‹ Hajji BabaChapitre 10 sur 25 · CHAPITRE vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE vil

Hajji Baba rencontre un vieil ami, qui l’égaie, lui donne de bons avis et le sauve du danger.

Je tirai de mon sein le mouchoir encore humide du sang de Zeênab, et le contemplai avec le sentiment de la plus vive angoisse; puis retendant devant moi sur sa tombe , je fis une cérémonie que j’avais négligée depuis longtemps: je dis mes prières. Calmé par cette action, et fortifié dans ma résolution de quitter Téhran, je m’arrachai de

la fosse et marchai vaillamment^, sur

Ispahan.

Parvenu à Kinaragird , sans avoir apperçu la trace d’un caravansérail, et me sentant la force de continuer mon voyage, je poussai jusqu’au caravansérail du

réservoir du sultan, où je me proposais de faire halte pour la nuit.

J'apercevais déjà cet édifice à quelque distance dans le désert, lorsque je vis un homme prenant de singulières attitudes, jouant le bouffon et paraissant s’adresser à quelque chose qui était à terre. Je m’approchai de lui, et vis qu’il parlait avec feu à son bonnet, jeté à quelques verges devant lui. En approchant encore davantage, je découvris une figure qui m'était familière.

« Qui ce peut-il être, me disais-je à moiméme? il faut que ce soit un fie mes anciens amis les derviches fie Meshed. »

En effet, c’était le Kessehgou ( conteur d’histoires), qui débitait un nouveau conte, convertissant son bonnet en auditoire. Il me reconnut aussitôt qu’il me vit, et s'avança pour m’embrasser avec enthousiasme.

— « Hajjî, s’écria-t il! la paix soit avec vous! Ou avez-vous donc été depuis tant d’années ? Votre place a été long-teinps

vacante. Mes yeux sont rafraîchis par votre vue. » Puis il se répéta plusieurs fois sur le même ton* jusqu'à ce que nous parlassions d’affaires plus sérieuses.

11 me raconta ses aventures depuis que nous ne nous étions vus. C’était un détail

de longs et pénibles voyages, et des différons moyens que son esprit lui avait suggérés pour gagnerson pain. Il arrivait de

Constantinople, d’où il était vcntià pied.

Il espérait faire de la même manière son

chemin jusqu’à Deilii, après avoir passé

un été à Ispahan , où il se rendait alors.

Quoique peu disposé à parler, dans

l’humeur mélancolique où mon esprit

avait été plongé, je ne* pus m’empè-

clicr d’être saisi en quelque sorte de

l'exaltation surabondante de l’esprit de

mon compagnon ; et je lui racontai aussi mes aventures depuis le jour que j avais

quitté Meshed avec le derviche Sefer, à l’instant où je venais de recevoir la bastonnade sous la plante de mes pieds.

Il était amusant de voir croître son

t. ni.

respect pour moi, à mesure que j’avançais dans le récit de la manière graduelle par laquelle j'étais parvenu aux places

et aux honneurs. Enfin, quand j'arrivai

a ma promotion au rang de sous-lieutenant de l’exécuteur en chef, je crois réellement qu'il se serait prosterné âmes pieds, tant l’expérience lui avait appris à.

traiter avec un extrême respect les hommes de cette profession. Maisquand il aporitlasuilede mon histoire, et comment,

pour ma femme, j’avais abandonné mon

poste et toutes les espérances d'a\ance-

inent qui m’étaient offertes, j’aperçus

combien je diminuais de valeur dans son

esprit. Il s’écria que je n’étais pas digne

du kalâat (costume de distinction) que la fortune avait taillé et façonné pour

moi, et dont elle m'avait investi. «Ainsi,

dit-il, parce que le shah a jugé à propos de détruire une esclave sans foi dont vous avez partagé le crime, vous croyez nécessaire de renoncer au poste excellent auquel vous étiez parvenu et de

recommencer encore à traîner une existence plus abjecte et plus incertaine que celle même dont je jouis. Non,... dit-il en faisant une pause, il n’y a pas moyen de se rendre compte des différentes routes que prennent les hommes pour chercher le bonheur. Les uns prennent la grande roule , les autres les chemins de traverse ; ceux-ci se frayent de nouveaux chemins , et ceux-là se laissent conduire sans demander leur route : mais je n’ai jamais entendu parler d’un homme qui j comme vous , ayant tous les chemins ouverts devant lui, préfère perdre sa route, avec le risque de ne jamais la retrouver. » Et il finit par la citation d’une réflexion du poète Ferdousi, applicable à l'incertitude de la vie du soldat, pour me consoler des vicissitudes de la

mienne,, en disant : « Gain puslit berzeen , gahi zeen ber pusht , quelque fois une seüeporlele poidsdeson dos,etquelque fois son dos le poids d'une selle. »

Tandis que nous conversions , une caravane parut sur la roule dTspahan y elle s'y établit pour la nuit.

