‹ Hajji BabaChapitre 11 sur 25 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Ilajj î sc réfugie clans un sanctuaire, oùsespensécs mélancoliques sont détournées par une histoire curieuse.

Je m’étais à peine débarrassé du nazakebi ; quand j'entendis la voix de mon

ami le derviche, qui annonçait son arrivée dans la sainte cité , par toutes les différentes invocations du tout-puissant etde ses attributs , en usage chez les vrais croyans.

Bientôt après, je fus enchanté de le voir venir vers moi m’exprimer sa satisfaction que j’aie atteint mon refuge, avant que celui qui me poursuivait eût eu le temps de me saisir.

Il proposa de me tenir compagnie pour quelque temps, et nous primes possession d’une des cellules situées dans la cour carrée qui fait partie de l'édifice, et au centre de laquelle s’élève le tombeau. Par bonheur, j’avais apporté mon argent comptant avec moi, consistant en vingt.tomauns d’or et quelque peu d’argent. Nous en en premiers articles de nécessité, tels qu’une natte pour couvrir le plancher de notre chambre, et une cruche de terre pour y mettre de l’eau.

Mais avant d’aller plus loin dans nos

dépensâmes une partie

nrrangemens domestiqués , le derviche m’acosla de celte manière :

— « Il faut que vous m'informiez d’une chose,avant de continuer. Ditesvous jamais vos prières? Observez-vous vos jeunes ? Faites-vous régulièrement vos ablutions? ou continuez-vous de vivre dans cet état d’éternelle perdition, que nous avions coutume de suivre à Mcslied? »

«Pourquoi me parlez vous ainsi, dis-je?

que vous importe que je prie ou non? »

— « Gela ne me fait rien, dit le derviche ; mais cela fait beaucoup pour vous.

Ge kom est un endroit où, excepté pour la religion et pour décider qui est digne de salut ou de damnation , personne n’ouvre la bouche. Tous les hommes que vous rencontrez sont, ou descendons du prophète, ou des hommes delà loi. Tous portent de longues figures contrites, et

semblent regarder comme destiné aux feux éternels, l’homme qui se trouve a voi r les joues rosées et l’oeil riant. C’est

pourquoi, aussitôt que j’approche de cet endroit, je change toujours l'atmosphère de ma physionomie, du frais au hâve, et

du hâve aux véritables images et à l’obs-

curité, selon que les circonstances l’exigent. Mes genoux qui touchent à peine ordinairement le lapis pour prier, remplissent leurs fonctions cinq bonnes fois par jour; et moi, qui dans tout autre

endroit ne consulte aucun kebleh ( i ) , que celui de mon plaisir et de mes goûts, je connais maintenant la direction du véritable kebleh , aussi bien que je connais le chemin de ma bouche. »

« Tout cela est très-bien, dis je; mais â quoi cela peut-il servir ? Je suis musulman , il est vrai ; mais l’être à un

tel point.Non , jamais.

« À quoi cela sert, répondit le

derviche! à. empêcher qu’on ne vous

(.1 ) La Mecque, où tous les Mahométans dirigent leurs prières.

laisse mourir de faim ou qu’on ne vous lapide. Ces préires ne connaissent pas de milieu : ou vous êtes un vrai croyant, ou vous ne l étes pas. S’ils avaient le moin-

dre soupçon que vous doutassiez (l’aucun des articles de foi, que vous ne regar- .

(lassiez pas le koran comme un miracle vivant, et que vous ne le lussiez pas avec le respect qui convient, que vous T entendiez ou non , iis vous prouveraient bientôt leur puissance; et s’ils supposaient que vous fussiez un sûfi ( esprit fort ), parla mort de vos père et mère! ils vous décl tireraient en petits morceaux, et croiraient fermement avoir passé encore une borne de plus sur la grande roule du paradis. Peut-être , ami Ilajji, ne savez-vous pas que c’est ici la résidence du célèbre Mit za-Abdul-Cossim , le premier mushlehed ( prophète de Perse ), homme qui > s il voulait en

prendre la peine, ferait croire au peuple quelque doctrine qu’il voudrait accréditer. Telle est son iniluençe, que bien

