CHAPITRE XI
Ilajji Baba'fait la conquC-tc de la Teuve d’un émir, qui l’alarme d’abord, et le transporlc onguilc de-joie.
Je vivais de celle manière de]niis quelque temps , lorsque deux ou trois soirées de suite, vers la brune, je remarquai, en sortant de mon café, une vieille femme qui sc tenait au coin d'une petite rue qui y faisait presque face. lülle me regardait toujours avec attention, paraissant désirer me parler, et jetait les yeux de temps en temps sur les fenêtres garnies de persiennes, de la maison au pied de laquelle elle avait pris sou poste, et me laissait passer.
La première lois, je la remarquai à ]>eine; une vieille femme au coin d’une ^’uc n’avait en effet rien de très-rcmar-
quable; rnais la seccnde fois , je fus sur- ])ris eL me tins sur mes gardes; la troisième fois ma curiosité fut excitée; et la quatrième soirée, je me décidai, si elle paraissait encore, a découvrir quelle était son intention.
En conséquence, je m’iialjillai mieux, que de coutume , ayant pour certain que ma honne iuine, jointe à la protection de ma bonne planète-, travaillaient pour moi ; et en sortant du café , je me dirigeai d’un pas lent et mesuré vers la
femme myslériense. J*allais l’accoster,
quand en tournant l'angle de la rue qui me meUail à Tabri des fenêtres du café , lout-à-coup une des persienness’ouvril, et une femme s’offrit sans voile à ma vue : ses traits et sa taille me parurent de la pins éclatante beauté; elle tenait une Heur à la main qu’elle me fil ’d’abord remarquer; cl la plaçant ensuitesiirsoii coeur, elle me la jella^ et re.rerma la persienne avec tant de précipitation que toute celle scène fut comme une ap])a-
rîtion qui s’etait montrée et évanouie aussitôt. Je restai la bouche ouverte et les yeux levés, jusqu’à ce que je me sentisse cloncernent tirer par la manche, par la vieille femme qui avait ramassé la Heur, et me la présentaitj-lorsqueje me
tournai vers elle.
« Qu’esl-ce que cela, lui dis-je, au nom du prophète? Les gins et les péris habitent-ils celte terre? »
« Etes-vous donc tellement novice, répondit la vieille femme, qlie vous no sacliicz pas ce ([ue celte Heur signilie ?
^^olre barbe est assez longue, vousn’étes pas un enfant, etvotre costume annonce que vous avez voyagé;mais vos voyages vous ont été peu utiles , si vous ne savez
pas ce qu’une femme veut dire, quand elle vous donne une fleur d’amandier. »
(( Oli , oui , lui dis-je ! je sais que jistek {ixmande) rime axitej astek (oreiller)^el je sais aussi que deux têtes sur un Oreiller ont fréquemment étécomparées deux amandes dans un noyau; mais
ma barbe est assez longue aussi pour me rappeler que ces sortes d’aventures n arrivent pas sans danger, et qu^)U coupe aussi bien les létes que l’on avale les noyaux. »
(( INe craignez rien, dit ma compa- , gne , avec une grande cinolion ; mais ,
par I\iahomcl ! nous sommes des gens [)urs i et vous rejetez la iorUine, si vous nous méprisez. Etes-vous un ane, fpi’unc
ombre,vous fasse peur? car vos peurs ne sont que des ombres. »
« Dites*-moi donc , lui dis-je , quelle
est la tlainc ([ue je viens de voir, et ce
que je dois faire. »
« Ne vous ])resscz pas tant, rép?ndil-elle : nous ne pouvons rien faire ce soir; et il faut ([uc vous preniez patience.
Le temps et le lieu ne sont pas commodes maintenant; mais, trouvez-vous demain soir au cimetière d^Erjub; et vous-apprendrez tout ce que vous désirez savoir. Je serai assise au pied de la tombe du premier émir à .droite; et
VOUS fiie reconnaîtrez parmi les autres fenimes^îi un schall ron£;c jeté sur mes épaules. Allez , et qu’Allah vous accompagne. ))
A CCS mois , nous nous séparâmes; et je retournai dans ma chambre au caravansérail , pour réfléchir h cc cjui venait d^arriver. Je ne doutais pas qinl n’y eut quelque chose de bon poui' moi en réserve; mais j’avais entendu dire de lerribl es choses de la jalousiedes maris turcs; et je ne pouvais m’empêcher de penser que je pourrais êtreja victime de quelque homme offensé. Zeênab et sa tour, Mariani et soa yùsuf, Düaram et innn
bouton : tous ces exemples d’amour mal-
•heureux se présentaient à la suite à mon • esprit, et l’efroidissaicnl quelque désir que je pusse tra])ord avoir senti de poursuivre celte aventure. Cependant, mon sang était encoreass'ez jeune classez chaud pour me pousser en avant; et je résolus , t[iioiquc avec répugnance, de voir la suite.