« Allons, dit le derviche , qui était joyeux et social ; allons, oubliez vos chagrins pour le présent ; nous passerons une soirée agréable, quoique nous soyons au milieu de ce désert aride et desséché. Laissons rassembler les voyageurs, les marchands et les muletiers, qui composent la caravane ; et quand nous aurons bien soupéet fumé, je vous raconterai une histoire arrivée récemment à Stamboul , et qui, je suis sûr , n'a pas encore été importée en Perse. »

Je consentis volontiers à sa proposition , car .j’étais heureux de chasser la

mélancolie de mes pensées à quelque prix que ce lût ; et nous entrâmes ensemble dans la maison.

Là , nous trouvâmes des hommes des différentes parties de la Perse, déchargeant leurs bêles , mettant leurs effets en ordre, et s'établissant dans les différentes

chambres ouvertes, qui donnent sur la cour du caravansérail. Un derviche , et un conteur d'histoires surtout, était une grande acquisition pour eux. Après la fatigue et l’ennui de la traversée du désert de sel, il les rassembla sur la plate*

forme carrée du milieu. Alors, il raconta l’histoire promise.

Je tachai d’y appliquer toute mon attention *, mais mon esprit s’éloignait si souvent du récit pour retourner aux scènes dont je venais d’être témoin, qu’il rne fut impossible de retenir ce qu'il disait.

•Te remarquai cependant qu’il intéressait son auditoire au plus haut degré ; car dans les momens où j’étais plongé dans mes plus profondes rêveries, j’en étais tout-à-coup arraché par les éclats de

rire et les applaudissemens que le derviche excitait. Je me*promis, dans quelqu’a litre occasion, de la lui faire raconter

encore, et continuai cependant de m’abandonner entièrement à ma douleur.

Combien j’enviais l’apparente légèreté de coeur qui dominait mes compagnons, et qui, par intervalles, faisait retentir les salles voûtées, de l’édifice des éclats de leur gaîté ! Je soupirais après le temps ou je pourrais être comme eux, et jouir sans souci du bonheur de l’existence ; mais le chagrin, comme toute autre passion, doit avoir son cours ; et de meme que la source qui s’élance du rocher avec violence, devient peu-à-peu un ruisseau, de même il faut que le chagrin s’épuise graduellement, jusqu’à ce qu’il devienne un sentiment modéré, et

qu’il finisse par se perdre dans le tourbillon du monde.

Le jour était tombé, pendantle temps que le derviche finit son histoire. La voûte azurée du ciel étincelait d’étoiles brillantes, auxquelles l’oragedela nuit précédente semblait avoir donné un nouvel éclat; et la lune se préparait a ajouter son doux lustre à la scène, quand

un cavalier complètement équipe entra sous le porche qui conduit dans le caravansérail.

Les principaux personnages de la caravane avaient encore conservé leurs places sur la plate-forme, fumant tranquillement leurs pipes et discutant le mérité du conte qu’ils venaient d’entendre , les domestiques étaient partis pour aller étendre les lits de leurs maîtres, et les muletiers s’étaient retirés pour aller passer la nuit au milieu de leurs mules et de leur bagage. Moi, dénué de tout , je m’étais décidé a passer ma nuit sur la terre avec une pierre pour oreiller; mais quand je regardai le cavalier, comme il sortait de l’obscurité du porche et qu’il entrait à la lumière, mes idées prirent une autre direction.

Je reconnus en lui l’un des nazakchi

qui, sous mes ordres, avait été témoin de la mort de la malheureuse Zeènab ; et je devinai bientôt quel pouvait être l’objet de son voyage, quand je lui en-

tencsîs demander si la caravane allait à Tehran ou si elle en revenait; et. s’ils avaient vu un homme dans la description duquel je me reconnus.

Aussitôt mon ami le derviche devina ce dont il s’agissait; et profondément versé dans tous les stratagèmes de la

fourberie , il prit sur lui, sans hésiter, de repondre pour toute la compagnie.

