CHAPITRE XXII
est remarqué par le grand-visîf, et devient un moyen de satisfaire la passion favorite de ce ministre.
Les cérémonies que nous venons de rapporter furent tontes favorablesà mon avancenicnî. Au moyen de la connaissance que j’étais suj)posé avoir acquise de IXurope , j’étais employé dans la jïlupartdes affaires qui concernaient les Francs en Perse, ce qui in avait j)rocuré jdusieurs occasions de me faire connaître au grand visir, et à d’autres ministres et hommes puissans.
LeiMirza Firouz uétait pas riche; et le traitement qu il recevait comme ambassadeur , ayant cessé aussiloison arrivée à Téhran , il ne put me garder davantage, et fut heureux de voir que je
pourrais travailler de mon côté à nie suffire. Il ne manquait pas de louer mes qualités, et ne jierdit jamais roccasiou de vanter mon intelligence j je ne fus ]ias non plus en arrière pour seconder ses efforts, car j’amenais tout et tout le monde , inlidèles comme vrais croyans , à appuyer mes vues ambitieuses ; et la destinée, sons lai|ue!le les efforts des liommcs ne servent à rien, me disait presque tout bas que les vicissitudes du monde avaient cessé pour moi.
Le grand Yisir était sans doute
l’homme de Perse, qui, par sa subtilité, son tact et sa présence d'esprit, avait le plus d’inlluencc sur le shah. 11 jouissait de toute son estime, presque depuis le commencement de son long règne, cL avait si bien mêlé son service à toutes les affaires publicjues et privées , que scs conseils étaient devenus aussi nécessaires au pays que le lever et le coucher du soleil.
Le premier objet de mes efforts lut
clone de me conciliée son esiime. Je coinmeaçai par me trouver tous les jours à son lever et paraître devant lui • et comme les affaires relatives a l Lurope occupaient maintenant presque toute son attention , il ne me voyait jamais sans me faire quelques questions y relatives. Ceci me conduisit à être chargé de messages pour lambassadeur anglais; dont je rapportais toujours les réponses, surchargées à ma manière ; je flattais les lalens du yisir comme grand
homme trélat; et en fondant ainsi la bonne intelligence entre les partis , je devins moi-même leur favori.
La passion dominante du visir était Fainour des présens. C'élait mon kehleh
dans toutes les transactions avec Telclii j
j^employais toujours mon adresse a tâcher de tirer quelque chose de lui, qui put faire plaisir au visir , et m'être utile * en même temps. 11 était naturel que, dans les cérémonies ^ on Ht et on reçut des présens; c'est pourquoi je ne courais
aucune chance d’accjuérir du crédit en ces occasions; mais je ])arvins une ou deux fois à faire [jencher la balance en faveur de mes Cüui[ïalrioLes ; et, dés ce moineul^le vi-sir commença à me regarder sous un jour très-favorable.
Un traité devait se négocier entre les deux pays; et inen pation fut nommé riin des ])!énipotentiaircs du shah. Quoique ce ne lût point une affaire dans laquelle un homme de mon insigidliance pût espérer se Aoir emj>ioyer , cependant je ne cessai de tourner autour des
négtA;iateurs , comme le chieUj dans uii dîner, gueUe un os; et de temps en teraj)S je me trouvais si à proj)Osàla piste, que j’étais presque sûr d’attraper quelque gibier.
Enfin , un matin , les négociateurs étant restés assemblés fort tard, je reçus ordre de me rendre auprès du grand visir, dans son andcrûn meme, où n’étaient admis que ses serviteurs les ])ius affidés.
Je le trouvai encore au lit, appuyé sur
des conssins moelleux , et entieiTinent
seul.
a Hajjîj clit-il , (l’un ton familier , approchez-vous , et asseyez-vous prés de moi J j'ai quelque chose d’important à vous dire. »
Je fus surpris d\in lionneur aussi grand ; mais comme son ordre était une loi J jen’liésilai pas à memetlre à genoux à son chevet.
Il me dit tout à coup, et sans circonlocutions , qu’il se trouvait dans une situation. trés-dilïicile^ parce que Tambassadeur anglaisavaitfait quelques demandes auxquelles il était impossible do satisfaire , et déclaré qu’il quitterait Téhrau si on n’y acquiesçait pas.
« Maintenant J dit-il, le shah a juré que si je souflVais que l’elchi quittât la Perse, mécontent, je paierais de ma tête; d’un autre côté, moi et mon confrère le plénipotentiaire, sommes presque persuadés que sa majesté n'accédbra jamais
nux (len'îancles tics anglais. Que fraU-îl faire? » *
« Ne peul-on rmciicr cet eicbi pai' (les présens, dis-je avec humilité et en paraissant vouloir donner un autre sens à mes paroles? >î
« Lui î ramener par des présens , dit le visir? D'abord, où les prendre !
et ensuite 5 ces gens-là sont si sols qu’ils ne savent ])as ce qu’un présent A eut dire.