Le icudciuain au soir , fidèle à mon
engagement^ je cherchai la prcrnière tombe (le turban vert, (^ue je trouvai dûment à main droite; et je dcicouvris la vieille femme avec son schall roime
sur les épaules. Nous nous écartâmes de .la route, et’nous reliiamcs à Toinbre dhin des ])lus hauts cyprès du cimetière:
la 5 assis sur la terre , ayant devant nous la vue magnifi(fue de la rade de Constantinople, nous cnlainames tranquillement le sujet de notre conférence.
lille me comjjlinienla d’abord sur ma ponctualité, et m’î^sura encore que je
n'avais rien à craindi’C sur ce qu’elle allait me proposer. Clle avait tout le babil de son âge, et parla quelque temps sans rien dire ,*proleslaiil de son attachement pour moi et de son désir de me servir. * Je sentis que toutes ces pi olrslations tendaient provisoirement à diminuer les proliu de mes tuyaux de pipe ; et j’arrêtai par coiisé(juenl leurs pi ogrés » en la priant de inc faire connaître 1 histoire de la belle dame de la l'cnclre.
, En dégageant son récit de toutes ré-
polilions et circonlocutions^ voici à peu ]irès ce quMle me dit :
« La daine que vous avez vue, et dont je suis la servante^ est la fille indique d’ua ^larchandd’Alep, qui avait encorejeux
fils. Le père est mort il n'y a pas longtemps , et a été remplacé dans ses afTaires par ses fils, qui sont maintenant de riches marcliands et habitent cette ville.
Ma maîtresse, dont le nom est Shekerleh ( lèvres de sucre ), avait été mariée très-jeune à un émir vieux eti'iche, ([ui s abstenait scrupuleusement d'avoir ])lus V d’une femme à la fois, parce qu’il savait par ex]îcrience qu’il n’aurait point de repos dans sa maison, s’il prenait avantage de la permission de Ja loi, en multipliant ses compagnes. Il aimait beaucoup la paix domeslique , et avait esj)éré ([u’en prenant une femme si jeune , il pourrait la façonnera ses gouis, cl (ju’elle ne combattrait jainais Ses inclinations. Il fut heureux en cela ; car il n'existe pas da . Créature [)lus douce et jilus docile que.
ma lïiaîlresse. 11 ny avait qu’nn point sur lequel ils ne purent jamais s’accor- (\cv y et ([ui fut en ctlct l\ine des causes de la mort de rémir , qui arriva bientôt 0 ])i’ès. Elle aimait les tartres à la creme ; il préférait celjes au fromage. Pendant cinq ans, régulièrement, tous les jours , ils eurent dispute à ce sujet à déjeuner; jusqu’à ce que , il y a six mois, le vieillard ayant Iro]) mangé de scs tartres au fromage^ eut une indigeslion et mourut.
Il laissa le quart de ses ricliesscs , la maison (juc vous voyez , scs meubles , scs esclaves , enlin, tout ce qr/il put laisser selon la loi maliomélane, à la Ijulle Sliekerlel), maintenant sa veuve désolée. Possédant les avantages de la jeunesse, de la beauté et des richesses, vous pouvez croire qu’elle n’a pas vécu sans admirateurs ; mais elle a plus de sagesse cl de discvélion t[ue la plupart des jeunes femmes de son âge; cl ; jusqu’à présent,
e s’est refusée à fermer <lc nouveaux
nœiuls , résolue dalteiulre quelque
bonne occasion tVéponser im homme yu’elle pût aimer réellement, et qui ne ftU poussé ni par l’interet, ni par Fambilion.
« Demeurant en face cl un des cafés les plus élégïuisde la ville, elle a eu l’occasion de guéler ceux qui le fré(|uenlaienl ; et, sans compliment, je n’ai pas besoin de vous dire cju'elle vous distingua bientôt comme le plus beau de.tous , et A’éritablement comme l’homme le plus à son goût quelle ait jamais vu.
Mon frère , dit la vieille femme, est le propriétaire de ce café ; et comme j'ai souvent occasion de le voir, je le priai de s’informer qui vous étiez et de me faire savoir quel était votre état. Son
récit plut beaucoup à ma maîtresse ; et nous résolûmes de tacher de parvenir a nous faire remarquer de vous, et de faire votre connaissance, s’il était possible.
Vous savez jusqu’à quel point nous y sommes parvenues, et vous pourrez j uger si je vous ai rendu service ou non. » •
•le m^’élais peu attendu à un semblable 3 ’esuîlat^ cpiand la vieille femme avait commencé son bisloire. J’étais comme un homme qui vient de recevoir sa grâce api'ès une conilamnolion. Au lieu des mystères, desdégnisemenS; des escalades de murailles et de fenêtres, des cimetères niuls, et des blessures sanglantes <|ui accompagnent ordinairement une intrigue turque, je ne voyais rien devant moi que des richesses, l’aisance, et le repos de tout mon avenir. Je bénissais
mon étoile; enfin, je regardais ma fortune comme faite.- J^élais si Iransporlé de ce que j'entendais, que je me servis de mille expressions incohérentes en parlant à ma compagne; je faisais des protestations, je * jurais un éternel amour à ma maîtresse, et promettais à la vieille de la récompenser généreusement.
