‹ Hajji Baba (volume 3)Chapitre 21 sur 27 · V%V%W%V%\VV%V%\V%^V\V%-V\Ï%V · texte numérisé non relu

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CUmTRE XIX.

Des premiers essais a’ÏIajjî dans la diplomatie, et de quelle utilité il fut ù celui qui remployait.

Aussitôt (jue rambassacleur m’ent fourni un extrait de ses vagayeh nameh (instructions), je me rendis dans un cimetière voisin |>our le lire Iranquillenicnt. .Te gardai le papier plié soigneusement dans la coUVe de mon bonnet ^ cl cotnme c’était mon premier pas dans les allaires publiques, presque tout le contenu de la note est resté dans ma mé¬

moire pour toujours.

L’ambassadeur avait ordre de commencer parclie relier à découvrir (jueüc

était eHèclivemenl retendue de ce pavs^ ''tppelé Fraagi^itânj et si le shah connu

(ïanslaPersesouslenom de shalu Frank (l'oi des Français), existait encore, et quelle était sa capitale.

En se<’onJ lieu, il devait lâcher àe s’assurer eomhien il y avait d'ils ( tribus de Francs); s’ils elaientdivisés en sheher^ nisheens et en sahranisheens ( habilans des villes et du désert), comme dans la Perse; quels étaient leurs khans, et comment ils étaient gouvernés.

Troisièmement, il lui fallait s’informer de rétendue de la France; si c\'tait une

tribu de Francs ou un royaume séparé, .et qui était l’infidèle Bonaparte, qui

se disait empereur de ce pays.

Qualrièmcmenl, il était tenu de fixer

particulièrement son allenlion sur ce qui regardait les Anglais, connus depuis long-temps en Perse par leurs gros draps, leurs montres et leurs couteaux ; de s’informer a quelle espèce d’infidèles ils appartenaient; s’ils vivaient toute Pannée dans une île, sans posséder aucun kishlak ( région cliavidc) , pour y

t^niigrer dans Tété; et si la plupart tVenti'e eux n’habitaient pas des vaisseaux et manceaient pas du poisson; et s’i’s '^’ivaienr dans celle île, comment ils étaient parvenus a se rendre maître de

11 devait éclaircir celte question

long-temps agitée dans la Perse, savoir comment rAnglelerreet Londres étaient tinis ; si rAnglelerre faisait partie de Londres, ou Londres partie de l’Angleterre.

Cinquièmement , il lui était enjoint d’ap])orler des nouvelles positives de ce

^[ue pouvait être la compagnie dont on disait tant de choses, cl de qui elle Se composait; comment elle était liée avec PAiiglelerre; si c’était une vieille femme, comme on le disait quelquefois, ou bien une réunion de plusieurs vieilles femmes; et si ce qu’on rapportait que celle compagnie était immortelle comme le lama du Tliibel ( récit î^uquel on ajoutait foi), n’élaii pas une Lble. 11 fallait aussi éclaircir certains

( 5.iG )

rapports inintelligibles sur la manière tient l’Angleterre était gouvernée.

Sixièmement, on avait extrêmement

besoin tVinformations positives sur le Jengi- Duniah (le nouveau monde), et il fallait examiner ce point avec importance.

Enfin, on devait écrire une histoire générale des Francs, et chercher cfuel

serait le moyeu le plus facile de les faire renoncer au porc et au vin, et de les convenir à la seule et vraie foi , (jui est la religion d’Islam.

Ayant bien examiné ce papier, je considérai qu'il serait facile de me procurer réponse à tout au moyen d’un

ou scribe, attaché alors au Reis nffendij et avec lequel, ])cndanl le rayon passager de splendeur et de richesses qui avait brillé sur moi, j’avais contracté une grande intimité. Je connaissais le café qu^il fréquentait, et rbeure à lafjuelle il était ])lus probable cpéon l’y trouvât-, et, quoiqu’il n’aimât pas l’cau-

coup à parler, j’espérais cependant que, pendant qu’il prendrait son café et fumerait sa pipe ( surtout si je le régalais),

son cœur finirait par s’ouvrir et que je

pourrais connaître son opinion sur ces matières.

Plein de celle idée, je la communiquai

aussitôt a l’ambassadeur qui en parut si ravi, qu’il me fit tout-à-coup Plionneur des’en allribuer à lui seul tout le

mente.