Mais, prêlez-raoi l’oreille. Nous ne sommes pas fous , ([uoiqu’üs puissent être.
L’elchi de‘sirc heaucoup en venir à son
honneur ; et vous me connaissez assez bien pour être persuadé qu’il n^est rien que je ne puisse faire, si je me le mets une fois en tête. Il faut que vous alliez lui parler. Vous êtes son ami. Vous pouvez direc]ue vous êtes le mien; vous pouvez lui souiller bien des choses que je ne puis lui dire....Vous entendez? »
Sur ce , je baisai sa main avec beaucoup de respcclj et, la portant à ma télé,
jo nfécriai : « Par ma lele el par mes yeux, j’irai; et insliallah (s’il|plaîl à Dieu), jene reviendrai pas sans un visage blanc.»
Alors il me congédia ; et bercé d’une
heureuse perspeclive , j’allai aussitôt
chez Pambassadeur anglais.
Je ne rapporterai pas tout ce que je dis et fis pour l’engager à accéder aux propositions du visir ; mais , en deux mots, je réussis si complètement que je revins avec un gros sac d’or, de bonne
^ et solide monnaie, à la main, préambule de ce qui devait suivre, au cas où tout se terminerait [à la satisfaction de l’ain-
bassadeur ; et je m’assurai aussi la promesse d’une grosse bague en diamans, qui devait être tranférée du doigt de l’Angleterre à celui de la Perse , comme emblème d’une amitié élernelle entre les représentans des deux états.
Le visir fut si étonné quand il me vit mettre le sac devant lui , qu’il regarda quelque temps moi et le sac, avant de dire un mot; enfin il rompit le silence
par toutes sortes (.rexclamalions a la louanqe de mon activité et de mon zèle.
« Hajjî, dit-il, vous êtes maintenant
ma propriété. Nous sommes queltpic chose en Perse, et vous ne resterez ])as long-tems sans bonnet sur votre tête.
Failesunert/':3 (pétition), et je me charge de la faire réussir.
Je lui iis (le nombreuses protestations (le fidélité et de zèle. Je désavouai toute
intention de demander d’autre récompense, que la faveur de rester devant %
lui; et j’avais l’air si humble; je parlais avec tant de désinléressemenl que, si jamais il avait pu croire un Persan, je me flatte qu'il me crut.
niais il comprenait beaucoup mieux que moi la valeur de ce discours, et me dit : « Ne jetez pas de paroles au hasard.
Je me suis trouvé, comme vous, autrefois, a me tourner la tète pour savoir ce que je ferais pour vivre dans le inonde; et c’est |)üiuquoi je connais le prix du service que vous m’avez rendu. Suivez
sentier qui vous est ouvert. Les Enï’Opéeiis sont des matériaux dignes de 'Vüti’e adresse. Je vous permets de les travailler. Ils ont deTor en abondance, et ont besoin de nous. Que faut-il vous dire de plus? Le peuple d'Iran est comme la terre ^ i! a besoin de risweli ( i ). Il faut que ses intérêts soient bien excités avant qu'il ra])porlc des fruits. Les Européens parlent de senlimens en affaires publiques, cequenous ignorons; ils prétendent n’êtlre influencés que par le bien de leur pays: ce sont des mots
vides de sens pour nous; car, aussitôt que je mourrai et que le shah ne sera jjIus , tout ce que nous aurons fait jmur le bien de la Perse, sera presque perdu j et, quand son successeur aura bien ruiné le peuple. ])Our s’asseoir lui-niéme, toute affaire d’amélioration et de consolida-
(i) Le mol rishwch^ présent Corrupteur, est aussi employé pour CNprimer le labour.
tion sera encore une fois finie. Cerlains privilèges et certaines jouissances sont 1 héritage légitime des shahs de Perse»* qu’ils les possèdent au nom d’Allali! ' leurs visirs en ont aussi la part qui leur est accordée; pourquoi la leur refuseraient-ils ? Certes, ce ne serait pas])Our le bien du pays; car il n’est pas un indiyidu dans tout Tempirc qui enlend^ce que le mot bien signifie. »
Mon ^esprit fui grandement éclairé par ce discours ; et, comme le rideau qui avait jusqu’alors obsurci mon entendement était levé, je découvris un autre avenir, et ma vue pouvait s’étendre sur une région fertile, nouvelle et plus variée. Ces mots « les Européens sont Jrs matériaux dignes de votre adresse », sonnaient a mes oreilles, et mes esprits commencèrent aussitôt leur carrière in^* venlive.
( *-iG3 )
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