‹ Hajji Baba (volume 3)Chapitre 14 sur 27 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

hajjî Baba obtient une entrevue aveç la belle Sliekerleb , lui Tait une dotation 1 1 devient sou époux*

j£ ne restai pas longqetïips an ])ied de

Tarbrc. car je.senlistjiie j’avais beaucoup

de choses à faire avant l’beiiriMlu rendez-vous. Il était nécess;iire (|oe j’alVecbasse l’opulence , que j’eusse iiite '.'.ourse

oien garnie, et un babit approprié à

.mon cnractère. De plus, il fallait que je rendisse nia personne aussi présentable f(ue possible eu allant au bain , et en faisant usage de tous les parfuins exigés.

Souvent, eu niarcliant, je m’apostrophais dans le^; termes lesjdus (latteurs.—^ « Et maisjHajji, ami Hajji, m’écriai-je! par la barbe de votre père cl par votre aine!

pour celle fois, avouez ([ue vous avez Lit voir la difierencc qu^il y a du fou au sage; c’est bien, descendant des Mansouri l rejeton dè la souche des Koreish!»

En réllécbissant sur mes destinées à

venirq'arrivai enfin à notre caravansérail;

je vis le vieil Osman assis dans un coin de notre appartement, occupé à calculer le profit de sa marchandise^ et dans l’autre mon ballot ule tuyaux de pipes. Le contraste (|ue ces objets ignobles formaient avec les graiids projets qui se l'ormaient dans mon esprit, me rra])[)a si fortement qu’il iiiibiail même s,ur mes maniérés et donnait un certain ton de supériorité a inoa:.ir,.<pi: je n'avais iuauui senti uvaiiî;

ne sais si Osman s’en apperçut, maïs parut étonné quand je lui deinandai de ni'avancer de suite cinquante pièces d’or, pour lesquelles je lui offris de lui reniellre mes marchandises en nanlisseinent,

« .Alon fils, dll-jl , quelle nouvelle est-ce là ? qu’avez-vous besoin de tant d’argent, et avec cet eni|)resseinent ?

Etes-vous fou ? ou seriez-vous devenu joueur ? »

Dieu me pardonne, lui dis-je, je ne suis ni fou ni joueur ; ma cervelle est Cil bon ordre, et le inonde m’a prison faveur; mais doniiez-moi cet argent , vous apprendrez le reste ensuite. »>

Il n’hësira pas plus long-temps à accé-* der à mes désirs, car il connaissait bien

la valeur de mes marcliandises, et savait

([uelemarché nepouvaitmanquer d’étre

avanlageuK et profitable. Aussi, sans

plus hésiter, il me compta l'argent et je

le quillai aussitôt.

rajoutai de suite quelque c’iose à ma

garf1("-robe, et j’allai au bain sans tarder. Là , je subis toutes les lustrations et me vêtis comme un homme du plus hautIpn.

Durant le temps que je mis à compléter ma toilelle, l’heure du rendez vous arriva ; et Je coeur palpitant, je me rendis au lieu indiqué.

Jet ronvai la vieille femme qui m’attendait ; et api es avoir bien regardé autour de nous, si personne ne nous voyait, elle me lit entrer dans In inoison par une porte située dans un coin écarté.

Je fus charmé de Taisance el des commodités qui paraissaient exister dans toute celle demeure ; je me regardais maintenant comme le seigneur et le

maître de tout ce que je voyais. Nous avions traversé d’abord les appartetemons consacrés aux femmes , parcequ’il paraissait que la |)rincipale entrée de la maison avait peu servi depuis la mort de l'émir, par ia*specl pour sa nié^ nioii e 3 cl nous en passâmes le seuil avec

î^iitant (le mystère et de précaution , que si le bon-liomme eut encore vécu. Après ftYoir|)assé la pi^lilc])orle(le !a rue, nous Entrâmes dans la cour, dans la(juelle était une fmtaine. Alors, nous montâmes un escalier de bois , au haut duquel nous trouvâmes un rideau de drap de diverses couleurs, le{|nel (Hait leviH Je fus iiUrodiiil dans une anîicbainbrc, dont le seul ameubbanent consistait en une paire de panlouftlcs de femmes et i-ine lampe. Quatre portes, alors fennecs, donnaient dans celle cliambn? *, et j’y fus laissé seul , tandis (|uc ma vieille Conductrice alla pré|'/ai’er sa maî.resse à me recevoir. J'entendis des voix dans les dilférens appailemens, parmi lesquelles jesup[)Osais ([u’était celle de la propriétaire des pantoulHe.-» ; et je m’imaginai que bien des yeux étaient dirigés sut’ inoi, car je les distinguais à travers les lentes. Enfin, la pcjrte de l'angle le plus enfoncé s’ouvrit, et on me (ît 8igne d'approcher.

