‹ Hajji Baba (volume 3)Chapitre 5 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le châtiment dû à Hnjjî Bnba retombe sur Nadân ; ce qui lorlifie ^davantage le premier dans sa croyance en la destinée.

J’avais passé dix jours longs et ennuyeux dans ma caclielle, sans avoir la moindre nouvelle de Nadân. Je soupçonnais (|ue son étoile le regardait encore de travers, et quelles choses n’avaienl pas été aussi bien qu'il sy était attendu. 11 existait peu de communicalions entre la ville et le village; et je commençais â désespérer d’entendre jamais [>ar!er de mon cheval, de mes riches harnais et de mes habits, (jnand , un soir, un pajsan qui était allé au marché d’Hamadan pour se louer comme laboureur, et qui était re\enii dé-

sappointé, jeta, par son discours, quelque jour sur le sujet (le mes craintes.

Il «lit qu’un grand tumulte avait été excité par l’arrivée d on nazakchi qui skiait emparé du fils de leur Aga (le propriétaire du village), avait emmené son cheval, et conduit son ]>risonnier à la

capitale. ]l(Uait accusé d'être Tassassiii du mollah Baslü deTclii’an.

J(î laisse à l’aimahle lecteur à juger de i’emotion ([ne me causa celte nouvelle.

Je connus bientôt la cause du silence du ^ollali; et quoujue je me sentisse en sur( té pour le jirésent, cefxmdant j’éîais loin de pouvoir assurer combien de

temps cela durerait. Je déclarai aussitôt que ma sanié était parf.utemeiii rétablie^ el prenant congé à la baie , de mes hos-

pilaliers villageois, je me l’on lis comme jvî pusà Il.tiniidau , pour m'assurer delà vérité des rapports du paysan.

Le pere de Nadan ciaii bien connu dans la ville, et ii ne me f. l pas dilliciîe de trouver sa demeure. Je m'abstins

d entrer dans sa maison et de faire aucune question directe sur le sort de mon ami ; mais je m’arrêtai à la ^outiqtie d’un barbier du voisinage, et parce que j’avais besoin de son aide pour donner une apparence décente à ma tête cia niafigure, et parce que je savais qu’il serait ])robablement l’homme le plus en état de me laconter la vérité de celle affaire.

Je le trouvai aussi causeur et aussi oflicieux que je pouvais le desirer. Quand

je lui eus demandé les nouvelles du jour, et que j’eus fait semblant d’ignorer l’événement récent qui avait rein|)li tout le monde d’éfonncmenl, il recula de

deux pas cl s’écria : « D’oii venez-vous donc, que les iniquités de ce chien de mollah Nadân vous sont inconnues? II n e s’est pas contenté de tuer le chef des prêtres, mais il a fallu qu’il se revêtît de ses propres habits; et, non content de cela , il a encore volé undesebevaux de exécuteur eu chef, cl son harnais

Quelle etonnanle ordure a-t-il mangée ?»

Je suppliai mon narrateur de me dire les particularités d’une histoire que je prétendais ignorer eiilierement, et sans

attendre une seconde demande ^ il parla

comme il suit :

(( Il y a à peu prés dix jours, ce Nadân arriva à la porte de la maison de son père, monté sur un supetbe cheval, caparaçonné dans un sly'e plus convenable a un khan ou à un guerrier, qu’à un pauvre serviteur de Dieu. 11 était couvert de schalls de la première qualité, et avait l’air en effet du grand prêtre lui-même. Son arrivée dans cet accoutrement et cel équipage, causa une sensation extraordinaire, parce que, peu de temps avant, on avait dit qu"*!! avait

encouru le déplaisir du shah, et qu’on l’avait chassé de Téhran de la manière la plus ignominieuse. 11 sedonnaiftoiucs sortes d’airs, en mettant pied à terre; et quand on le questionna sur son expulsion de la cajjitale, il parut ne s’en pas

embarrasser, et dit qu’on lui avait (ait enleiulre que cille (iisgiâce n'iUail que

lemporaire,el que pour l’adoucir, on lui

avait {'ail prcsenl du cheval qu’il montait.