«Mais il est, dit-elle, une circonstance dont ma maîtresse m'a ordonné de m’assurer avant de vous recevoir; c’est rimporlance de vôtre famille et
l’ctencliie de votre forliine. Il faut que vous sachiez que ses h ères et ses paï ens sont trop fiers; et si elle faisait une indigne alliance , ils la traiteraient avec la plus grande dureté, et ne manqueraient pas de maltraiter son mari, s’ils ne le renvoyaient.
Quoique je ne fusse pas préparé à cela, telle fut la promptitude avec laquelle je saisis toute réleiiduedelabonne fortune qui tirallendait, qu’avec lamêine pioinplitudc je réi)ondis sans hésiter :
«Ma famille! ma famille, dites-vous ! Qui ne connaît Ilajjî Baba? Qu’on s’en informe depuis les confins d’iemen jusqu’à ceux d’Irak , et depuis les murs de rilind jusqu’aux bords de la mer Caspienne,
et son nom sera connu. »
U Mais qui est votre père, dit la vieille femme? »
« Mon père, dis-je après une pause!
c’élait un homme très-puissant. Plus de tètes ont passé sous son pouce, et il a pris plus d’hommes par la barbe, avec
que le chef des \VécIiabilcs liii-niéme. »
J’avaisga "lieassez de temps pourlTi epi'é- ]îarci' unepelile généalogie ; et comme la ligure delà vieille s'épanouissait à ce que j^avaisdii, je continuai de lui parler ainsi :
« Si votre maîtresse veut un sang élevéj qu'elle jette les yeux sur moi.
Croyez qu’elle et ses frères, n’importe ce qu ils soient J ne pourront jamais surpasser mes ancêtres. Le sang arabe coule dans mes veines, et de Tespèce la plus
pure. Mon aïeul était un arabe man-
souri, de la province de iN'ajd dans l'Arabie heureuse J qui avait été établi avec toute sa tribu , par le shah Ismaël de Perse, dans l’un des ])Ius beaux ])alurages d’Iran, où ils ont toujours demeure depuis. Mon grand-père Katis , hen Khupj hen Asp , hen al Madian, était de la tribu de Koreisli, ce qui le mettait en parenté directe avec la famille de notre saint pro[)hète, de qui sort tout le meiL leur sang d’Islam,
« Allah 5* allab ! s’écria la \ieille ^Gnitxie; assez, assez: si tous êtes tout
ma maîtresse n’en demande pas ^^van(ar;e. El si vos riclicsses égaîeni ^otre naissance, nous seront tout-à-fait
^^lisfailes. »
Quant à mes richesses, lui dis-je, je ne puis me vanter d’avoir beaucoup d’argent comptant ; mais quel est le marchand qui a loujonrs de Targcnt à scs Ordres? Vous devez savoir,aussi bien (pie ^oi J qu'il est toujours employé en mav- ^‘bandiscs ({ni sont dispersées dans les diirérenlcs parties du monde, et (pii, ^vec le temps, lui reviennent avec accroissement. Mes soieries et mes velours
de Perse voyagent maintenant à Klioras-
san , et me rapporteront des peaux d'a-
gneaux de Bokhara. Mes agens munis d’or et de peaux de loutres, sont prêts
àMeshetl à acheter les scballs de cache¬
mire et les pierres précieuses de Tlnde.
AAslracan, mes éloQes de colon vont ^^t*e tra(i(juées pour des fourrures, dir
drap et des verreries; cl les marchandises des fndes (fiie j’iu achetées a Bassora et envoyées à Alej), me reviendront transformées en bonnets et en élofies.
Enfin , vous dire précisément ce que je possède 5 serait aussi difficile que de compter les épis d’un champ de blé; ■ mais vous pouvez en tonte sûreté dire à votre maîtressô, f|ne l’iiomme de son choix, quand il lui plaii'a de rassembler
scs richesses, étonnera elle et sa famille par leur étendue. »
Louan ge a Allah ! dit la confidente ; tout est maintenant comme il doit être ; et il ne mereste pins qifà vous faire connaître l’un a l’autre ; ne manquez pas Je vous trouver au coin Je la rue, à la lomhee de la nuit; et moyennant toutes les ])r'écaulions nécessaires,je vous introduirai auprès delà divine Shekcrleb; si elle vous accepte, rien ne s'opposera a conclure votre mariage et volrebonheur.
11 ne me reste ([u’nn avis à vous donner; c’est d’aimer les taries a la croine et de
^^épriser celles au fiomage. Sur tout sujet, elle est libérale et sans préju- 8^^s. Puisse Allah vous garder en paix et
sûreté!»
En (lisant ces mots , elle releva le bas Son voile sur sa bouche ; et recc\ ant ^Icux pièces d’or que je lui mis dans la ^tiain, elle s’éloigna , et me laissa encore
a mes médilalions.