Mon cœur baUait en aTançant, el me couvrant lout entier de mon manieau l^our montrer mon respect, j’entrai dans une cliambrequi n*ëtaltéclairéeque par une seule lampe, qui jetait une lumière douteuse sur les objets de rintérieur.

La chambre était entourée d’un divan , couvert du plus riche satin bleu , à [range d’or : l’objet de tous mes désirs était assis dans un angle près la fenêtre.

Elle était soigneusement voilée de la tel e aux pieds , et lout ce que je pus distinguer alors de sa personne, fut une

paire de briüansj eux ncirs, qfii semblaient sc délecter dans la curiosilc an¬

xieuse qu’ils a\ aient excitée en moi.

Elle me fil siirne de la main de m’as-

seoir; mais je lu’y l'efusais obstinément, tant je voulais lui prouver la profondeur démon respect et de ma reconnaissance.

Enfin J cjuand toute résistance fut devenue inutile, j’ùlai mes panlouines, et m’assis sur un coin de ma hanche , appuyé sur le l;ord du sofa, tenant mes

ïiiains couvertes de mes manches, et affectant une timidité et une gaucherie

Jont je ne puis m’empêcher de rire, ïïïainlenant que je me la rappelle.

Après que nous fûmes restés assis face à face, pendant quelques minutes, et Sans nous dire autre chose que les complimens d’usaj^e, ma belle maîtresse ordonna à la vieille Aÿcslia( c’était le nom demaconductrice)dequiltcrla chambre, cl se penchant en avant, comme pour prendre son éventail déplumés de paon, qui était sur le coussin, elle laissa toml^er son voile, et offrit à mes veux im-

patients la plus belle figure que la nature ait jamais formée.

C’était le signal qui devait écarter

toute réserve ; je me prosternai devant ma divinité avec toute radoralion d’un profond dévot, et prononçai une telle rapsodie d^amour et d’admiration, que je ne laissai aucun doute dans son esprit sur la tendresse de mon cœur, la finesse de mon esjmit, et l’excellence de mou

goût. Eiifin, la veuve de Ternir eut tout

sujet d êtie satisfaite du choix (jiTelle avait fait; et elle me montra bientôt Ja confiance qu’elle se .])roposail de placer en moi, en me faisant de suite le dépositaire de ses secrets.

« Je suis dans une position difficile, me dit-elle; cl Tœil malicieux que l)ien des gens jettent sur moi, a rempli mon âme cTamertuine. Vous pouvez penser qu’avec les richesses que m’a léguées mon dernier mari ( sur qui bénédiction éternelle!) et mon propre douaire qui était considérable, j’ai été tourmentée de bien des perséeutions ; et elles m’avaient presque rendue folle. Mes parens réx;lament tous un- droit à ma main, comme si je faisais partie du bien de la famille. Mes frères n’ont que leur intérêt en vue, quand ils veulent me trouver un mari, comme ils feraient Téchange ci’un ballot de laine contre des sacs de ris?* Un neveu démon mari, homme de la loi, prétend faire valoir une vieille

Coutume par laquelle, quand un homme ïi^eurt, un de scs parens a droit à sa veuve; lequel droit il peut exercer en jetant son manteau sur les épaules delà victime. Un autre parent prétend encore que, selon la loi, je n’ai pas droit à tout ce que je possède, et menace de me le dispuler. Enfin, j’ai été si tristement tourmentée dans ces circonstances, que je ne vois qu\in moyen d’appaiser celte afiaire; c’est de me marier. La destinée Vous a jeté sur mon chemin, et je ne Suis plus embarrassée. »

Alors elle m’apprit les arrangemens qu^eile avait faits pour notre union immédiate, au cas que je ne m’y oppd-

serais point, et m’envoya à un homme de la loi, dont elle était assurée^ pour agir en sa faveur, lequel dresserait tous les acles convenables,.et qu’elle m’apprit être maintenant dans la maison, prêt à officier.

Je n’étais pas préparé a tant deprompfitude, et sentis mon cœur m^aban-

clonncrj comme s’il errait entre le ciel et la terre ; mais je n’hésitai pas à réitérer mes assurances d-amour éternel et de dévouement, et ne dis rien à ma future, qui ne parut l’accabler dé délices.

Elle était si impatiente du moindre délai, qu’elle ordonna immédiatement a la vieille Ayesha de me conduire auprès de l’homme de la loi, qui attendait, dans un petit appartement, dans un endroit de la maison plus éloigné. 11

avait amené une autre personneavec lui, qu’il m’apprit devoir me servir de t^ahecl^ (curateur ) : celle intervention étant nécessaire aussi bien de la part de l’homme que de celle de la femme. Ensuite il me montra \ahdnameh ( acte de mariage), dans lequel il avait déjà inscrit le douaire de ma future consistant en sa pi'opre pro|)riété, et me demanda

ce que je désirais y ajouter.