Il dit que tous allaient à la capitale à l'exception de lui et de son ami qui, derviches tous deux, arrivaient de Constantinople; mais qu’il avait rencontré

un homme tel que celui que le nazakelii dépeignait ; qu'il semblait oppressé de soucis, et déchiré par la douleur, et qu’il errait au hazard dans le désert. 11 ajouta encore bien d'autres particularités qui correspondaient tant à ma tournure et à mon histoire, que le cavalier ne put douter un moment que ce ne fut l’individu qu’il cherchait. I! partit au galop en se dirigeant vers leiul roi l indiqué par le derviche, qui, comme on

un

peut L’imaginer , lui avait indiqué chemin opposé au nôtre. I

Quelque temps après que le nazakchi fui parti , le derviche melira à l’écart et me dit : « Si vous voulez vous mettre à labri de cet homme, il faut partira 1 instant $ car, quand il verra que ses recherches sont inutiles et qu’il sera fatigué d’errer dans le désert, il ne manquera pas de revenir ici ; et alors, qui pourra vous garantir d’être découvert?»

— « Je ferai tout plutôt que d'être découvert par cet homme, lui dis-je : il est évidemment envoyé pour m’arrêter.

Je ne dois attendre aucune pitié d’un tel coquin, surtout parce que je n’ai pas assez d’argent à lui offrir, car je connais ‘ son prix. Où irai-je ? »

Le derviche réfléchit un moment et dit : « 11 faut aller à Kora. Vous y serez avant la matinée ; et aussitôt que vous y

arriverez, ne perdez pas un moment à entrer dans l’enceinte du sanctuaire de la tombe deFalineh. Alors, elseulement

alors , vous serez à l’abri, meme du pouvoir du sliali. Si on vous prenait hors ses murs, il n’y aurait plus aucun espoir. On s'emparerait de vous ; et alors quallali vous ait en sa sainte garde ! »

;— « Mais quand je serai là, dis* je, que ferai-je? Comment vivrai-je ? »

■— (( Laissez-moi faire , dit le derviche; je vous joindrai bientôt; et comme je connais l’endroit et la plupart des gens qui l'habitent, Inshallah, s’il plait à Dieu , vous ne ferez pas si mauvaise chère que vous l’imaginez. J’ai déjà été obligé de faire une fois la meme chose ,

pour avoir procuré du poison à une des femmes du shah qui s’en était servie pour faire périr sa rivale. On envoya l’ordre de m’arrêter ; mais je parvins à atteindre le biist(lieu de refuge à Shahabdul-

Azîm ) , cinq minutes avant l’exécuteur qui devait me prendre. Je ne me suis jamais si bien porté de ma vie, car je ne faisais rien; j'étais soutenu parla charité de ceux qui venaient dire leurs

prières à la chasse du saint : et les femmes qui venaient constamment pour prier, de si loin, et prendre leur plaisir,

imaginaient toujours des moyens de me consoler dans ma prison. Le seul mal que vous ayez à craindre est un ordre du sliah que personne , sous peine de mort, ne vous donne à manger : si cela arrive , tous serez forcé de tous rendre par la famine ; et que le prophète tous protège ! Mois votre cas n’est pas d’une nature assez importante pour vous faire craindre cela. Le shah ne peut s’inquiéter d’une esclave, quand il en a cent autres qui vont prendre sa place. Après

tout, les hommes ne meurent pas aussi • / *

aisément que nous autres Persans nous nous l’imaginons. Souvenez-vous de ce

qucle cheik disait :« Lesnuages elle vent, , la lune , Je soleil, le firmament, et il aurait pu ajouter lesidcrviches , tout est occupé pour quff toi, ô homme! tu obtiennes ton pain : seulement, ne le mange pas avec négligence. »

« Je ne suis pas,lui dis-je , l’homme qui oubliera voire bonté. Peut-être ma fortune s’accroîira-t-elle encore; et alors je mettrai ma barbe dans vôtre main. Vous connaissezHajjî Baba depuis long-temps et vous savez qu’il n’est pas un de ceux qui exposent leurs vertus sur la paume de leur main el cachent leur visous leur aisselle. Je suis maintenant ce que j’étais à Meshed ; le marchand de fumée falsifiée et le député-lieutenant de l’exécuteur en chef ne font qu'une seule et même personne. »

« Eh bien donc! partez, dit le derviche en m’embrassant, el que Dieu soit avec vous! Prenez garde aux ghôls et aux gins j en traversant le désert de sel ; et, je vous le répète , qu’allah , la paix el la sûreté vous accompagnent ! »

