‹ Hajji Baba (volume 2)Chapitre 48 sur 50 · CHAPITRE MX · texte numérisé non relu

CHAPITRE MX

Hajji Baba entre-au service <lu médecin du roi.

— De quelle'manière il fut d’übord .employé.

Aussitôt qu’il me vit, le docteur m’invita à entrer dans le cabinet, et

me pria de m’asseoir ; ce que je fis avec toute l'humilité qu’il est d’usage qu’un subordonné témoigne à son supérieur, pour un si grand honneur.

Il m’apprit que le poète lui avait parlé en ma fav*eur , et lui avait dit que l’on pouvait compter sur moi, surtout

pour la prudence et la disci'élion; que j’étais fertile en expédiens; et que, si l’on me confiait une affaire dans laquelle la circonspection ou le secret fussent nécessaires je saurais la C(*d uire avec toute l’habileté possible. Je m’inclinai plusieurs fois pendant qu’il parlait, et tins respectueusement devant moi, mes mains couvertes de mes manches, tout ayant soin que mes pieds fussent également cachés aussi. Alors il continua et dit : « J’ai précisément besoin maintenant d’une personne telle qu’on vous présente; et comme j’ai une grande confiance dans la recommandation de mon aini Asker , je me propose d’user de vos bons offices.

Si vous réussissez selon mes souhaits,

vous pouvez être assuré qu’il vous en arrivera bien, et que je n’oublierai pas vos services. »

Alors, il me dit (l’approcher davantage de lui , et continua d’un ton bas et confidentiel et en regardant par dessus scs épaules, comme s’il eût craint d'être entendu. « Hajjî, il faut que vous sachiez qu’il est arrivé, depuis peu, à cette cour, un ambassadeur européen, à la suite duquel est un docteur. Cet infidèle

a déjà acquis quelque réputation ici. Il traite ses malades d’une manière lout-à»

fait nouvelle pour nous ; cl il est arrivé

avec une caisse pleine de médicamens dont nous ne connaissons pas même les noms.ll prêt end connaître un grand nombre de choses donlnous n’avons jamais entendu parler en Perse. Il ne fait aucune distinction entre les maladies chaudes et froides, ni les remèdes froids et chauds, comme Galien et Avicenne l’ont ordonné; mais il donne du mercure comme calmant, fait des incisions dans le

ventre avec un instrument tranchant pour guérir les vents dans l’estomac (i); et ce qui est pis que tout, e’est qu’il prétend chasser la petite vérole en introduisant dans notre corps un certain extrait de va< he, découverte qu’un de leurs philosophes a faite récemment. Gela ne peut al er ainsi, Hajjî. La petite vérole a toujours été pour moi une excellente source de lucre; je ne puis souffrir en être privé , parce qu’il plaira à un infidèle de venir ici nous traiter comme des

bestiaux. Nous ne pouvons souffrir qu’il nous ôte le pain de la bouche. Mais la

raison pour laquelle j’ai particulièrement besoin de votre aide, provient de ce que je vais vous dire. 11 y a deux jours, le grand visir se trouva attaqué d’une maladie étrange, après avoir man-

( i ) Ceci fait allusion à la manière de guérir Hiydropisie, opération inconnue aux Persans, jusqu’à ce que les chirurgiens anglais ta leur eussent apprise.'

gé plus quà son ordinaire de la lailne et des concombres crus , assaisonnés avec du vinaigre et du sucre. Ceci vint aux oreilles de l’ambassadeur européen, qui en effet était présent quand le visir avait mangé la laitue; il lui envoya aussitôt son médecin , en le priant de permettre qu’il lui donnât ses secours. 11 paraît que le grand visir et l’ambassadeur n’étaient pas bien ensemble depuis quelque temps , parce que ce dernier pressait pour quelque exigeance politique, à laquelle le visir, dans les intérêts de la Perse, était obligé de se refuser;

en conséquence, pensant que ee serait un bon moyen de se concilier l’infi léle et d’en venir à un arrangement, il consentit à accepter les services du docteur.

Si j’eusse appris à temps cette circonstance, je serais aisément parvenu à empêcher que cela n’allât plus loin ; in.iis le docteur ne tarda pas un instant à admi¬

nistrer son remède qui entendu dire, consistait

» à ce que j’ai

seulement en

une petite pilule blanche et sans goût.

D’après ce que chacun en dit, et comme si le malheur l'eût voulu, l’effet que celte pilule a produit, a quelque chose de tout-à-fait merveilleux. Le grand visir en a éprouvé un telsoulagernent qu’il ne parle plus que de cela ; il a dit qu’il avait senli la pilule tirer l’abattement de l’extrémité même de ses doigts; et qu'il a maintenant découvert en lui-même un renouvellement de forces et d’énergie, tel qu’il rit de sa vieillesse et parle même de porter le nombre de ses femmes au complet permis par notre bienheureux

prophète. Mais le mal ne s’est pas arrêté là ; la renommée de celte drogue et celle du docteur européen se sont répandues dans toute la cour; et la première chose dont le roi a parlé ce matin au aelam ( l’audience ), a été le miracle opéré par la pilule. Il a interpelé le grand visir, pour qu'il lui répétât tout ce qu’il avait déjà drtà ce sujet ; et tandis qu'il parlait des merveilles produites

sur sa personne, on entendait clans toute rassemblée un murmure général d’applaudissement et d’admiration. Ensuite sa majesté s’est tournée vers moi, et m’a prié de lui expliquer la raison pour laquelle une si petite cause avait pu produire de si grands effets ; et je fus obligé de répondre en m’inclinant, autant que je le pus pour cacher ma confusion , et en baisant.la terre ; « Je suis votre sacrifice , ô roi des rois! je n’ai pas encore vu la drogue que le docteur infidèle a donnée au serviteur de votre majesté, le grand > isir ; mais aussitôt que je l’aurai vue , j'informerai votre majesté de tout ce qui la concerne. Toutefois votre humble esclave supplie le centre de l’univers de se rappeler qu’en celle occasion le principal agent doit être un malin esprit, un ennemi de la vraie foi, puisque c’est un instrument entre les mains d’un infidèle, d’un homme qui appelé notre saint prophète un iinpos-

leur cl qui révoque en doule les décret»

tons puissans de la prédestination. »