Je fus encore obligé d’avoir recours à mon invention; et, comme la meilleure réponse que je pusse donner, je répétai

ce que j’avais dit avant à Ayesha, c’esl-

a-dire J qu’un uiarchancl n’élait pas sur

de sa richesse, qui se trouvait dispersée., dans le commerce, dans les differentes parties du monde : mais je u’hesitai pas à donner tout ce que je posseilais a ma femme, pourvu que cet engagement fût réciproque.

t( Cela est très-libéral , répondit.

mon rusé scribe; mais nous demandons quelque chose de plus spécifié : par exemple, quavez-vous ici à Conslan- , tinople? vous n’avez pu venir d’aussi loin sans un but important. Etablissez Ce que vous possédez sur les lieux, soit en argent comptant, en marchandises, maisons, etc. , et cela suffira j)our

le présent. »

« Soit, lui dis-je , en accueillant sa demande de la meilleure ligure possible, soit, voyons. » Alors paraissant calculer ' en moi-meme ce ([ue je pouvais avoir ^ je dis bardimenl : « Vous pouvez écrire

que je donne vingt bourses en argent, et dix en habits. »

Alors une communication s’établit entre la veuve de l’émir et son agent, pour l’informer quelles étaient mes propositions, et obtenir son consentement, Ap rès quelques négociations, le tout fut arrangé à la satisfaction apparente des deux parties et nos deux cachets ayant été apposés au document, et la formule ordinaire ayant été prononcée par nos différens vakecls , le mariage fut déclaré

légitime, et je reçus les complimens de tous ceux qui étaient présens.

Je ne maïujuai pas de récompenser les scribes avant de les congédier, et d’envoyer une somme libérale pour être distribuée dans la maison de ma belle épouse.

Ensuite au lieu de retourner chez le vieil Osman, et à mon oreiller de tuyaux de pipes, je me retirai avec toute la dignité du Turc la plus grave, dans

l enronccment le plus reculé de mon

l^avem.

CIIAPITxRE XIII.

Le vendeur de tuyaux de pipes, Hajjî, devient un riche aja, mais î! éprouve la dilücullé de soutenir un faux caractère»

Je m’aperçus bientôt que j’avais un î'oie bien. difTicile à jauer. Un certain pliilosopbe chinois a remarqué, dit-on, que si l’opération de manger se bornait à ce qui se passe entre la bouche et le ])alais, rien ne sciait plus agréable, et

on mangerait toujours ; mais c’est Testoraac , ce sont les organes digestifs, et enlin le reste du corps qui décident délîniiiveraent si celte opération a été préjudiciable ou utile à la santé. Il en est de môme dans le mariage. S’il se bornait à

ce qui se passe entre riiomme et lafemrien ne serait plus simple ; mais viennent ensuite les liens de la parenté et les intérêts de famille, et d^enx dépendent beaucoup son bonheur ou sa misère.

Pendant plusieyrs jours de suite,

après notre mariage, ma belle épouse m’entretint de tant d’histoires diverses et embrouillées de sa famille, de leurs querelles et de leurs racommodemens , de leurs jalousies et de leurs Laines, et surtout de leur conduite à son égard,

qu’elle me fit sentir que si j'étais entré dans un nid de scorpions. Elle me recommanda d’user de la plus grande circonspection dans la manière d’infor-mer ses frères de notre mariage ; et re^ marqua que, bien que nous fussions sûi's d.’être mariés légitimement, notre bonheur futur dépendait en grande ])arlie de leur bonne volonté pour nous, parce qu^ils étaient riclies et qu’ils avaient une grande inüuencedans la ville : nous

élevions foui faire pour nous les concilier.

PiU' j^récaulion, elle avait fait courir le bruit qu'elle ctoit sur le point trépouser tin (les pins riches et des plus i cspeciahles ïnarchands de Bagdad cl dans une conversation qu'elle eûtavcc undeses frères, elle ne le nia pas, quoiqu’elle ne Tavouat pas non plus. Elle demanda alors que notre mariage fut proclamé, et me recommanda à cet effet de donner un festin à tous sesparens et de ne rien épargner pour le rendre aussi magnilique que possil)lc, afin qu’ils pussent être,convaincus qu’elle ne s’élail pas donnée à unaventutiirier, mais qu'en effet elle avait fuit une alliance digne d’eux et d’ellc-même.

