‹ Hajji Baba (volume 3)Chapitre 6 sur 27 · CHAPITRE \T · texte numérisé non relu

CHAPITRE \T

Iliijjî Baba entend raconter la suite estraordinairc de son av(*nlure du bain, et il éprouve les remords du crime.

M’Étant habillé en marchaii'l , car je m^élais, depuis long-temps, décidé à renoncer au caractère de prêtre, considérant conihicn tnal j’y avais réussi, je cherchai le coiiducleur tl’unecai avane, qui était en route pour Kermanshali , et fis marché avec lui pour le louage d’une mule. Il en avait une de reste, qui était venue , sans être chargée , de Téhran, cl qu’il me prêta pour une bagatelle ; et, cointne je n’av.tis d’imire b igage que celui (pie je'por.ais sur nuin dos , ma héte et moi nous nous accordaUies Irés-Uicn ensemble.

Nous arrivâmes a notre destination la se]>liénae jour; et la, je fus obligé Je cliercher un autre moyen de transport.

J’appris qu’il ne s’en jn'ésenterait aucun d'ici â un mois , â cause des voleurs cûrds qui infestaient la frontière ; aucune caravane n’osait s’aventurer sur ]a route , â moins d’clre en nombre

con¬

sidérable; et il fallait (|uclquc temps pour la réunir. Mais on me dit (ju’une caravane de pèlerins et de corps morts était partie la veille de Kerbelah ^ et qu’avec peu d’eflbiis je ])oiirrais aisément les rattraper avant qu’ils fussent arrivés à

ce passage dangereux.

Dans la consiante appréhension où j’étais d'être déronveiL et détenu, je

n'bcsitai jias sur la marclie que j’avais a

suivre , et j.artîs aussitôt a j>ied. Mon

argent était erisurele duns ma ceinture;

et , sans autre bag.ige <jue mou bâton â

la main, je quillui Kermunsliab, et me

mis en roule.

Le soir du troisième jour, j’élais pres-

que éjuiiséde fatigue, lorsque mes yeux furent rejouis par la vue de feux, dont fumée s’élevait, à quelque distance en tournant^ par-dessus lesoramet d’une colline j et , en approchant, je découvris des l)csliaux épars qui paissaient dans la plaine ; je ne me trompais donc ]îas , en supposant que la caravane n^étail pas éloignée. Comme j'avançais vers le bagage qui était en nionceau dans un carré creux j et où je savais que je trouverais le conducteur, je remarquai une petite Lente blanclie , à quelque distance , ]a([nelle indiquait que des pèle-

vins d'importance étaient de la partie, et en outre qu’ils avaient des femmes ; car on voyait un takliteravan (litière) et un Â*e;V/ivc/i(panier) |)rcsde la Lente, Je me donnai pour un pèlerin , et trou\ai le conducteur très-disposé tà me ibuinir une mule, ie désirais n’élre pas remarqué, à cause de la position dans aqueüe l’éiaisj mais cependant lesenti-

Imeut de dignité que les quatre-vingt-

quinze pièces d’or cachées clans ma ceinture me donnaient, me rendait difficile de réprimer celle vanité d étalage si commune à lous mes compatriotes.

Parmfle bagage, à peu de distance du carré dans lequel j’élais assis, étaient plusieurs paquets longs et étroits, cousus dans des couvertures épaisses, et C]iii étalent étendus deux par deux sur la terre. Ils ])araissaieiit avoir été déchargés de dessus le dos des chameaux. Je demandai ce cpie ce pouvait être, car cette vue était nouvelle pour moi; et j’appris que ces enveloppes contenaient des cadavres que l’on envo}ait a Ker-

belah.

