CHAPITRE XXL
Description de la réceplion d'un ambassadeur
européen à la cour de Perse.
Mon chef, le mirza Firouz, fut reçu avec une grande bouté par le sliah^ qui
satisfait des réponses qu^il avait tenues proies à ses notnbreiises questions sur les ^^alions de TEurope. Jamais homme ne fut mieux choisi pour la place a laquelle il avait été nommé, que le mirza.Toutes questions que lui fit le shah , furent accuiliies par une réponse directe.
^j’ignorance ne le confondait pas, aueune difficulté ne rai rêtait. On n’entendai t jamais les mots nenni dantitn (je ne Sais pas toujours si elioquans pour l’oreille du roi, sortir de ses lèvres. Il parlait sur tous les objets avec une confiance qui faisait croire à ses auditeurs que tout ce qifil disait devait être concluant. Et à l’entendre parler des Européens, ou aurait pu penser qu’il avait vécu et qu’il était né parmi eux.
Comme pn savait que j’avais clé em- ]doyé sous^ui à saisir les noui^elles, comme on dit, concernant l’Europe, et à écrire rixisloire de celle partie du monde, je Jouis jusqu’à un certain point de la réputation d’un homme savant
S(ir tout ce qui regardait ses liabitanS.
Quoique mon assurance ne fut rien moins qu’egale à celle de mon maître, cependant je parvenais à répondre aux questions qui m’étaient faites avec assez
de promptitude, quoiqu’en cela, je fusse
obligé d’être très-circonspect, pour ne pas me comprometire ; c’est pourquoi je passais mes jours dans la double crainte de paraître ignorant et de me faire couper les oreilles, au cas ou il m’arriverait #
d’en trop savoir. Cependant, comme aucun de nos compatriotes ne pouvait nous contredire, on nous écouta comme des oracles, et nous justifiâmes ce qu’avait dit le poète Al-Miei, « que dans le pays des sourds, le bruit d’une voix, fut-ce même celle d’un âne, peut passer pour de rhai'inonie. »
L’elcbi anglais ( l’ambassaîfeur ) était arrivé à ïthran peu de jouis avantnous; et sa réception fut aussi brillante qiiil fui possible (|u’un chien d’infidèle l’oblint de noli c bienheureux lieutenant du
prophète. La ville iiil en efTel presque t hoquée tics honneurs qu’on lui rendit; et quelqii es-nns de nos plus violons mollahs déclarèrent qu’eu traitant aussi hicn un giaour^ nous nous rendions en quelque sorte conijdit ei de son infidélité, et que nous nous préparions des fers. A différentes stations, sur la roule, on avait coupé la gorgea des bœufs sous les pieds de ces chevaux ; dans plusieurs endroits, on avait jonché son chemin de sucre candi; le jour de son entrée, on lui permit de faire retentir ses trompettes dans le cortège : tous honneurs qu’on ne rend a j)ersonne tju’à nos j>rinces.
Ensuite on prodigua àlui et aux siens toutes les attentions de l’hospitalité. Un khan fut délogé de sa maison, et elle fut donnée a Tambassadeur. Tous les meubles qui manquaient, furent demandés aux maisons voisines* et Iranspoiiés dans celle du khan. Un beau j irdin fut pris à un autre cl ajouté à la mai.^ou. Le
T. IV. ï ï
grand trésorier reçut ordre de nourrrr les étrangers a ses ])roprcs dépens, autant de temps qu’ils le voudraient; et on réunit des habits et des sellais, parmi les courtisans et les domestiques de la cour J pour les costumes d’honneur quil est d'usage de faire on ces occasions. On enjoignit aux princes et aux seigneurs d’envoyer des présens à l’ambassadeurj' et l’ordre fut donné pour que lui et sa suite vinssent manger chez le shah, et que, sous peine d’encouiir le
couiTOux royal ^ on ne leur dit rien que d’agréable.
On aurait pu supposer que toutes ces attentions seraient plus que suffisantes pour rendre les infidèles cdnlens de leur sort; mais, an contraire, quand on vint à discuter sur réliquelle, il parut s^élever des difficultés interminables. L’elchi était le mortel le plus intraitable. D’a^ bord, quand il fallut s’asseoir, le jour de l’audience du shah, il ne voulut pas s’asseoir par terre, et insista pour avoir
une chaise; ensuite on fut obligé de placer sa chaise à telle distance^ et pas plus loin du trône; il insista pour garder ses souliers et ne pas marcher pieds nuds sur le pavé; et il ne voulut pas meme mettre nos bas de drap rouge; il annonça rintenlibn d’oter son chapeau pour saluer le roi, quoique nous rassurassions que c’était un acte de la dernière indécence que de se découvrir la lèle. Ensuite il s’éleva une querelle tics plus violentes au sujet de riiabillement; d’abord, on les avait fait prévenir qu'on enverrait a rambassadeur et a sa suite des véteinens qui couvriraient leurs personnes, maintenant trop indécemment exposées, de manière à les mettre en état de paraître devant le roi; mais il rejeta cette proposition avec détiain. Il dit qu’il paraîtrait devant le roi de Perse dans le mciue costume qu'il portait devant son propre souverain ; et comme il n’y avait pas maintenant un seul Persan qui eût
jamais été à la cour d’un roi d’Europe,
personne ne pouvait dire si ce costume convenait; ctTelclii aurait pu mettre sa roV»e de cliaml)re et son bonnr-l de nuit sM eût voulu. Celte diflicullé paraissait impossible à lever, cfiiand en tournant
ce sujet dans mon cs|)rit, je me rappelai «jiic, ])arnii Its peinliircs du palais des ([iinranle colonnes à Tspaban , il y avait des portraits d’Europeens Cjui, du temps du j^rand sbah Abbas , abondaient à sa cour et &\'-tablissaient même dans la
ville. Je me l’appelais enlraulres d’en avoir vu un peint sur le meme tableau c}u\\bbas, dont le costume devait sans doute cire le seul qui fût digne d'être porté devant une tète couronnée. Je donnai anssilôt celle idée à mon maître, qui ordonna de suite que les meilleurs artistes d’Ispaban en fissent une copie, et qu’on l’envoA^ât à.Tébran.
