CHAPITRE XVIII
Le poète revient de sa captivité. — Ce qui en
résulte pour llajjî Baba.
Je me dirigeai vers la maison du poète, dans l’espoir d’en recevoir quelques nouvelles. Dès en entrant dans la rue , j’aperçus une foule considérable à la porte ; et j’appris bientôt qu’il venait d’arriver, et qu’il finissait la cérémonie de faire son entrée chez lui par les toits, an lieu d’y entrer par la porte : car telle est la coutume, quand un homme que l’on
a cru mort, revient chez lui.
Je me pressai aussitôt a travers la fo ule,
et entrai dans la chambre ou le poete était assis, en lui faisant de grandes démonstrations de joie , et en le félicitant
sur son heureuse arrivée. Asker ne rtie reconnut pas; et lors même quejelui eus expliqué qui j’étais, il pouvait à peine croire qu’un homme aussi brillant et aussi vif, fut le même coquin, sale et déguenillé, qu’il avait connu autrefois.
L’appartement était rempli de toutes sortes de gens, les uns contents de son retour, les autres pleins de dépit. Pax’mi ceux-ci, et au nombre de ceux qui lui faisaient les plus beaux complimens, était Mirza Fuîûl, celui qui avait été nommé pour lus succéder dans sa place ,
et qui ne cessait de s’écrier , tant qu’il
resta dansla chambre : «Votre place est vacante, et nosyeuxsont éclairés.» Enfin, on entendit un grand brouhaha : les portes s’ouvrirent, et on annonça un officier du roi qui ordonnait au poète de' se rendre en sa présence, ce qu’il fit avec les mêmes habits , les bottes et la poussière qu’il apportait de son voyage.
La partie ainsi interrompue, je quittai la maison dans la résolution de revenir
le lendemain ; mais comme j'allais sortir de la cour, je rencontrai le nazir, avec (jui j’ayais eu la conversation dont j'ai déjà parlé. Il ne me parut pas faire partie des heureux. «Au nom d’Allah, lui dis-je, vous voyez que je vous disqjs la vérité :
le khan existe ! « — « C’est vrai, me répondit-il, avec un soupir; et puisse-t-il vivre long-temps! Mais Dieu est grand! »
et il me quitta, en faisant deux ou trois exclamations semblables, et en apparence tourmenté delà plus vive inquiétude.
Je passai le reste du jour à aller et venir et à bâtir des châteaux en l’air. Je me promenai dans les bazars, j’entrai dans les mosquées, et niaisai parmi les oisifs, que l’on voit toujours en grand nombre autour de la porte du palais du roi. Là, les nouvelles du jour étaient le retour du poète, et la réception qu’il avait eue du shah. Les Uns disaient que sa majesté, en entendant parlerde son arrivée, avait décidé que cela ne pouvait être,
qu’il était mort, et qu’il fallait qu’il le fût. Les autres, au contraire, rapportaient que le roiavaitreçu celte nouvelle avec plaisir, et qu’il avait fait donner dix lotnauns à celui qui l’avait apportée. La vérité était cependant que'le roi avait
été-contrarié delà résurrêctaondupoét-e, parce quelle avait détruit les arrangemens qu’il avait fuitsà l’égard de sa maison et de ses hi< ns , et qu’il n’était pas disposé à le bien recevoir. Mais Askcr, qui connaissait bien la passion de sa majesté pour la poésie, et particulièrement pour celle qui chante les louanges du roi, avait depuis long-temps prévu l’événement , cl s’était muni d’un impromptu qu’il avait composé dausson exil, chez les Turcomans. Il répéta cet impromptu au moanenl convenable ; et les va g de !a faveur du roi, qui se précipitaient contre lui, se détournèrent entièrement, et coulèrent à son avantage. Enlin, on lui remplit la bouche dor, pour ses peines; on le couvrit d’un vêtement ma-
.gnifique, et il fut réintégré dan? sa place et ses propriétés».
