‹ Hajji BabaChapitre 9 sur 25 · GO · texte numérisé non relu

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qu’en regardant en haut, nous vîmes trois figures, deux hommes et une femme, dont les formes étaient éclairées par un rayon passager de la lune, qui brillait sur eux d’une manière vague et incertaine. Ces hommes semblaient

tirer leur victime avec violence, tandis qu'on voyait celle-ci dans une attitude suppliante, à genoux, et les mains étendues, dans toute l'agonie du plus violent désespoir. Quand ils furent au bord de la tour, on entendit ses cris; mais ils étaient tellement dénaturés par les vents qui souillaient autour de l'édifice , ils avaient quelque chose de si sauvage

qu'ils ressemblaient aux éclats de rire de la folie.

ÏSous gardions tous le plus profond silence sans oser respirer; mes. cinq coquins même paraissaient émus. J’étais resté comme un morceau d’argile inanimé; et si l’on m'eût demandé dans cet instant qu’elles étaient mes sensations, j’aurais eu bien de la peine à les décrire ;

jetais mort., et cependant je savais ce qui se passait. Enfin, nous entendîmes un cri perçant, un cri échappé à la plus horrible de tontes les angoisses, qui se perdit soudain dans un intervalle du si- ' lencelc plus effrayant. Une lourde chute qui suivit immédiatement, nous dit que c’en était fait. Je fus tiré de ma rêverie ; ma tête était remplie d’idées confuses:

je voyais et je doutais encore; et je me précipitai à l’endroit où ma Zeênab et son fardeau gisaient luttant contre la mort, en un cadavre mutilé. Elle respirait encore, mais elle était dans les convulsonsde la mort; et ses lèvres s’agitaient comme si elle eût voulu parler, quoique le sang coulai à grands Ilots de sa bouche. Je ne pus saisir aucune de ses paroles, quoiqu'elle articulât des sons

qui ressemblaient à des mots. Il me sembla qu’elle disait : « Mon enfant! mon enfant! » mais peut-être n’était-ce qu’une erreur de mon imagination. J'étais sus-

pendu sur elle dans le plus profond dé-

«espoir; et ayant péril 11 tout sentiment de prudence et de conservation personnelle, je me livrai tant à mes émotions, que si les hommes qui m’entouraient avaient eu le moindre soupçon de ma véritablesituation, rien n’aurait pu m’arracher à ma perle. Je. portai même si loin ma frénésie, que je trempai mon

mouchoir dans son sang, en disant:

« Ceci au moins ne me quittera jamais ! »

Cependant, je revins à moi-même en entendant le cri aigu et la voix infernale de l’un des assassins, qui criait du haut •de la tour : « Est elle morte? » — « Oui, comme une pierre, répondit un de mes misérables.» — « Emportez-la alors, dit la voix. » — « A l’enfer vous même, dit un second coquin à voix basse. »

Alors mes hommes enlevèrent le cadavre dans la taboot qu'ils chargèrent sur leurs épaules, et remportèrent à l’endroit consacré aux sépultures, hors la ville, où ils trouvèrent une Esse déjà

excusée pour le recevoir. Je les suivis

machinalement, absorbé dans les pensées

les plus mélancoliques; et quand nous fûmes arrivés à la fosse, je m’assis sur la pierre <Tun tombeau voisin, sachant à peine ce qui se passait. Je suivais les opérations des nazakchisd'un regard insignifiant ; je leur vis mettre le corps dans la terre, puis rejeter de cette terre dessus, et ensuite y placer deux pierres, une à la tête et l’autre aux pieds. Lorsqu’ils eurent fini, ils vinrent à moi et me dirent que tout était fini; à quoi je répondis : « Retournez à la maison, je vous suis. » Ils me laissèrent assis sur la tombe et reprirent le chemin de la ville.

La nuit continuait d’être obscure, et le tonnerre retentissait encore au loin

dans les montagnes. On n’entendait d’autre bruit que, çà et là, les cris des jackals,

semblables à ceux des enfans, qui tantôt en masse, et tantôt deux ou trois ensemble, venaient rôder autour des asiles des morts.

Plus je restais près de la fosse, et moins

je me sentais disposé à retourner eliez moi, et à continuer l’horrible métier d’exécuteur. L’existence me fatiguait; il me tardait d’être éloigné du monde et de toute affaire avec l’autorité. Le seul projet que je pusse goûter était celui de devenir un véritable derviche, et de passer le reste de mes jours dans la pénitence et les privations. D’un autre côté, la crainte d’avoir trahi, par mes discours et mes actions, l’intérêt que je prenais au sort de la défunte , s’étant offerte à mon esprit, vint ajouter à la répugnance que

j’éprouvais de m'éloigner.

Cependant, le jour commençait à poindre, et forcé par le sentiment du danger que je courais, comme par le désir de quitter une place qui m’était devenue

odieuse , je me déterminai à aller à pied à Kinaragird, premier remis sur la route d’Ispahan , et là , de profiler de la première caravane qui se rendrait dans

celte ville.

» J’irai chercher des consolations dans

la retraite , au sein de ma famille, me disais-je à moi-même. J’irai voir ce que «ont devenus, mes parens. Peut-être arriverai-je assez tôt sous Je toît paternel pour recevoir la bénédiction de mon père mourant ; il-se peut que ma présence lui donne , dans sa vieillesse, le bonheur de retrouver son fils si Ions-

temps perdu. Comment pourrais je remplir ma place, avec ce malheur a mon col ? J’ai vécu assez long-temps dans le vice , et il est temps que je fasse le

tobehy ou que je renonce a mon indigne métier. »

Enfin, cet horrible événement produisit un tel effet sur mon esprit, que si j’eusse continué de porter dans la vie les senlimens qu’il m’avait inspirés, j’aurais pu aspirer à être placé à la tête de

nos plus saints derviches*

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