« Ne vous l’ai-je pas dit , s’écria-l-il ?

ne vous ai-je pas dit que vous étiez un liomme d’esprit ? Confessez donc que je ne suis pas sans pénétration j avouez qu’il faut un discernement subtil pour découvrir tout d\in coup où se trouve riiabileté; et que sans moi nous n’aurions jamais pu découvrir ce I<atib ^ (|ui ])ourra nous dire tout, et remplira ainsi les iiisiruclions de l’asile de runivers.

11 m’autorisa alors , si je le trouvais nécessaire, à inorneUre au Icatib un présent pour l’engagera éclaircir a la source

même , c'est - à - dire, auprès du Reis

les points douteux des renseignemens que je pourrais lui demander.

Je me rendis au café à Tlieure convenable, et j'y trouvai mon ami. Je l’abordai avec de grandes démonstrations d'attachement ; et appelant le garçon , je demandai du café yemen (du meilleur) , qu’on nous servit aussitôt que nous fumes assis en face l’un de Taulre. Dans le cours de la conversation, il lira sa

montre : alors, je saisis l’occasion d'introduire mon sujet.

\(C’est une montred’Eiiropejlui dis-je^ n’esl-ce ))as ? »

« Oui, dit-il, assurément J car on n en li’ouve dans aucun autre pays. »

« C’est étonnant, répondis-je ; il faut que ces Européens soient iin peuple bien extraordinaire. >i

« Oui, dit-il^ mais ce sont des kafers ( infidèles ). «

*< Au nom d'Allah , dis-je en ôtant ma pipe de ma liouche, cl la uieLlani dans la

sienne! (lilcs-m’en donc quelque chose.

Frangistan esl-il un pays bien étendu ? Où son roi fait-il sa résidence?

K Goiumcnl Tami , répondit-il!

pays éleiidu , dites - vous 1 Oui, sans doute, il Test ; il n^est pas gouverné par un roi, mais par bien des rois. )>

(( Mais j’ai entendu dire qu"il sc composait de plusieurs tribus, toutes ayant dilPérens noms et difierens chefs , et ne formant |)Ourlant qu’une nation. »

« Oui, vous ])ouvez dire (|u’ils ne font qu’une nation , si vous voulez, dit-il;

et peut-être cela est-il vrai, car ils se rasent tous le menton, laissent pousser leur barbe et portent des cliapeaux. Ils ont tous des habits justes, IjoiveiU du vin, mangent du porc, et ne* crojent pas au bienheureux Mahomet. Mais i! est clair qu’ils sont gouvernés par bien des

rois; voyez les nombreux ambassadeuis qui viennent ici en foule frotter leurs fronls contre le seuil de notre porte impériale. 11 y a tant de ecs chiens ici^

qu’on est obligé de s’en remeltre en la miséricorde d’Allah, tant est grande la corruption qu’ils nous apportent. >5

«Au nom du prophète, continuez, lui dis-je ! et je vais écrire. Allait soit loué! vous êtes un homme plein de sagesse.» Surquoi, tandisqueje liraismon encrier de ma ceinture, et me disposais à écrire, il prit sa barbe, et releva ses moustaches , réunissant dans son souvenir les noms des principales nations de rEurojje.

11 fil précéder ses renseignemens de ces mots : Mais pourquoi vous tourmenter? ce sont tous chiens semblables; ils sortent tous du même fumier; et si nous devons croire au .ciel et a notre divin koran, ih brûleront tous dans la meme fournaise. Mais allendez, tlil il encomj)tant sur scs doigls, il y a d’abord le JVemsé Gi(wur (l’infidéle Autrichien), notre voisin, race ])aisible 3 qui fume, nous envoyé des draps, de l’acier, des verreries, et qui est gouverné })ar un

sliah delà plus ancienî^c race des infidèles. Il nous envoyé nu représeiuant à iiourrir el habiller..

«Vieillienl ensuile les liérèliqucs moscovites, généralion des plus impures et toLit-à-fail maudite. Leur pays est sivaste, ^u’oii dit qu’une de scs extrémités est ensevelie dans des neiges éternelles, tandis que Taulre est dévorée par la chaleur. Ils sont nos vérilahles ennemis; et quand nous en tuons, nous crions :

«Masliallah! louange à Dieu! >. Les hommes et les (’emmes gouverneni: lour-;itoLir^ mais ils nous ressemblent en cela, ([ufils lucnl leurs souverains presqu’aussi souvent que nous.

