CHAPITRE XX
llajjîBaba écrit riiisloirc de l'Europe, et retourne
en Perse arec son ambassadeur.
Je retournai auprès de mon ambassadeur, muni des renseignemens que j’avais acquis, et louUjoyeux du succès qui avait suivi mes premiers essais dans
la diplomatie. Il fut charmé du mémoire que j’avais dressé avec les matériaux que*’m’avait fournis le katib ; et, tant que nous restâmes à Constantinople, il m’envoya journellement â la recherche de l’cnseignemensplus amples, jusqu’à ce que nous nous trouvassions tous deux assez forts pour rédiger l’histoire générale de l’Europe, que le centre de l’univers, dans scs instructions à Tainbassadeur, lui avait ordonné de lui présenter
^soii l'etour. Je m’appliquai assiduemcnt ^ composer ce précieux document historique. Je fis un brouillon que je soumis aux corrections de mon chef; et, quand il eut assaisouné le tout au goût du roi des rois, en palliant les parties q*ii paraissaient improbables, et en ajoutant à celles qui n^étaient pas tracées assez vigoureusement, il le remit à un commis, qui expédia l’ouvrage bien net : on en fit un beau volume qui fut relié, embelli et enfermé dans une couverture de mousseline doublée de soie,
et que l’ambassadeur jugea digne alors d’étre déposé entre les mains du shah.
Mirza Firouz , croyant alors avoir accompli l’objet de sa mission , se prépara à retourner en Perse, et annonça l’intention non seulement de m’enmener avec lui,maisde mecontinuerma placeau ser¬
vice du gouvernement, aussitôt que nous serions arrivésàTéhran; car,dit-il, une
personne qui connaît aussi bien les intérêts des Européens, nous sera fort utile
pour traiter avec les ambassadeurs infi-* dèles qui sont maintenant en Perse.
Il n’anrail pas imaginé un pi’ojet plus d’accord avec mes désirs; car, après l<î traitement cruel que m’avaient fait essuyer les Turcs 5 je haïssais jusqu’au nom de tout ce ([ui avait rapport à eux.
' Leur ville m’était devenue odieuse; et
toutes les fois que je pensais à Shekerleb* mon cœur bondissait de rage. 11 s’était
alors écoulé beaucoup de temps depuis mon affaire avec le chef des prêtres de Téhran. Le mollah Nadân , selon que je
l’avais entendu dire, était depuis longtemps saule delà bouche d’un mortier, et la veuve ([ue j’avais laissée entre les mains des Curtl, n'était jamais revenue en Perse. En conséquence, je concluais que je pouvais, en toute sûreté, me montrer dans mon pays, car j’argumentais ainsi : « Si je suis reconnu, qui osera nie molester, jirotégéaussi puissamment que je le suis par un homme en place?
L’exécuteur en chef avait retrouvé son
^l^eval et scs harnais, quand le malheii- *'cuxNa(]an avait été pris; et il y avait ^oute raison de supposer qii’Abdel Kéï'iiu avait partagé le sort de sa maîtresse, veuve du mollah Baslii > car on nVn ^vait plus entendu ])arler; je ne craignais donc pas qu’il exigeât qne je resii- Uiasse les cent tomauns. Qu’avais-je donc à redouter en retournant à Télil’an? Rien que je pusse prévoii-; et s’il élait une Ibis connu que j’aye été serviteur du shah, l’ussé-je mille fuis plus
Criminel même que je ne l’étais en elfet, je pourrais mettre mon bonnet de côte, et parcourir tout l’empire impunément.))
Fortilié par ces reflexions, je me pré-^ parais à la hâte à accompagner Tain-
bassadeur* Mais , avant nuire départ ^ je jiie déleiminai a visiter nos compatriotes
du caravansérail , où je pourrais maintenant , avec plus de succès, me donner ces airs d’importance qui m’avaient si mal servi lu première fois. Apres m'^élre donné quelque peine pour qu’il fût bien
connu que j’étais altaclic à l’ambassade^ je ne redoutais plus leur mépris; et lel est le respect J que ne manque pas d’inspirer un homme inycsli d\\n certain caralère, qiden celle occasion je n’eus aucun sujet de me plaindre de leur manque d’égards.