^es gens pensent qu’il pourrait renverser l’autorité du shali lui-même , et porter ses sujets à considérer sesordonnances comme autant de papiers inutiles. Mais la vérité est que c’est un bon homme ; et si ce n’cst qu’il lapide ses sufi, et qu’il nous regarde , nous autres derviches errai)s,comme la boue de ses piels, je ne lui connais aucun défaut. »

Après l’avoir entendu , je convins que , quoique je pusse déplorer le manque d’habitude que j'avais de remplir mes devoirs religieux , cependant, dans ma position, il était nécessaire que je l'adoptasse, pour être estimé convenablement par les grandes autorités sous les yeux desquelles j’étais immédiatement placé ; et je me mis de suite à dire mes prières cl à faire mes ablutions ,

comme si mon existence même eut dépendu de cette régularité. Effectivement, ce que j’avais d’abord regardé comme une cérémonie ennuyeuse , devint alors unagréable passe-temps., etm’aida beau-

coup à adoucir l'ennui de ma vie mélancolique. Je ne manquais jamais de me lever au premier appel, de faire mes ablutions à la citerne, avec toutes les formes du plus rigide shiah, et d’aller ensuite prier dans l’endroit le plus apparent que je pusse trouver. On entendait les intonations de mon àllah ho akbar , des quatre coins de la tombe, et j’espérais qu’elles iraient jusqu’aux, oreiilles de ses habilans. Aucune ligure n’avait l'air plus mortifié que la mienne : le derviche lui-même, qui était le meilleur mime possible j ne pouvait me vaincre dans les regards baissés, les exclamations hypocrites, et la tacilurnité affectée de l'homme de la loi, aigre, lier et bigot.

On sut bientôt que j’étais un réfugié dans le sanctuaire ; eL je découvris les avantages que le derviche m'avait promis, eu prenant les airs du lieu et le caractère d’un rigide musulman. Il répandit l’histoire de mes malheurs, cl naturellement fort à mon avantage, en me

donnant pour un homme qui palissait

pour les fautes d’un autre, et en assurant que le docteur eut du seul souffrir.

Je fis connaissance avec les principaux personnages de la ville, qui assuraient* n’avoir jamais connu un plus parfait modèle des vrais croyans, que moi ; et si je n'eusse élé confiné dans les murs du sanctuaire, on se proposait de me faire peish namaz (conducteur des prières), dans leurs assemblées religieuses à la mosquée. Je trouvai que la profonde taciturnité que j’avais adoptée était le meilleur mode de fonder une réputation

de haute sagesse \ et qu’au moyen de mon chapelet que je complais consomment

en marmottant entre mes lèvres, et de quelques soupirs et exclamations pieuses, la roule de la plus giande considération

m’était ouverte.

Moii derviche et moi , nous vivions presquesans rien dépenser, tant on nous fournissait abondamment de quoi nous HQurrir. Les femmes surloutne neruaient

( IOI )

pas une occasion de m’apporter des présens en fruits, miel, pain et autres objets nécessaires, que je leur payais par des remercimens affectueux , et de temps en temps par un talisman écrit de ma main.

Mais quoique notre vie fut une vie d’aisance, cependant elle était si triste, et si vide d’événemens , que la gaîté même de mon compagnon commençait à dépérir. Afin de remplir quelques-tmes

des longues heures d’indifférence qui pesaient sur nous, je rencourageai à réciter toutes ses histoires, une aune, sa ns oublier celle qu'il avait racontée a vec tant d’effet dans le caravansérail du réservoir du sultan ; et nous trouvâmes que c'était une manière fort agréable de finir la journée.

Je sens, ô-lecteur, que vous devez partager aussi l’ennui qui m’accablait ; et

il me semble qu’il est trop juste que j’es¬

saye de le dissiper de la même manière

que le derviche dissipa le mien ; c’est

pourquoi je vais vous répéter une his-

t. ni.

toire qu’il ine raconta ; et, qu'elle vous amuse ou non , peut-être serez-vous satisfait de savoir comment l'esprit d’un pauvre prisonnier dans le sanctuaire de Kom, fut détourné de ses misères.

Histoire de la tête cuite au four.

4cLeklion*klior (1) actuel dcRoum est un musulman, rigide observateur de la loi, et un ferme soutien de la vraie foi.

