‹ Hajji Baba (volume 2)Chapitre 46 sur 50 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Ilajjî endosse de nouveaux habits, va au bain , ci

se montre dans un nouveau rôle.

«Iü me regardai alors comme débar- J'&ssé de celte désagréable affaire, que

j’avais bien dûment attirée moi-même sur ma tête, et me félicitai d’en être quitte à si bon marché. Je pris donc le chemin du bazar aux habits; et, étant entré dans la première boutique près de la poi'te, je demandai le prix d’un drap rouge dont j’ambitionnais de faire un barûni ou manteau, parce que je pensais que cela attirerait sur ma personne ce respect que j’avais toujours eu pour ceux qui fcn portaient de semblables.

Le marchand, après m’avoir regardé de de la têteaux pieds, s’écria : « Un barûni , vraiment! Et pourquoi donc faire ?

Et qui le paiera? »

« C’est pour moi vraiment, lui répondis-je. »

« Un pauvre diable comme vous a-t-il besoin d’un pareil manteau, dit-il ? les mirzas et les hans seuls en portent ; et je suis sûr que vous n’êtes ni l’un ni l’autre de ces personnages. »

J’allais répondre avec beaucoup de colère, quand un dalal ou fripier passa

près (le moi, chargé de toutes sortes d’habits de hasard, qu’il colportait pour les vendre. Je l'accostai, malgré les sollicitations léitérécs du marchand en boutique, qui se repentait, mais trop tard, de m’avoir repoussé d’une manière aussi insolente. Nous nous retirâmes dans un coin de la porte d’une mosquée voisine; et là, le dalal, déposant son fardeau , étala sa marchandise devant moi. Je lus séduit par une jolie veste de soie, garnie devant de dentelle

d’or, et de boutons de même métal : j’en demandai le prix. Le dalal vanta sa

beauté et mon goût, jura quelle avait appartenu à l’une des Géorgiennes favorites du roi , qui ne l’avait portée que deux fois ; et me l’ayant fait essayer, il tourna et retourna autour de moi, en s’écriant pendant tout le temps : ntashallah, masliallah ! Dieu soit loué ! J’étais si content de cette veste , que je voulus y rassortir un schall pour faire une ceinture, et il me montra un vieux

cachemire plein (le Irbus et de reprises, qu’il m'assura avoir appartenu à l’une des femmes du harem du roi , et qu’il me promit de passer à un prix raisonnable. Ma vanité me fit préférer ce vieux . cachemire à un schall neuf de Kermân , que j’aurais eu pour le même prix. Je l’arrangeai de manière à cacher les défauts , j’en entourai mes reins. Il ne me fallait plus qu’un poignard pour rendre nion costume complet ; le dalal m’en fournit un aussi. Dès que je fus ainsi équipé , je ne pus résister à exprimer ma satisfaction au revendeur, qui ne resta pas en arrière avec moi, et m’assura qu’il n’y avait pas dans Téhran, un homme plus beau, ni mieux vêtu.

Lorsque nous en vînmes £ régler nos comptes, l’affaire prit une tournure plus sérieuse. Le daîai commença à protester de sa probité, assurant qu'il n’était pas comme ceux de sa sorte, qui demandaient cent, et acceptaient cinquante; et que, quand il disait une chose, on pou-

vail compter sur sa véracité. Il me demanda alors cinq lomauns pour l’habit, quinze pour le schali et quatre pour le poignard, ce qui faisait en tout vingtquatre tomauns.

