CHAPITRE XYIII
Ilajjî se rend utile à l’ambassadeur qui lui
donne sa conûancc.
L\ nécessité, dit le poète, est comme un bon cavalier armé d'éperons aigus,
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qui fait faire à une mauvaise rosse ce que ne pourrait souvent faire le meilleur cheval.
J'étais désappointé, vexé, mortifié:
toute espérance de mener une vie aisee et agréable s’était évanouie, et je me voyais encore une fois obligé d’avoir recours à mon adresse pour me préserver de la faim.
(t Si i"ai perdu une maison, disais-je, j’ai trouvé un ami. Ne rejetons pas la protection qui! nous offre; et la meme destinée puissante qui m’a conduit pas à pas dans le labyrinthe de la vie, me prendra sans doute par la main, et me débarquera peut-être enfin sain et sauf dans un lieu où je ne serai plus in([uiet sur la route que je devrai suivre. »
Je résolus de tirer le meilleur parti possible de mon accès auprès de l’ambassadeur; et je fus lieureux de trouver que l’amitié qu’il avait conçue pour moi d^abord, s’accrut sensiblement, quoique graduellement, dans notre seconde en-
^*'evue. Il se servit de moi pour oLtenir ^es renseignemens, et parla librement tles aflaires de son gouvernement, cl de celles qui se ratlachaienl a sa mission.
Ayant été occupé toute ma vie à faire ma propre fortune, je ne m’étais que peu intéressé aux événemens publics.
De toutes les nations du monde, je ne connaissais guère que la nôtre et les
Turcs. Les Cliinois, les Indiens j les Affgbans, les Tarlares, les Cùrds et les Araires, ne m’étaient connues que de nom.
Je connaissais un peu les Africains, pour en avoir vu quelques-uns comme esclaves dans nos maisons. Les Francs ou les Russes (si on peut les appeler ainsi) étaient ceux qiion connaissait le plus en Perse, et j’avais aussi entendu parler des Français et des Anglais. En arrivant à Constantinople, j’avais été surpris d’apprendre qu’il existait encore des nations franques, autres que les trois dont jai déjà parlé; cependant ne in’occii-
pant que de mes affaires, j’avais acquis peu (le connaissances sur elles.
Maintenant que j’étais jeté dans la société de l^ambassadoiir, mes idées prirent un nouveau tour ; et en entendant discuter sur des sujets (jui n’avaient jamais atteint la portée de mon entendement , je devins plus curieux. L’ambassadeur paraissait content d’avoir trouvé en moi un homme qui s'intéressât à ses vues, et me mit enlin dans toute sa confidence,
Un malin , avant reçu deslellros de
sa coiu’, il m’appela et me dit qu’il désirait avoir un entretien particulier avec moi j sur quoi il lit sortir tout le monde ; et nous restâmes tête â léte.
M’ayant fait asseoir , il commença ainsi à voix basse : « I.Iajjî, me dit-il, il y a long temps que je désire vous parler. Ceux qui composent ma suite ( soit dit entre nous)n'’ontrien de l’intelligence fjneje désire. 11 est vrai qu’ils sont tous l^ersans ; et doués de plus d esprit que
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le reste (la monde ; mais en a/Taires dVtat (dowlet), ils ne savent rien , et gênent plutôt qu’ils ne facilitent les négociations pour lesquelles je suis envoyé- Mais , louanges à Allali! je vois que vous n'etes point comme eux. Vous êtes plus homme ; vous avez vu le monde et scs vicissitudes, et on peut tirer (pielque chose de vous. Vous clés homme a jouer sous la barbe d’un autre, et à tirer la moelle d’un aftaire, sans loucher à son extérieur. Vous êtes riiomme dont j’ai Ijesoin ; et si vous voulez vous dévouer à niQJi service et à celui de notre shah , le roi des rois, votre face et la mienne seront dinnent blanchies ; et par la bé^ nédictiou de noire bonne destinée, nos deux têtes toucheront les cieux. »
« Quelle que minime que soit ma force, répliquai-je, elle est a votre service. Je suis votre serviteur et votre esclave , et je mettrai moi-même une oreille dans votre main. Ordonnez et dis-
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posez (le moi : par ma léle et par mes yeux y Je suis prêt. »
«PeiUH^lre^ reprit rambassadeur, avezvous entendu dire par le inonde que le but de ma mission était d acheter desesclavesfemmes pour le shah , de les faire instruire dans la danse, la musique et la broderie, etd’acheler des soies brodées en paillettes et autres objelsdeluxe pourle harem ro.yalj mais c’est pour étourdir la multitude; je ne suis j^as envoyé en ambassade dans des vues aussi méprisables; non, mon aflaire est plus imporlante ; et notre roi dont la pénétration est aussi infaillible que la lumière meme, ne choisit pas ses hommes pour ti*ailcr ses affaires, sans de bonnes raisons. 11 m’a choisi, et c’est assez. IMaintenant, écoulez ce que je vais vous dire.