(( 11 est évident que vous êtes étranger, dit le conducteur, qui paraissait avoir autant de loquacité et d’esprit de sa mère, que ceux de sa pj ofession eu ont généralement ; sans (jiioi vousam icz été plus instruit. Nous portons des raretés à Kei helali ! o *

U Oui, lui dis-je, je suis étranger ;

je viens de loin, et je suis comme un liomine descendu des montagnes.Au nom de Dieu! que portez-vous donc à Kez'-

l^elah V »

t< Quoi ! n’avez-vous pas entendu parlerile la mort extraordinaire du mollah Lashi de Tchran ; comment il mou- 3’ut dans le bain ; et comment on vitson esprit a cheval, et ensuite dans son liai*em; et comment il s’enfuit ensuite avec un des meilleurs chevaux de rexccuteur en chef? Où avez vous donc vécu pendant tout ce temps , ajoula-t-il, en frjL-

larit ses mains de\anl lui, et en haussant les é|ïaules? a

Alarmé de ce qu il venait de dire , je feii;nis de tout ignorci’, cl le priai de satisfaire ma curi<jsilé sur l'iiistoire en

qucslion , ce qu’il fit d’une manjèrequi, si je n'eusse |)as été aussi iiiléi'essé dans l’affaire, m’aurait procuré heaucou]) d’amuscinenî.

K 11 faut c|ue vous sachiez , d’ahord , dit le muletier , que ce que je vais vous

( Si ')

raconlcr est vrai, parccquo j’éiais sur les lieux en jiersonnc, (juancl ccia est arrivé.

« Le chef des prêtres claut allé au ])ain à la chute du jour, api es la prière du soir, revint chez lui, entouié de ses (loiTieslicjues , et se mit au lit pour dormir , dans le Idielwel dos appartemens de ses (cinmos.

» Je u’ai pas besoin de vous dire que la plupart des bains publics, en Perse , sont ouverts aux fem|S[es , depuis le matin de bonne heure , jusf|u’à une certaine heure du jour , et qu’énsuite ou les dispose pour les hommes. La femme du mollah Bashi, accompagnée de scs suivantes et de ses esclaves, le lendemain du jour que son mari s’était baigné , se reU' dit au meme bain, aux preniiers sons de la corne de vache^; et elle et sa suite furent la première société qui y entra ce jour-là. Par respect pour leur maîti’csse, aucune de ses femmes ne se hasarda à entrer dans le réservoir d’eau chaude, qu’elle n’y fiii. La coupole du

bain n était encore fjuc faiblement éclai' l’ee par l’anrore ; et la femme du mollah i était pres(|ue loat-à-fait dans 1 obscurité,cpiand elle entra dans l’eaii.

Jugez de son effroi, lorsque, après avoir fait à i^eine deux pas, sa main tomba sur une énorme masse de chair flottante.

» Son premier mouvement fui de jeter un cri d’étonnement; le second, de SC précipiter delio^, la tète la première, comme si elle emSfeié poursuivie, et de

s’évanouir. '

» La consLcrna'îion (ju’eUe produisit

sur ses fcminrs peut aisément se concevoir. L’une après l’autre, la lampeà la ïnain, elles regardèrent dans le réservoir,

crièrent et s’enfuirent; aucune d’elles

n’ayant encore découvert quel était l’objet de leur terreur.

» Enfin, la vieille d uègne, prenant coui'age, regarda liardiment dans le réservoir; et à sa grande sur])rise, elle y trouva un homme mort. Il se fit encore plus de cris ,de lamentations, lesquels

flynnt roppclé la ft*nnne du chef des prêtres à ses sens , firent (pi elle se joiçnil à celles qui examinaient. On ne pouvait guère reconnaître un cadaM'e flottant et j)lein eVeau, présentant à lœil diverses surfaces bizarres j cl oflrant peu d'indices ]->our scrvir à la découverte de Tindividu. Enfin, la lêle et la face ])arurent à la vue ; et aussitôt que la vieille duègne y eut appliqué sa lampe, elles s’écrièrent toutes; «0 A!i! c'est le mollah Bdshi ! c’est le mollah Bashi ! »

» La femme se pâma de nouveau ; les esclaves poussèrent des cris; enfin, il se fil une telle rumeur parmi elles, cju'on aurait cru qu’elles avaient entendu le souffle de la consterna!ion , partir des trompettes de la résurrection.