Après avoir dit cela pour ébranler la réputation croissante du docteur,je me relirai pour méditer profondément sur les moyens de découvrir les secrets de l’infidèle et surtout de connaître la nature de la prescription qui a opéré tant de miracles; et vous êtes venu on ne peut plus heureusement à mon secours.

11 faut que vous fassiez de suite sa connaissance; et j’abandonne à votre adresse le soin de sonder ses pensées et de lui arracher sa science. Riais comme je désire me procurer un échantillon du

médicament qu’il a administré au grand \isir, étant obligé d’en rendre compte demain au shah, il faut que vous commenciez vos services avec moi , par marier beaucoup de laitue et de con-

ccmbrcs crus > et vous rendre aussi malade que sa bauiesse le visir. Alors, vous aurez recours à l’européen q ul

vous donnera, sans doute un duplicata de la célèbre pilule, et vous me le remettrez.

—• » Mais, lui dis-je, car j’avais déjà presque pris le frisson à cette proposition extraordinaire , comment me présenterai-je devant un homme que je ne connais pas? D’ailleurs, on raconte tant d’histoires merveilleuses ded'Européens, que je ne saurai comment faire : je vous prie, donnez-moi quelques instructions sur la manière dont je dois agir; leurs moeurs et leurs coutumes sont tout-à-fait différentes des nôtres. »

«Cela est vrai, répondit Mirza-Ahmak, et vous pourrez vous en former une idée, quand je vous dirai qu’au lieu de se raser la tête, et délaisser pousser leur barbe, comme nous le lésons, ils font tout le contraire; car ou ne voit pas un vestige de poil sur leur menton et leurs cheveux sontaussi épais sur la têteques’ils avaient fait vœu de ne jamais les couper. Ensuite, ils s’asseoient sur de petites plate-

formes, tandis que nous nous accroupissons par terre ; ils prennent leur nourriture avec des griffes de fer, tandis que nous mangeons avec nos doigts ; ils sont toujours debout à marcher, et nous, nous sommes toujours assis; ils portent des habits justes et nous de trèsamples ; ils écrivent de gauche à droite, nous de droite à gauche; ils ne prient jamais, nous prions cinq fois par jour. Bref, on ne finirait pas , si 011 voulait dire tout ce qu’on pourrait en dire ; mais ce qu’il y a de certain, c’est que ce sont les gens les plus sales de la terre, car ils ne trouvent rien d’impur; ils mangent de toutes

soi les d’animaux, depuis le cochon jusqu’à la tortue , sans le moindre scrupule, et cela après leur avoir coupé la gorge; iis d issèquent un cadavre, sans se purifier aucunement après ; ils remplissent toutes lts fonctions animales de leur nature , sans jamais penser qu’il soit nécessaire d’aller au bain chaud, ou même sans 6e frotter de cendres après. »

— » Et esl-il vrai , lui (lis-je, qu’ils soient si irascibles, que si par hazard on doule de leur parole , et qu'on les appelé menteurs, ils se battent jusqu’à la mort ! »

— » On le dit aussi , répondit le docteur ; mais je n’en ai pas encore eu la preuve ; cependant, je dois vous avertir d’une chose, c’est que s’il leur arrive d’admirer quelque objet qui vous appartienne , il ne faut pas leur dire , comme on le dirait à l’un de nous : « C’est un présent que je vous fais , cela vous appartient ; » de peur qu’ils ne vous prennent au mot en le gardant : ce qui, vous le savez, serait très-désagréable et bien, loin de votre pensée ; mais vous devrez autant que possible dire ce que vous penserez, car ils aiment la franchise. »

— « Mais alors, si cela est vrai, ne pensez vous pas que le docteur européen s’apercevra que j’ai un mensonge à la bouche , en prétendant être malade quand je me porte bien; et en lui de-

mandant pour moi un médicament, dont j’ai besoin pour un autre ?

— « Non, non, dit le mirza, vousdevez être malade, réellement malade, vous entendez; alors iln’y aura point de mensonge. Allez , Hajjî, mon ami, dit-il, en passant son bras autour de mon roi; allez manger vos concombres àl’instanl, et faites moi avoir ce soir la pilule » Et par ses flatteries , il m’empêcha de faire aucune autre objection .à sa demande inattendue. Il me poussa doucement hors de la chambre, sachant à peine si je devais rire ou pleurer de la nouvelle tournure que mes affaires avaient prise. Etre malade sans stipuler aucune récompense, était une chose à laquelle je ne pouvais consentir; je revins donc sur mes pas, décidé à faire un marché avec mon patron; mais quand je rentrai dans la chambre, iln’y était plus; il paraît qu'il était dans son harem. Je fus donc obligé d’aller remplir ma mission.

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