Chaque mot qui m’était adressé était maintenant suivi de ceux-ci: t< Par votre faveur! Par votre condescendance! Puisse votre bienveillance ne jamais diminuer!
et des ccmplimeiis sans fin se mêlaient a tous les beaux discours qui retentissaient à mes oreilles. A les entendre,
personne i/aiirail jamais osé supposer que je fusse la même ])ersonne dont ils avaient ri avec tant de mépris, il n’y avait pas deux mois : au contraire, un individu ([ui aurait ignoré celle circonstance, m’eut regardé comme un personnage ayant droit de vie et de mort.
Mais quand je pris congé du vieil Osman , je le trouvai toujours le même ; et chaque mol qu’il disait prouvait que son affection pour le fils du barbier d’Is-
pahaii ctail le scnlimenl qui avait toujours dirigé sa conduite envers moi.
» Allez, mondlsj me dit-ii eu nous séparant j soit ((lie vous soyez prisonnier des Turcomans, prêtre ou vendeur de tuyaux de pipes, Aga Turc, ou Mirza Persan, peu in importe; je prierai toujours pour votre ])rospérité; et puisse Allah accom|>agner vos pas, partout où vous irez!
Après avoir fait sa visite de céréinoiiie et pris congé des autorités turques ,
rambassadeur quitta Scutari, accompagné d’une nombreuse suite de ses compatriotes, qui le conduisirent à peu près à un parasangc sur la route de Perse, et là reçurent leur congé, INous apprîmes à lirivân les nouvelles du jour, bien imparfaitement; mais à Tabriz, siège du gouvernement d'Abbas Mirza, nous fumes initiés dans les dilKerenles questions qui agitaient alors la campagne et la cour. La principale était la rivalité des ambassadeurs anglais et français. Le
but (lu premier (|ui avait déjà été reçu
J>ar le shah, était d'éloigner les Fj^ançais
cjui n'avaient pas encore atteint le ])iecl (lu Ircnie.
On racontait une inimité d anecdotes diverses sur leurs e/Torls pour parvenir à leurs fins; et toute la Perse était plongée dans l'étonncinent, en voyant dos infidèles venir d’aussi loin , de leurs propres pays , au ])rix de tant de frais et de peines, pour se (quereller à la face de
toute une nation de vrais croyans qui étaient prêts à les mépriser, à les <le-
viner et les prendre au piège.
L’ambassadeur français, pour donner plus de j)oids à sa demande , mettait constamment en avant la puissance de son souverain, sa grandeur cl sa prépondérance sur tous les étals de l'Europe , et ne cessait de vanter le nombre immense de troupes (ju’il pouvait mettre en Campagne.
A cela on lui répondait : « Cela peut être vrai ; mais peu nous importe ! Des
empires entiers nous surviennent; et Cependant (]uelle aflinité pcul-il y avoir entre la France et la Perse ?
« Mais, disait le Français, nous voulons enlever Tlnde aux Anglais; et ïions désirons avoir un passage par votre territoire. »
« Qu’est - ce que cela nous fait, disait encore le shali ? vous pouvez désirer l’Inde; mais nous ne souiuies nullement Curieux d’eulreteair vos troupes. »
K Mais nous conquérerons la Géorgie |)oiir vous; nous vous mettrons eu possession de Téllis et a rahri des insultes des Russes. »
(( C’est une autre affaire , dit le shah ; une lois que nous aurons vu les effets de voire intervention, et que nous apprendrons qu'il n’y a plus de Russes du coté du Caucase, nous traiterons avec vous: jusques-là nous ne pouvons point accorder de passage sur notre territoire , ni rompre avec nos anciens amis les Anglais. »
D’un aiitre côlë, rambassadenr anglais disait : Les Français ne peuvent avoir d'autre but, en venant en Peise, que celui de nous molester ; nous exigeons que \ous les renvoyez. »
«Commeul, disait le shah! nousne pouvons en agir ainsi; ce serait contraire aux lois de l’Iiospilalité. La j^orle de notre palais est ouverte à tout le monde.»