Aussitôt qu’elle fut arrivée, on l’envoya ofïiciellcmenl à l’elobi anglais, en lui notifiant (|ue le shah se contenterait de le recevoir dans le costume représenté sur
là toile. On lui en donna un modèle, en lui disant qu’on espérait que Ini et sa suite s’y conformeraient slrictemont.
11 est impossible de déci’ire les éclats de rire des infidèles à !a vuede celle peinture, et en entendant le messager. Ils demandèrent si nous les prenions pour des singes, |)our qu’ils consentissent à eu prendre le costume, et s'obstinèrent tel - Jemenldans leur lésolmiou de conserver leur iuode de se vèlir, qu’enfin j1
nous persuadèrent de les recevoir coin«me ils voudraiejst.
L’audience <Iu shah se passa beaucoup mieux qu’on n^aurait pu s’y altendrCj de la part d un peuple aussi grossier* et nous fumes tout èlormés que des hommes aussi peu habitués -aux mœurs et X coutumes du monde, se conduiMs-*
seul, dans celle occasiüii diüidle, sans Cûniinellre aucun inconvenance. Le roi était assis sur son tiône d’or, vêtu avec une maynilicence cjui éblouissait les jeux des étrangers, et Taisait même que scs
siijetss’écriaient:« Jcmshîd?(Qai esl ce?) Darab ou iN'iisliirvaaV »Les princes étaient «assis à droite et à gauche du troue, plus beaux que les briilans qui resplendissaient sur la personne de leur père. Les trois visirs d’état, dépositaires de la sagesse et des bons conseils, étaient placés à une certaine distance; et les ])ages aux 3’eux noirs, que l’on pouvait comparer aux anges supportant les planètes du firmament èloilé, étaient rangés^en haie le dos appuj^é contre la muraille, et portant
chacun une ])arlie des aUribuls de la couronne.Les Européens parurent au milieu avec leurs jambes à découvert, leurs babils coupés à vif, leurs mentons sans liarbe, et leurs lèvres sans moustaches; ils avaient l’air d’oiseaux dans la nuit, ou de guenons malades, ou de tout autre chose que des créatures humaines, quand on les com])arait aux personnes amples et magnifiquement vêtues dont ils étaient entourés. Ils gardèrent leur terrain, sans
être le moins intimidés pur la présence
i'(*splcïn(lissante du grand roi; mais leur iUliiinle, leurs manières et l’expression
de leurs physioiiomics, nous aurait fait supposer f[\i’ils étaient toul-a-fait aussi bons et aussi ])urs que nous-inéines.
Le discours que l clclii fit en cette occasion, caractérisa le peuple quil représetilail; c'est-à-dire, sans orneuicps, sans ILuicrics y ni plus ni moins que la vériié,lelc[a’un conducteur de chameaux pourrait le faire à un muletier; et sans Tadresse de rialerprètc , noire shah n’aurait été traité ni de sou litre de roi
des rois , ni de celui du kcbleli de runivcx’s.
Il me faudrait la plume de réternilé |iour essayer de décrire rénonne différence que nous découvrîmes entre les mœurs et les senlimens de ces peuples, et les nôtres. Quelques-uns de nos savans s’efforçaient de l’attribuer en grande partie au climat de ces régions obscures, humides et sans soleil, dans lesquelles ils sont nés et où ils ont été élevés : Car,
(iisaient-î!s, comment des hommes qui vivent environnés d’eau ^ et sans jamais
sentir la chaleur du soleil, pourraientils être semhlables à ceux qui ne sont jamais un jour sans jouir de tout Téclat de scs rayons , et ne savent pas même ce qu’est la mer? I\Jais les hommes de la loi décidèrent la question d’une manière beaucoup plus satisfaisante , en disant qu’ils devaient à leur infidélité d^étre condamnés à êlre maudits même dans celte vie; et que, si rambassadeur et sa suite, et meme toule sa nation se soumettaient à devenir nuisulmans , et à
embrasser la seule vraie foi, ils seraient liientot comme nous: leurs impuretés seraient lavées, et ils pourraient même courir la chance de se promener dans le même élagedu ciel, que les vérilabies enfans d’Islam le feraient dans le monde i venir.