Tout le monde crut ce contecl il fut reçu élans la maison de son j)ère avec de crands honneurs. Mais , mallieureu-

sement, le Icnilemnin , comme il allait monter achevai pour se faire voir dans la ville , un nazakchi passa d»^vanL la porte de laraaison;il arrivait deTéhran, il s’arrêta et regarda très-aitenlivement l'anima!, examina la bride et la selle à ])ommeau d'or, puis s’écria : La allahil allali ! il n'y a qu'un Dieu ! » 11 demandti

aux S|)eclaleurs à qui appartenait ce cheval j et il apprit qti d était au mol”

lah Nadaii.

« Le moüah Nadan , s ccria -t-il, dans Lin violent accès de rage '.quel chien estce doôc ? Ce cheval appartient à mon maître, rexécuieur ou chefjel, celui qui dit non , est un menteur, ([ui que ce soit J moilali ou non. »

(( Dars cet intervalle parut fe délin- (jnaiit lui-même, qui, en voyant ce (lui SC passait, tàcliait d’éviter d’être aperça du nazakc’hi ; car il arriva que c était un des efficiers qui l’avaient promené dans la capitale, le jour de sa disg.âce.

H II portait les vêlcmcns et le Lnnne; turhané du défunt mo'.lali Easliijetle danger de sa silnation s’clïl'it à lui : il

serait pa:ii f.ussilül s’il n’cûl été recen-

nii par !e nazakclii (pii, dès (pi’il Tapt^rçul, s'écria : «Qu’on le saisisse, (pi’on arrache sou àmej c’est hii , c’est lui-même!

Bien , ma bonne étoile! par la tête d’Ali! par la barbe du propiicte ! voiiti le co-

tpiin de bancjiieroutier cpii a tué le chef fies prêtres , et A’olé le cheval de mou îuabre. »

d Pendant ce temps , !e nazakebi avait mis pied à terre; et, ai lé de son propre doinislicpae et des siicclaUurs, (pu découvrirent bientôt cju’il agissait j-arordre de l-autoi ilé, il s’einpara do inollab

(p^i, pour se (lélendre , laisail serment

sur serment qu’il n’était ni voleur , ni meurtrier, et qu’il était prêt à jurer son innocence , sui' le koran. Le barbier l'aconta irès-flJèleinent toute la conversation qui s’élait établie entre Nadân et le nazakebi, dont le résultat avait été le départ de tous deux pour Téliran , malgré tout l’intérêt que prirent à lui le père elles *ainis du mollah.

Jamais homme ne fut plus agité par tant de sentimens divers que moi , en apprenant le sort de mon. compagnon.

En premier lieu , je déplorai la perte de mon cheval, de scs riches harnais , et de mes beaux babils ; mais ensuite je jouis d’un sentiment de sécurité,en considérant que s’il arrivait que le pauvre Nadan perdît la tête , on ne me demanderait jamais compte de mes dernières iniquités. Je ne pus encore m’empêcher de me regarder comme sous la protection d^’une bonne étoile, tandis que le mollah était inévilablcinenl malheureux:

sans cela, pourquoi aurions-nous changé

(l'habils? et pourquoi m’aurait-il pris mon cheval clans un moment où j’étais si peu disposé à accéder à sa proposition?

Mais, f|uoiqu’il fût ires-probable qu’il subirait le châtiment qui m’était dû , je ne pouvais me croire en siirele tant que je resterais en Perse ; et, c’est pourquoi je me déterminai à suivre ma première idée, et à niYdoignersans délai. Je me consolai de la perte de mon cheval et de mes habits, par la possession des quatrevingt-quinze lomauns cjui devaient suf-

fire à mes besoins actuels; et ces paroles ptiissantcs, buziivg est! Dieu est

grand ! me tinrent lieu, comme elles le font à bien d’autres pauvres misérables, de provisions pour l’avenir, et de protection contre tous les malheurs imprévus que nous prépare la main de la destinée.

Page 1