« Mais, disait encore l’Anglais, il faut que vous conserviez l’nn ou l’autre, et que vous décidiez entre nous. Ou convenez d’être nos amis et de chasser
les Français, ou décidez-vous à nous
recevoir comme ennemis. »
U Pourquoi nous ferions-nous des ennemis pour vous plaire ? Nous avons besoin d'être amis avec tout le monde. »
U Mais , continuait l’Anglais, nous vous aiderons et vous donnerons des forces, de l’argent. »
U Oh!.c'est une autre «afTaire, dit le shah ; diles-moi combien vous me donnerez, et tout sera lini. »
Tel Otait à peu près Télat des choses, TUand nonsqiiillâmesTabriz; ot,coiume ^on ambassadeur était al tendu avec iiïi patience à Téhran, n^^us ne restâmes l>as long-temps avec le prii»ce royal, et continuâmes notre roule en toute hâte.
Leiuatin du jour de noire arrivée à Sultanieli sur la route de Téhran , nous appel eûmes une longue (lie de cavaliers avec leur bagage ; et à. mesure f|ue nous approchâmes , nous reconnûmes que c’étaieiU des Européens. Us étaient accompagnés d’un mehmander
tîu shah ) qui nous apprit (pie c’elall ramb.issadeur français qui pai’tail. Il paraissait qu’on l’avait prié puliment de SC retirer; et on ajonlait que l’ambassadeur anglais prendrait bientôt sa
place.
Ceci expliquait tout d"un coup comment allaienllesaffaires. a la cour, et que, entre lesdeux enchérisseurs rivaux de la faveur Je sa majesté, le roi des roisavait fait un bon marché. .Mon ambassadeur
(.-le )
lut un peu surpris d’npprendre fpi’on eut pris ceUc résolution avant son arrivée y muni comme il l’était de renseigne-' mens iuipoiians sur tout(^s les nations de l’Europe ; mais toutes les difficultés sont bientôt levées, quand il est permis à l’argent d’exercer son éloquence , ^surtout
si on rappelle les paroles du Sbeikli :
« Que l’argent paraisse seulement, et
touÈ les fronts se baissent. C’est ainsi que le poids le plus lourd, fait pencher le fléau, »
ÜNous fûmes contens de trouver une occasion (robserver les mœurs d'une nation dont nous avions tant a|)pris depuis peuj et commenous passâmes la journée ensemble dans le même endroit , mon chef ne manqua pas de se faire connaître a l’ambassadeur français.
Nous nous attendions naturellement h les voir tristes et de mauvaise huraeui/ d’avoir été chassés, pour ainsi dire, de la présence du centre de la terre ; mais (pielle fut notre surprise de trouver tout
le contraire ! Jamais la Perse ne vit une telle société de Ions. Ilschantaient,dansaient J et faisaient les lûlis tout le long ^lu jour. Ils parlaient tous à la fois et les tins plus haut que les autres, sans aucune di/Férencc apparente de rang, car ils semblaient être tous sur le même pied, iïans respecter le moins nos lapis, ils s’y ]>romenaient conliiuiellement à grands ])as, et crachaient dessus. Comme je me considérais alors comme identifié en finelque sorte avec les Européens , en raison des peines que j’avais prises pour ac((uérirdes renseignernenssur eux, j^essayai de découvrir s’il existait aucune allinité entre leur langage et le noire ; mais je n^’en pouvais comprendreun seul mol. Cependant je crus y avoir fait quelques progrès en me rai)pelaiit et en écrivant les mois (pii se présentaient le plus souvent dans leurs discours , run était
sacré, un autre Paris j et un troisième ^empereur.
En général , ils nous plurent. Nous
croyions l encoTîircr bien des points de
ressemblai ce entre eux et nous; et nous J)ensions que ^ si, comme iufi^lèles, ils étaient com^amnés au douzak de l’atilre
monde, là meme , an lieu de gémir et de déplorer leur sort, nous les trouverions encore dans la joyeuse humeur où nous les voyions à Sultanie.
INous nous reposâmes le lendemain malin , eux riant, chucholtant et poussant des cris de joie ; nous, pleins de craintes et d’appréhensions sur l’accueil
quenolre ambassadeur recevrait du roi des rois.