«Nous avons après cela un infidèle Prus« sien qui nous envoyé un ambassadeur,- Allah sait pourquoi! car nous n avons pas besoin d une telle vermine : mais vous savez bien que la J^orte impériale c^t ouverte au chicii aussi bien qu’au vrai croyant ; car la pluie de ia providence descend égalenicnl sur tous deux.

T. IV ,o

« Qui nominerai-je après, aiiricm du propliolc ? voyons. H y a deux infidèles septentrionaux, qui vivent à rexlrèmitè de tous : les Danois et les Suédois. Ce sont

depelitestribusquimérilenlàpeined’étre comptées parmi les hommes, quoiqu'on dise que le shah de Dan emarck soit le plus despotique des rois francs ; il n’a pas même de janissaires pour s’opposer à sa volonté 5 tandis que les Suédois ont été rendusfameuxparun enragé qui fit jadis une guerre désespérée à TEuropc , s’inquiétant peu dans quel paysil combattait,

pourvu seulement qu’il comballîl ; et qui, dans uii de ses actes de desespoir, traversa nos frontières, où il fut enfin pris dans un piège comme une bête féroce, et fait prisonnier. C^est a celte circonstance que nous devons la connaissance de sa nation , sans quoi ( par la bénédiction d’Allah ! ) nous n’aurions jamais su qu’elle existe.

«Je vous parlerai encore d’une autre tribu appelée Flamands, infidèles lourds,

taciturnes et bourrus, qui sont parmi les Francs, ce que les Arméniens sont parmi nous ; ils n^oat d'autre instinct que d’amasser, d’autre ambition que celle des richesses. Us avaient coutume de nous envo3’er un ambassadeur endormi, pour négocier rintroduction de leur Iromage , de leur beurre et de leur poisson salé; mais leur gouvernement a été détruit depuis ravénernent d’un certain Bonaparte , qui ( il faut qu’eux et le patron de toute fausse croyance aient leur du ) est véi'itablenienl boniine, un homme que nous ne devons pas rougir de comparer au Persan Nadir et à notice Suleiman. «

Ici, j’interrompis le katib dans son récit, et saisissant ce nom, je m’écriai :

« Bonaparte, Bonaparte, voilà le mot dont j’avais besoin ! Diles-moi quelque chose de lui ; car j'ai entendu dire que c’était un rare et intrépide infidèle. »

« Que vous dirai-je, reprit mon compagnon ? si ce n'est qu’il était au-

trcfois un homme de rien, un simple soldai , et que maintenant il est le shah d’une immense nation , et qu’il donne des lois à tous les Francs ? 11 a fait lout ce qu’il a pu pour nous molester, en ])renantTEgyplej et en envo} aiU des armées innombrables pour la conquérir ; mais il avait oublié d’essayer le tranchant du sabre d’un vrai croyant avant def)artir, eta été obligé de battre en retraite, après avoir effrayé quelques Mameluks et chassé les Bédouins dans leurs déserts. »

« Mais ^ n’y a-t-il pas encore une

tribu d’inlîdelcs aj)])eiés Anglais, lui dis-je? le peuple le plus extraordinaire de la terre, qui vit dans une île et fait des couteaux ! »

Oui vraiment, dillekalib; ce sont, de tous les Francs, ceux qui, pendant des siècles, oïitle plus frotté leurs fronts contre le seuil de la Porte impériale, et qui ont trouvé le plus de faveur auprès de notre grand et magnanime sultan.

Us sont piussans par leurs vaisseaux, tt

Sans rivaux ponr 1^'® ilraps et les montres. J)

M Mais qu’avez-vons enlcnau dire <le leur gouvernement / ne se composet-il pas d’autre chose (ju'unroi ? »

t< Oui , on vous a bien inlbrmc ; mais comment vous et moi pourrionsnous coiuprenilre riuiineiir de pareils fous? Ils ont un shah, cela est vraii mais c’est une farce de lui donner ce litre. Ils le nourrissent, rhabillent et le logent, lui donnent un revenu annuel,

l’entourent de toute la pompe et de Téclat d^un tronc, et le bernent d^uutant

de belles ])aroles et de titres pompeux que nous en donnons à nos souverains; mais le premier aga de nos janissaires a plus de pouvoir que lui; il n’ose pas meme faire donner la bastonnade a un de ses visirs, quelque faute qu’il fasse; au lieu que Taga, s’il est expéditif, coupera les oreilles a toute la ville, et recevra encore une récompense et des encüuragemens pour cola.

