui avoir volé son argent. Je commençais à parler à l’un, je menaçais l’autre, et m’efforcais d’effrayer le troisième ; je disais au courrier : « Pourquoi êtes - vous si colère? Voilà votre selle en bon état, que pouvez-vous demander de plus? »

Puis je criais au paysan : « Vous ne crieriez pas plus, si votre bêle avait été tuée ; prenez-la, et allez vous en, et remerciez Allah qu’il ne soit pas arrivé pire. »

Quand au marchand de chevaux , je me déclarai contre lui, avec toute l'amertume d’un homme qui avait été volé dans sa propriété. « Vous avez droit en effet de vous plaindre d’avoir été trompé, lorsqu’en ce moment, vous savez que vous ne m avez payé que la-moitie du prix du cheval, et que vous vouliez tne faire prendre un âne mort pour le

t'estant de la somme ! »

Je proposai de lui rendre son argent ; tttais il le refusa, et insista pour que je

lui payasse de plus la nourriture du cheval ; sur quoi une nouvelle querelle s’éleva. On produisit, de part et d’autre, des argumens qui ne convenaient à aucune des parties ; el conséquemment nous nous mîmes en marche pour aller chez le daroga ou magistrat de police, à qui nous convînmes de nous en rapporter peur décider la question entre ne vs.

Ko us le trouvâmes à son poste, au ce; tre du bazar. 11 était environné de ses oïlicicrs qui, avec leurs longs bâtons, étaient prêts à donner la bastonnade

au premier délinquant. J’exposai notre affaire, avec tonies ses circonstances, en insistant très-fort sur l’intention manifestede me tromper, qu’avait montrée le marchand de chevaux. Le maquignon répondit, et me démontra que, comme le cheval ne lui appartenait p^s, ,ayant été volé à un autre , il n’était pas juste que la nourriture de l’animal restât à sa

La question troubla tellement le da-* roga, cju J il refusa de la décider; et il allait nous faire conduire au tribunal du cadi, quand un vieillard décrépit, qui était spectateur, dit: « Pourquoi élever* tant de difficultés dans une affaire toute simple? Quand le marchand de chevaux aura payé à Hajji le reste du prix du cheval qu J il lui doit, alors Hajjî lui payera la nourriturede la bête, pendant tout le temps qu’elle est restée entre les

mains du marchand. »

Chacun s'écria : Barîch allah! Barîch

allahl Louange à Dieu ; et) tort ou non , ils parurent tellement frappés de la justice spécieuse de celte décision, que le daroga nous congédia en nous disant

d’aller en paix.

Je ne perdis pas un moment, pour rendre au marchand de chevaux le prix de l’achat du cheval, et en tirer un reçu en bonne forme. Ce ne fut qu'après avoir terminé avec moi, qu’il commença à neser le mérite de cette décision ; et il

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parut extrêmement en peine de découvrir comment, s’il avait quelque droit à recevoir le prix de la nourriture de son cheval, ce droit se trouvait balancé parce qu’il n’avait pas payé la moitié du prix du cheval. Il semblait penser qu’il

avait été dupe pour la première fois ; et très-heureusement sa colère retomba sur le daroga , qu’il accusa très-librement d’être un vieux fou , et un homme qui n’avait pas plus de titres à la réputation de juge, que lui à celle d’honnôle homme.

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