» iMais au milieu de toute cette désolation, qui à cet instant avait attiré toutes les femmes dans le l)atiinent, une des esclaves s’écria ;i<lJaisce nepeuL-êlre notre aga, car je l’ai vu revenir du bain;

• j’ai fait sou lit, et je suis bien sure quM

lia pas lardé à dormir profondomcnt.

impossible qu’il ait dormi dans son lit, et qu'il sc soit trouvé au bain, î^O}’é, en même teins. Ce doit cire une autre jiersonne. »

)) Celle observation les jeta dans une consternation plus grande que jamais, liarce qu'elles senlircnl aussitôt (jue ce que l’esclave avait vu était indubitablement Tesprit de son maître. c< Tenez , disait la femme qui était pour la seconde fois revenue à la vie ; tenez ,

regardez, en montrant la ligure du mort, je suis sûre que c’est mon mari ; voilà l’é-

gi alignure que je lui ai faite hier. —Et voilà ^ dit une des servantes, l’endroit

de sa barbe où vous avez arraché une

poignée de poils. »

» Ces tendres souvenirs jetèrent la pauvre veuve dans un violent accès de désespoir ; mais scs larmes furent bientôt séchées par ce que lui dirent ses esclaves, que le mollah Bashi existait encore.

« Sans cela comment aurait-il pris !u lampe

de ma main, dit Tcsclave? comment aurail'il pu rermer la porte? comment m’aurait-il renvoyée? comment aurait-il l’onüé? )ï Elle était si persuadée de la vérité de ce (juVlle disait, fjii elle s habilla aussitôt, et s’offrit à aller à la chambre à couchci* de son maître, où elle ne doutait pas qu’elle le trouvât endormi.

« Mais s’il y est, dit une des femmes, qu’est-ce que cela peut-être? « et elle montrait le cadavre.

» Eh mais, ce peut être son esprit, dit une autre; car certainement aucun homme ne possède deux corps, un qui vit, et l’autre comme un rechange. »

>iNon, dit une troisième d’un Ion badin ; cela serait loiil-à-fail nouveau. Il pourrait donc en faire le même usage qu’on ferait d’une maison de ville eld'ime maison de campagne. >i

Cependant bien d’autres bai"neuses

étaient entrées ; et tandis que celles qui étaient indinérenles spéculaient ainsi, les femmes du chefdes prêtres poussaient

des cris perçons ; et encore plus, lorsque 1 esclave revint leur dire qu’on ne pou- ■vait point trouver le mollali Bashi , et qn’il n’avait laissé d’autre trace après lui, que l’empreinte de son corps dans le lit.

» L’histoires’étail répandueaii-dehors; le bain était entouré d’une foule qui se pressait^poiir entrer; et avant que les femmes eussent eu le temps de s'habiller, la salle fut remplie d’hommes. On ne vit jamais dans un bain public à Tébran , une-scènede coiifusion semblable a celle qui suivit, soit à cause des cris cl des

lamentations des femmes du chef des

))rêtres, ou du bruit et des criailleriesde celles qui déclamaient contre rinvasioii des biîinmes ; la clameur fut excessive.

t< Enfin, les amis et les parensdu défunt arrivèrent, et avec eux , les laveurs des morts, qui portèrent immédiatement le corps au lieu de rablulion où il lut embaumé, et préparé pour faire son voyage à Kerbelab; car on jugea convenable de Ty envoyer pour le faire enterrer.

)) Sa veuve Jét'lar;f quelle avait l’intention (raccompagner le corps; cl mes mules , ajouta le narrateur, furent louées à cet efTet. Latente que vous ^OYe2 iabas est occupée ])ar elle et ses es(.la\es;

et la carcasse de son mari est là^ dit-il

en montrant les patpicts. Les autres cadavres c[ui raccompagnent, sont les restes de ceux qui sont moi’ts à Tehran et pendant notre roule , depuis cet événement. On les envoie à Kerbelah pour y être enterrés à la suite et sous la protection d’un lioniine qui, au jour de la résurrection, viendra, à ce qu’on espère, leur olfrir une main secomable pour entrer dans le paradis. »

Ici le conducteur s’arrêta, tandis que

moi, qui avais été tVappé de la dernière partie de son discours, j’étais devenu presque muet de crainte. Je vis qu’eu cherchant a écha[)])er au dangei’, j’avais donné juste dedans. Si les serviteurs du mollah Bashi venaient à me reconnaître (car quelqaes-uns avaient été très-intimes

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