<< Et puis,ils ont de certaines maisons })leincscle fous, qui s’assemblent la moitié de l’année tout exprès pour se quereller. Si Tun dit blanc, l'autre crie noir; et ils perdent pins de temps à résoudre une question toute simple, qu’il n’en faudrait à l’im de nos muftis ])endant tout un règne. EnGn, rien ne peut être arrangé dans cet état, soit qu’il s’agisse de faire trancher la tête à un a*ga rebelle, ou de confisquer ses biens, ou de quelque autre bagatelle, sans que ces

gens se soient disputés. Que devons-nous donc en conclure? qu’Allah, le tout puissant et sage Allah, donneà quelques nations la sagesse , et aux autres la folie ! Bénissons le donc, lui et notre prophète, de ce que nous ne sommes pas nés pour avaler les misères des pauvres infidèles Anglais, mais de ce que nous pouvons fumer nos pipes en paix, sur le bords de notre paisible Bosphore 1 «

« Ce que vous me dites est bien étrange, lui dis-je j et si je ne vous avais

Pîïs enlenclu, je n’aurais pu croire autre <^Uose, sinon que toute l’inde leur app‘U*lient, et qu’elle est gouvernée par ^le vieilles îeinmes. Gonuaissez-voiis ce

«ait ? „

« Je ne serais pas surpris d’apprendre quoi que ce fut qu'on leur attribuât, t’épondit-il j mais il n’est jamais parvenu âmes oreilles, que l'Inde soit gouvernée par de vieilles femmes infidèles.

Cela peut être. Dieu le sait, continua-til en réfléchissant; car les fous font d'étranges choses, »

Après avoir fait une pose, je repris :

)) Connais-je maintenant tout, ou existet-il encore d’autres infidèles V Par votre barbe! dites-le moi; car qui eût pu penser que le monde lût ainsi composé 7 »

Il réfléchit encore quelque temps, et me dit : « Oh ! oui, j’ai oublié de parler de deux ou trois nations; mais à la vérité elles ne méritent pas l’altention. Ce sont les infidèles Espagnols , Portugais et Italiens, qui mangent leurs truies et eu

îîclorenil’image àleiir manière; mais ([ni nn e/Tet ne sont même rien, j^arini les J‘-uropéens. Les premiers nous sont connus par leurs patakas (dolars); les secomls nous envoient des Juifs; et les derniers imjiorlent différentes espèces de derviches qui paient des sommes consi^ dérahlos au trésor impérial, pour bâtir des églises et obtenir le privilège de sonner des cloches. Je dois aussi vous parler du/^iï^7^z(pape) ,1e calife des Francs, (|ui vit en Italie, et ne cesse de renouveler ses efforts pour faire des prosélytes

a sa loi; mais nous sommes ]dus qu’au pair avec lui, car nous convertissons des infidèles en beaucoup plus grand nombre, ma Igi’é toutes les peines c|ue doit souffrir celui (jui veut abjurer, avant d’être admis parmi les vrais croyans. »

U Une cjLieslion encore, lui dis-je, et je suis content. Pouvez - vous me dire quelque chose de positif sur Yeugi Du^ ( le Nouveau-Monde), car j^en ai entendu faire tant de récils conlradic-

toires, que mon cerveau en est presque ^l'oublé? Comment y va-t-on, par dessous terre, on comment? »

Nous n’avons ])as eu beaucoup de commerce avec lui, dit le katib^ et pnr conséquent je nesuispas Irés-mslruit à cet égard ; mais il est vrai qu’on y va par mer, parce nous avons ici maintenant des vaisseauK appartenant auNou- ' veau-Monde. Ils sont tous infidèles, mon ami, s’écria-l-il en poussant un soupir, aussi infidèles que t:eux de l’ancien mon-

de, et ( par la bénédiction d’Allah ! ) ils grilleront tous dans la même fournaise, »

Voyant que lekalib n’e'lait pas aii^çourant sur ce point, je cessai de le questionnei'j et notre conversation durant depuis long-temps, je le délivrai de mon importunité, en demandant une seconde fois du café, et en remplissant nos pipes.

Ensuite nous nous sé])arâmes, non sans nous être promis de nous revoie.

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