« Il y a quelques mois qu’un ambassadeur européen est arrivé à la porte de l’Empire, Tébran , en disant qu’il était envoyé par un certain Bonaparte,
se disant empereur de la nation françaisCj pour apporter une lettre et des présens au shah. Il montra des pouvoirs l)ar lesquels on devait regarder ses pal’oles comme celles de son maître, et ses actions comme ses actions; il aflinna aussi qu’il avait reçu toutes les instructions nécessaires pour faire un traité. Il s’élevait efTeclivcmcnt très-haut , (t parlait des autres nations européennes comme de la boue de dessous scs pieds , et comme n’élant pas meme digne de porter un nom. Il promit d’obliger les Ilusses à nous rendre leurs conquêtes en Géorgie, de mettre le sbali en posses* gion de Téllis, Baadkoo, Derbent et de tout ce qui a autrefois appartenu à la Perse. Il dit qu’il voulait conquérir rinde pour nous, et en chasser les Anglais; enfin il était prêt à nous accorder tout ce que nous demanderions,
({ Il est vrai qu^à celte époque nous avions déjà entendu |)arler des Français, et que nous savions (|u’ils faisaient de
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bons draps el de riches brocards; mais ïious n^avions jamais entendu dire qu’ils pussent faire tout ce que leur ambassadeur annonçait,
« Nous savions aussi quelque chose de leur campagne en Egypte, parce fju^elle avait fait renchérir le café etleklienna. Et Tun de nos vieux klians, de la famille des scdi, se souvenait d’avoir vu à la cour du shah sultan Ilossein, Tambassadeurd’un certain shah Louis, de France; mais il n’était pas un seul homme en Perse, qui pût exjdiquer comment ce
Bonaparte était devenu sliah. Les mar- " chands arméniens qui voyagent dans dans tous les pays, ailirmaient qu’à leur connaissance cet individu existait en
effet et que c\Hait un grand fomentateur de troubles. Ce fut diaprés leurs dires et d’autres circonstances, que le shah convint de recevoir ^on ambassadeur ; mais, soit que les papiers qu’il montra, écrits'en caractères que personne ne pouvait lire, fussent vrais ou
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faux, ou que ce qu’il dit fût utile ou non (qui pourrait rafllrmer ?), nos visirs, grands et petits, ne surent rien déchiffrerdece dont il s’agissait^ notre sliali qui (Dieu le préserve ! ) sait tout ce qui est sous le soleil, n’en sut rien non plus; et,à lexceplion d'un certainDojaObed, Arménien, qui avait été à Marseille, ville delà France, où on l’avait mis en prison pour quarante.jours (nous supposons qu’il voulait parler de la quarantaine % et d’un nommé jSarsès, prêtre de cette nation, qui avait étudié dans un couvent de derviches, dans quelque contrée de ces pays, nous n’avions personne à la porte du roi des rois , qui pût faire entrer aucune lumière dans la chambre de nos cerveaux, ou qui pût expliqtier le moins du monde si ce Bonaparte et son représentant étaient des
imposteurs ou non, s’ils venaient pour
enle\er nos bonnets de dessus nos têtes,
ou pour nous revêtir du kalaal de la bonne fortune.
« Cbpenclanl^ nous ne fûmes pas longtemps dans le doute; car lorsque les infidèles Anglais qui commercent avec J'Iude et la Perse, et dont quelques-uns résident à Ahuslieher, eurent appris l’arrivée de cet ambassadeur, ils envoyèrent aussitôt des messagers, des lettres et un agent, pour lâcher d’empêcher ([ii’on accueillît les Français , et firent tant d’efforts extraordinaires pour empêcher que leur envoyé réussît, que nous découvrîmes bientôt qiMl y avait beaucoup à faire entre les chiens rivaux.
«Par ma couronne, s’écria le shah!
tout cela provient de Pascendant de ma bonne étoile. Je suis ici assis sur mou trône, tandis que les chiens de Pimpureté viennent du nord et du sud, de l’orient et de l’occident, m’apporter des présens, pour avoir la liberté de combattre à mes pieds, au nom du prophète qu’ils approchent !
« Quand je c|uittai la porte impériale, on attendait un ambassadeur de la part
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(les Anglais^ et les lettres que je viens de recevoir sont pleines de détails sur la réception qu’on doit lui faire, et la négociation qui va s’enlamer. Mais le shah ne peut entrer dans cette affaire sans avoir reçu de mes nouvelles, ])arce quayant appris qu’on devait avoir à Constantinople des dociimens sur toutes les différentes nations étrangères, chacune d’elles y ayant un ambassadeur, il a jugé à propos, dans sa sagesse , de m’envoyer ici pour obtenir tous les renseignemens dont nous avons tant besoin, pour éclaircir tous les doutes qui subsistent en Pei'se relativement aux Français et aux Anglais, et découvrir, s’il est possible, si ce cpi’ils disent d’eux-inêmes, est vrai
ou faux.
t( Maintenant, Hajji, dit Tambassadeur, je ne suis qu’un homme; et celle affaire, comme je m’en aperçois, suffirait à cinquante. LesFranesse composent de bien des nations. Si j’entends grogner un cochon, aussKôt un autre se met à grogner
aussi, puis un autre, et encore iinaulre, jusqu’à ce que je m’a perçoive ((ii'il y en a un troupeau entier. Comme je vous le disais tout à l’iieure, ceux qui composent ma suite^ ne peuvent m’aider dans ma rêcherclie; et j’ai jeté les yeux sur vous ; j’espère beaucoup de vos efforts.
Il faut que vonsfassiez connaissance avec quelques infidèles; vous entendez la langue turque, vous pourrez tirer d’eux . Ijeaucoup de choses que nous avons besoin de savoir. Je vous fournirai une copie des inslruclions du sbab à ce sujet; que vous renfLM'inerez conséquemment dans les coins secrets de votre cervelle, et qui vous serviront de guide dans ce que nous désirons de connaître.
Jusqu’à ce que celle copie soit faite, allez, cliercbezla solitude, afin de relié' ebir mûrement an pian d’o[>éraLions que nous devrons suivi e.
Sur ce , il me renvoya; et je le quittai avec de nouvelles espérances de lorlune.