Je ne pcrdispoipldetempsà retourne;’ féliciter celui que j’avais adopté pour patron , et je ne manquai pas un seul malin de me rendre à son lever. Voyant qiCi! était favorablement disposé pour moi, je lui ils connaître ma situation, et le priai, ou de me donner une place dans sa maison , ou de me recommander comme domestique à quelqu’une de ses connaissances. J’avais appris que rabattement du nazir, au retour de son maître, provenait delà craintequ'Askerne découvrît certaines fraudes qu’il avait commises pendant son absence ; et comme j’espérais que je pourrais bien lui succéder dans sa place, j’exprimai le zèlele plus grand pour l’intérêt du poète, et lui (ïs connaître tout ce que je savais de la conduite de l’intendant. Cependant, je ne réussis point; car, soit qu’il eût une connaissance des hommes bien plus profonde que je ne le pensais, ou
que le nazir eût tâché de lui prouver* son innocence, et de me rendre suspect, ce que j’ignore, le fait est qu’ilconserva sa place et que je continuai d’assister au lever du poète.
Enfin , Asker m’appela à lui un matin, et me dit : « Ilajjî, mon ami, vous savez
combien je me suis toujours montré reconnaissant de vos bontés pour moi, quand nous étions ensemble prisonniers des Turcomans : maintenant je vais vous en donner des preuves. Je vous ai fortement recommandé à Mirza Ahmak, 11akim Bashi, ou premier médecin du roi, qui a besoin d’un domestique; et je ne
doute pas, si vous le satisfaites, qu’il ne vous apprenne son art et ne vous mette en état de faire votre fortune. Vous n’avez qu’à vous pi’ésenter devant lui de ma part, et il vous donnera aussitôt un emploi. »
Je n’avais poinlde goût pour pratiquer la médecine; et me rappelant l’histoire qui m’avait été racontée par le derviche,
j'avais le plus grand mépris pour celte profession : mais ma position était désespérée; j’avais dépensé mon dernier dinar , et il ne me restait plus par conséquent qu’à accepter. Je me rendis donc chez lui, le lendemain matin. Sa maison était située dans le voisinage du palais. En entrant dans une cour obscure et né¬
gligée, je trouvai plusieurs personnes malades, les unes accroupies contre la muraille, les autres soutenues par des amis, d’autres encore avec des bouteilles à la main, attendant le moment où le médecin quitterait les appartenons de ses femmes , pour faire ses affaires en pu¬
blic. Je m’avariçai vers une fenêtre ou¬
verte, où se tenaient ceux qui n’avaient
pas le privilège d’entrer dans la salle, et
je m’y établis jusqu’à ce qu’on m’appelât. 11 y avait dans la chambre plusieurs personnes qui venaient faire leur cour au docteur (presque tout officier de la cour a son lever) ; et j’appris en obser¬
vant tous ces flatteurs, combien il était
nécessaire, pour avancer dans la vie,
me servir de tout, même du chien et du chat de celui qui ayaiL accès auprès des hommes puissans , s’ils venaient s'offrir sur mon passage. Je fis mes réflexions sur les malheurs que j’avais déjà soufferts; et je calculai pendant combien de temps il me faudrait flatter et ramper, pour avoir droit moi-même à huit d’attentions,quand je connusaux salutations de ceux qui étaient prés de moi, que le docteur venait de s’asseoir à la fenêtre, et que le travail du jour était commencé.
Le hakîni était un vieillard à l'oeil
cave, aux pommelles saillantes et à la
barbe claire. Son dos était considérablement courbé, et son attitude ordinaire, quand il était assis, était le menton en l’air, la tête enfoncée entre les deux épaules, et les deux mains dans la ceinture, tandis que les deux coudes formaient triangle de chaque côté du corps. 11 faisait des questions brusques et
courtes, répondait par des hum s , h unis
inarticulés ,
autre % chc se
el semblait penser à tout qu’à ce qu on lui uisaiU
Après avoir écouté le détail des maux tlg ceux qui étaient venus le consulter, et adresse quelques paroles au petit cerçle de ses parasites, il me regarda; et quand je lui eus dit que j’étais la personne dont le poète lui avail parlé,*il fixa sur moi ses petits yeux vifs, pendant une seconde ou deux, et me pria d attendre , parce qu’il désirait me parler en particulier.
En conséquence, il leva bientôt la séance, et sortit de la chambre. Je fus invité à le suivr^dans une petite cour séparée, murée de tous côtés, excepté d'un .seul, où était situe le khcLwet , où cabinet particulier.