En arrivant au trône, il annonça l’intention de se défaire de nombreuses coutumes communes aux infidèles, lesquelles s’étaient introduites dans l’administration de l’état durant le règne de son prédécesseur ; et il pensa qu’il était de son devoir de chercher à rendre les choses à leur première simplicité., et d’adopter

un modèle de gouvernement purement

(1) Khon-khor , buveur de sang; c’est ainsi qu’on appelle,* en Perse, le sultan de Roum ou de la Turquie.

turc. ' En conséquence il reprit une coutume presque tombée en désuétude, cellc.de parcourir la ville en tedebil (déguisement) ; et il était si discret sur les costumes que lui et les personnes qu’il admettait dans ses secrets en ces occasions adoptaient, qu'il prenait toutes sortes de précautions, et inventait toutes

sortes de moyens pour garder le secret, dans tout ce qui avait rapport à ses costumes et aux caractères sous lesquels il voulait se montrer.

11 n’y a pas long-temps qu’un mécontentement assez marqué se manifesta en Turquie j et la rébellion menaçait meme d’éclater dans Constantinople. Le klionklior voulant connaître l’esprit public., se détermina , avec sa discrétion ordinaire, à se faire faire un habit qui le changeât même aux yeux de ses propres

valets.

’)> Ordinairement, il envoyait chercher des tailleurs différens, à des époques différentes, et leur faisait faire des habits

pour lui. En cette occasion, il ordonna à son esclave favori, l’eunuque blanc , Mansouri, de lui amènera minuit un tailleur sans réputation, en prônant tous les moyens nécessaires pour qu’il reçût de lui-même ses instructions pour lui faire un habit.

» L’esclave en grande humilité fit son basli ustun (amen) sur ma tête, et alla exécuter ses ordres.

» Près de la porte du bezesten (marché aux habits), il vit un veiliard occupé à mettre des pièces à un manteau, dans une boutique si étroite qu’il pouvait à peine s’y retourner ; son travail constant sur son établi avait presque doublé son corps, et ses yeux ne paraissaient pas non pins avoir gagné à son application, car son nez était surmonté d’une paire de lunettes. « Voilà précisément l’homme qu’il me faut, se dit l'esclave à luûmême; je suis bien sûr qu’il n’a point la vogue. » Le vieillard était tellement occupé de son ouvrage ? qu’il ne fit pas

attention au salut, la paix soit avec vous, mon ami! avec lequel Mansouri l’acosta ; et quand il leva les yeux, et cju’ii vit le personnage bien vêtu qu’il croyait luiavoirparlé, il continua son ouvrage, sans faire la réplique ordinaire; car il ne pouvait croire que celte salutation s’adressa! à un pauvre diable comme lui.

» Cependant, voyant qu’il était l’objet de l’aUention de l’eunuque, il ota ses lunettes, mit son ouvrage de côté, et allait se mettre sur ses jambes, quand Mansouri l’en empêcha, en le priant de fie pas se déranger.

— » Comment vous nommez-vous !

dit Mansouri. »

— »Abdallah, pour vous servir, dit le tailleur ; mais mes amis et tout le monde

m’appellent ordinairement Babadul. »

— » Vous êtes tailleur : n’est-ce pas,

continua l’esclave ? »

» — Oui, dit l’autre, je suis tailleuret muezzin de la petite mosquée du mar-

• fc

chc au poisson ; que puis - je faire Je plus?»

» — lZh bien, Babadul, dit Mansouri!

êtes-vous disposé à faire une corvée, une bonne corvée ? »

)) Suis-jedonc fou, répondit le vieillard, pour refuser? dites, de quoi s’agit-il ? »

— » Doucement, mon ami, reprit Beunuque, nous- devons marcher # doucement et sûrement. Voulez - vous* vous laisser conduire à minuit, les yeux bandés, où iL me plaira de vous mener pour une petite affaire ? »

— » C’est une autre question, dit Babadul ; les temps sont critiques, les tôles volent en abondance, et celle d’un pauvre tailleur peut tomber aussi bien que celle d’un visir ou d’un capitan pacha.

Mais payez moi bien; et je crois que je ferais un habillement complet pour Eblis, l’esprit malin lui-même. »

— » Eh bien donc, vous consentez à ma proposition? dit l’eunuque qui mit

en même temps deux pièces d’or dans sa main. »

» Oui, sûrement, dit Babadul; j’y consens ; diles-moi ce que je dois faire, et vous pouvez compter sur moi. »

En conséquence, il lui convenu entre eux que Feiinuque viendrait à la boutique à minuit, et qu’il remmènerait les yeux bandés.