Mes délices s’é vanou i rent en en lendant cela; car j’avais à peine vingt tomauns dans ma poche. J’allais me dépouiller de ma parure, et reprendre mes vieux habits, quand le dalal m’arrêta , en disant :

« Vous trouvez peut-être ce prix un peu trop élevé , mais sur ma tête et votre

âme, c’est ce que cela me coûte. Üilesmoi ce que vous voulez m’en donner? »

Je répondis qu’il était inutile de marchander avec lui, d apres un prix aussi élevé; mais que s’il voulait me donner ses habits jtour cinq tomauns , je serais 1 acquéreur. îl rejeta cette offre avec dédain; sur quoi je me déshabillai, cl lui rendis son bien. Quand il eut rassemblé ses hardes, et que toute transaction efttre nous paraissait impossible, il dit :

« Je me sens de l'amitié pour vous, et je

ferai à votre égard ce que je ne ferais pas pour mon frère; je vous laisse le tout pour dix tomauns. » Je refusais encore, et nous continuâmes à marchandailler jusqu’à ce que nous convînmes que je lui donnerais six tomauns, et un septième pour se faire un habit à son usage ; ce qui fut aussitôt fait que dit.

Alors le dalal me quitta, et je fis mon paquet dans l’intention d’aller d’abord au bain et de m’y habiller. J’achetai sur ma route une paire de pantouilles vertes n talons, une chemise bleue et un pantalon de soie cramoisie; et après avoir noué le tout dans un mouchoir, je me rendis au bain.

Personne ne fit attention à moi en entrant ; car un homme d’une aussi chétive apparence, ne pouvait causer aucune sensation; et je m'en consolai, en pensant que cela changerait aussitôt que j’aurais mis mes nouveau:; habits. Je déposai mon paquet dans un coin où je

me déshabillai aussi ; et m’étant entouré d’une serviette, j’entrai dans le bain.

Là, tous les rangs étaient égaux, en apparence au moins; et je me flattais maintenant que mes belles formes, la largeur de mon estomac et ma fine taille, me rendraient l’objet de l’admiration générale. J’appelai un des dalâks ou baigneurs, pour me faire leS différentes frictions avec la main et le sac de crin ; je lui ordonnai aussi de me raser la tête, d’apprêter les ingrédiens nécessaires

pour me teindre la barbe, les moustaches et les cheveux , aussi bien que mes

mains et la plante de mes pieds : je lui dis aussi de préparer le dépilatoire; enfin je lui fis part de mon intention de subir une lustration completle.

Aussitôt que le dalâk se fut mis à me frotter } il exprima son admiration sur la largeur de ma poitrine par des exclama¬

tions réitérées; et réfléchissant à l'importance que mes habits allaient me don.

ner, j’agis comme un homme accoutume

à cette espèce de louange et d’attention.

Le dalàk me dit que je n’aurais pu venir dans un moment plus heureux, car il venait d’opérer sur un khan, qui ayant reçu un habit d’honneur de la part du shah, pouu avoir apporté les premiers melons de Ispahan, avait été envoyé au bain par les astrologues, cette époque étant la plus favorable pour mettre un nouvel habit.

Aussitôt que tout fut (ini, le dalack m’apporta du linge sec, et me conduisit à l’endroit où j’avais laissé mes habits.

Avec quel plaisir j’ouvris mon paquet et inspectai ma parure! Il me semblait que je devenais un homme nouveau, à mesure que je mettais chacun de mes nouveaux habits. Je n’avais jamais porté de soie. J’attachai mon pantalon avec l’air d’un homme du bon ton ; et quand j’entendis le bruit que faisait la garniture de ma veste par le frottement, je regardai prés de moi dans l’extase, pour voir si quelqu’un m’admirait. Je roulai

monschall autour de moi, dans le style le plus nouveau; les deux extrémités, presque pendantes sur le devant, et le milieu fort large par derrière; quand le poignard brilla à ma ceinture, je me persuadais que rien ne pouvait surpasser le fini de tout mon ajustement. Je fis former des pointes au sommet de mon bonnet, dans le véritable style kajari ou royal, et le plaçai sur ma tête , presque sur une oreille. Quand le baigneur m’apporta enfin le miroir, comme pour

me prévenir de payer le bain , je le retins atin qu’il arrangeât lui-même mes

cheveux ; il les fit boucler derrière mes

oreilles, et tortillâmes moustaches de

manière à les faire remonter vers mes

yeux. Ensuite, je le payai largement;

cl lui confiant mes vieux habits, je sortis

avoc l’air d’un homme d’importance.

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