Elle me trouva prêt a seconder ses désirs, et je fus enchanté d’avoir une aussi prompte occasion dedéployermon

opulence. Je commençai par louer des domestiques, chacun desquels avait sa charge et son titre. Je changeai la famille des pipes de réinir, contre d’autres de plus je valeur et d'une façon plus non-

velle. Je me donnai de même un nouvel assortiment de tasses à café, dont les soucoupes étaient de la plus riche es- ]>èce; les unes étaient filigranées en or , les autres en email i et une ou deux que je réservai pour mon propre usage, étaient marquetées de pierres précieuses.

Ensuite, comme j’avais pris la place de l’émir, je me déterminai à prendre sa pelisseaussi.llavaitété curieux de riches ajustemens, car sa garde-robe se composait de robes et <ie fourrures d’une grande valeur, que sa veuve m’apprit

avoir subsisté dans sa famille pendant

plusieurs années et que je rougis jias d’ajuster à mes jiropres épaules. Endn, avant que le jour du festin arrivât, j’eus le temps de monter un élahlissoment digne d'un grand aga; et je crois que, bien que je fusse né barbier, cependant en fait d’airs , de tournure cl de maintien , aucun bommen’aurait pujouerson rôle avec plus de vérité selon mon nouveau caractère, que je le fis.

^fais je ne dois jias oublier de dire ^n'avani le feslin, je n avais pas manqué de visiter mes nouveaux parens dans les foi çt quoique je fusse très-pressé de voirie résultat de notre entrevue, ^t'pcndant quand je me vis dans les rues, ^onlé sur un des chevaux les plus gras de l^émiTj caparaçonné de housses de de velours qui balayaient la terre, et environné d’une foule de domestiques f>ien velus, mon délice et mon enivre- *nentsur|)assèrenL tous lessentiraens que j eusse jamais éprouvés. Voir !a foule socai’Ler devant moi. mn Ct

Croiser ses mains sur la poitrine en me regardant passer, sentir et entendre le Ijruildu inordsdempn cheval en s’agitant sous moi lier en ap[)arence du fardeau qu'il portait, jouir de la douceur d’un, siège moelleux tandis que les autres étaient à |)ied, enfin me régaler de cesenhnaenl d’importance et de considération que mon aspect produisait, eti/enpas être eniM'é; eut été plus que la simple

( iGo )

humanité n’anrait pu faire et par consécjucntbien au dessus de moi. Mais ce qui ajouta encore plus au piquant de cette.

])remiére sortie , fut la rencontre ■ dans les rues de quelques-uns de mes compatriotes nécessiteux, qui avaient été mes compagnons dans la caravane de Bagdad , et qui, dans leurs bonnets de peau de mouton et leurs vétemens de colon minces et mesquins, faisaient une triste figure au milieu du luxe joj^euX des osmanlis, et semblaient n’êlre là que * pour me faire soûler davantage la bonne

tortime qui m'était échue. Je ne sais s’ils

me reconnurent ou non ; mais je me .rappelle avoir tourné la léle en passant, en ensevelissant ma figure autant (jue je le pus dans l’ornbre réunie de ma barbe, de mon gros turban et de ma ])elisse foui'rée.

Mes visites réussirent mieux que je ne m’y étais attendu. Quels qno pussent avoir été les motifs deS'frères de ma femme , ils me traitèrent avec une poli*

( ïCi )

^Psse marquce , et me flânèrent même voulant me faire croire que j'avais honneur à leur famille en les clèbar- ^'îissant de leur sœur. Ils étaient marchands , et leur conversation roula pi incipalement sur le commerce: je fis tous înes e/Foris pour ])arler selon le caractère que j’avais pris , et les convaincre fle rétendue de mes entreprises commerciales. Mais , en même temps , j’eus plus grande circons|)ection pour ne pas me compromettre ; et, quand ils se ^U'ent à me questionner sur le comttxerce de Bagdad eldeBassora, sur les

relations de ces villes et de l’Arabie en général avec Tlnde et la Chine, et a me

proposer de me joindre d’intérêts avec eux dans leurs divers articles et produits, je réduisis aussitôt mon discours aux mo* iiosyllabes ^ me retranchai derrière les termes généraux, et consentis à des propositions qui ne menaient à rien.

Après avoir terminé mes visites, je sentis qu’il me restait encore un devoir

à remplir : c’élait de faire partager mon bonheur au \icil Osman , de lui apprendre mon mariage , et l’inviter au festin '(|ui devait avoir lieu. Mais, ravoueraijt ? Je sentais si bien que je jouais un faux rôle, et je craignais tant d’étre découvert, que je n’osai pas même lui confier mon secret, tout taciturne qu’il fut y et je me décidai, pour le présent, à n’avoir aucune communication avec lui , ni en effet avec aucun de mes compatriotes , jusqu’à ce que je me sentisse assez sur dans ma nouvelle position pour ne pas craindre d’élre déplacé.

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