Comme le jour perçait , je distinguai la coupole doréeiçle la tombe, à une distance considérable devant moi ; et ce signal de ma sécurité me donna une nouvelle vieueur dans ma marche soli-

taire au milieu du désert. J'atteignais à peine la frontière de la ville de Kom , quand j’aperçus à quelque distance derrière moi, le cavalier qui se hâtait à ma recherche. C’est pourquoi je ne regardai ni adroite ni â gauche, jusqu’à ce que les chaînes massives qui traversent la principale porte du sanctuaire eussent

été placées entre moi et celui qui me poursuivait. Alors je m’écriai :« ilham tlallah / . louange à allah! ) ô Mahomet!

o Ali ! et baisant le seuil du tombeau , je récitai mes prières avec toute la ferveur d’un homme qui, ayant échappé à la tempête , est entré sain et saul dans Le port.

J’eus à peine le temps de regarder autour de moi, avant d’apercevoir le nazakchi s’avancer. 11 m^acosla par un froid salut de paix, et me dit ensuite

quil avait reçu l’ordre royal de me conduire en présence du shah partout où il me trouverait.

Je lui dis, que ; malgré le respect que

je portais à-son firman, j’avais l’intention de profiter du privilège reconnu par tout vrai croyant, de chercher un refuge dans lâ chasse du saint, et que par conséquent il ne pouvait le violer en

m’en arrachant. D'ailleurs, c’est le saint favori du roi des rois, lui dis-je, et il respecte celte châsse plus que tout autre. »

— « Que ferai-je donc, Hajjî? dit-il.

Vous savez que cela n’est pas écrit dans l’ordre. Si je m’en retourne sans vous, peut-être que le shah me fera couper les oreilles à la place des vôtres. »

—* ci Jnshallah! Dieu le veuille, lui dis-je. »

« — Dieu le veuille, dites-vous , s’éc ri a-t-il tout furieux! ai-je donc fait tout ce chemin pour qu’on me traite d’âne ? Je ne suis pas un homme si je ne vous fais pas venir avec moi. » Et aussitôt, nous commençâmes a disputer à un tel point, que plusieurs des prêtres attachés au tombeau sortirent de leurs cel-

Iules pour s’informer de la cause de ce tumulte.

— «Voilà un homme qui prétend violer le sanctuaire. Je m’y suis téfugié,

et il parle de me forcer d’en sortir ! Parlez, vous qui ères les hommes de Dieu, continuai-je en m'adressant aux molhalis, et dites - moi si vous le permettrez? »

Ils prirent tous mon parti : « Cela est inoui en Perse, dirent-ils; si vous osez enlever un homme du bust, non-seuièmenl vous aurez la vengeance du saint prophète sur votre tète, mais tout le corps des ullemah se mettra contre vous, et fussiez-vous protégé par le roi des rois ou le roi des démons, rien ne pourra vous mettre à l’abri de leur fureur. »

Le nazakchi demeura incertain de ce

qu’il allait (aire; et enfin adoucissant son ton,il s’efforça de faire de nécessité vertu, et commença a négocier avec moi sur ce qu il aurait, s'il partait sans me molester davantage.

Je ne niai pas le droit qu’il avait d’être payé de sa peine, car c’est précisément ce que j’aurais lait à sa place; mais je lui observai combien peu j’étais en état de le récompenser ; car il savait aussi bien que moi toules les circonstances de ma

fuite, el que je il avais rien emporté avec moi de Téhran.

11 me demanda de lui donner les effets

que j’avais laissés derrière moi, ce à quoi je ne consentis nullement; mais je lui recommandai de retourner d où il venait el de laisser les affligés à leur misère.

Le fait est^ comme je l’appris dans la suite, que le drôle avait déjà pris possession de ce qui m’appartenait, et qui consistait en habits, malles, lit, harnais, pipes, etc., m’ayant lui-même dénoncé au shah. Ii avait épié le triste effet qu’avait produit sur moi le meurtre de la

malheureuse curd, et avait aussitôt médité ma ruine et le dessein de s’emparer de ma place.

Voyant qu’il ne pouvait exercer le pouvoir dont il était investi, et que son lirman était autant de papier perdu , tant

que je continuais de garder mon refuge, il crut qu'il vallait mieux retourner à Téliran; mais en partant il remit son

pouvoir entre les mains du gouverneur de la ville, avec de sévères injonctions pour surveiller mes actions, et dans le

cas où je sortirais du sanctuaire, pour

me saisir et m’envoyer prisonnier au

siégé du gouvernement.

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