» Babadul, resté seul, continua son ouvrage, en se demandant avec étonnenient quelle pouvait être la corvée à laquelle il allait être si mystérieusement

employé ; et pressé de faire partager la Nouvelle de son bonheur à sa femme, il ferma sa boutique plutôt qu’à l’ordinaire, et alla à sa maison, située non loin de la petite mosquée du marché au

poisson dont il était le muezzin.

» La vieille Differîb sa femme , était

presque aussi courbée que son mari ; et au moyen des deux pièces d’or, et dans l’expectative de celles qu’ils espéraient

recevoir encore, ils se régalèrent d'un

( ioS )

plat de kabobs fumant, d’une salade, de raisins secs et de confitures; après quoi ils se consolèrent avec du café le plus chaud et le plus amer que la vieille femme put préparer.

» Fidèle au rendez-vous, Babadul était à sa boutique à minuit, où il fut aussi ponctuellement rejoint par Mansouri.

Babadul, sans dire un seul mot, se laissa bander les veux ; et Mansouri le conduisit par la main, en lui faisant faire des tours et des détours jusqu’à ce qu’ils lussent au sérail impérial. Là, s’arrêtant seulement pour ouvrir la petite porte

de fer, Mansouri fit entrer le tailleur

dans le coeur meme des appartenons

particuliers du sultan. Le bandeau fut ôté de dessus ses yeux, dans une cliam-

. bre obscure éclairée par une seule lampe placéesuruneplanche qui formaitletour de la chambre ; mais cette chambre était richement garnie de sofas du plus riche brocard et de lapis les plus précieux. Ici Babadul reçut l’ordre de s’asseoir, jus-

qu’à ce que Mansouri revînt avefc un paquet enveloppé dans un,grand mouchoir en cachemire. Ce paquet étant ouvert, Mansouri fit voir au tailleur un costume de derviche, quil le pria de

regarder, et après avoir calculé combien il faudrait de t^emps pour # én faire un pareil, de le remettre dûment plié dans

son enveloppe de cachemire. En même temps Mansouri lui dit de rester là, jusqu’à ce qu’il vînt le reprendre, et le

quitta. '

n Babadul, après avoir tourné et retourné l’habit et compté chaque point, étant arrivé à ses conclusions, le remît en paquet dans le mouchoir, comme on le lui avait commandé ; mais à peine il venait de finir, qu’un homme d’une haute stature et dont l’air fit trembler le pauvre tailleur, entra dans la chambre,

prit le paquet, et sortit sans dire un seul

mot. *

» Quelques minutes après, tandis que Babadul réfléchissait à la singularité

d e sa situation, et qu’il ne faisait que seremeltredes effets cle l’apparition,une a litre porte de l’appartement s’ouvrit,

cl un homme richement vêtu entra en

portant un paquet , également couvert d’un-cachemire , à peu près de la grosseur de celui qu’on venait d’emporter.

Cet individu se prosterna devant le tailleur ; il paraissait pressé, s’approcha de lui * plaça le paquet à ses pieds, baisa la terre et se retira sans dire un seul mot

et sans même lever les yeux.

« Oui, se dit Babadul à lui même ; cela peut être quelque chose de trèsbeau, et je dois être un grand personnage ; mais ce qu'il y a de très certain, c est que j'aurais mieux fait de rapiécer mon vieux manteau dans la boutique ,

que de faire celle corvée, quelle que lucrative qu'elle puisse être. Qui sait pour quoi l’on m’a amené ici ? Ces entrées et ces sorties de gens extraordinaires qui paraissent n’avoir pas de langue, n’ann on cent rien de bon. J’aimerais mieux

qu’ils me fissent moins de salulset qu*ils parlassent davantage, afin qite je pusse savoir pourquoi je suis ici. J’ai entendu parler de pauvres femmes qu’on avait cousuesdans des sacs pour les jeter à la ivière. Qui sait? peut-être suis-je destiné à servir de tailleur pour un vêlement

semblable.

»I1 en était là de son soliloque, quand l’esclaveMansourirentra danslachambre et lui dit, sans plus de paroi es, de prendre le paquet. Mansouri lui rebanda les yeux , elle reconduisit où il l’avait pris.

Babadul, fidèle à ses conventions, ne fit

aucune question, et convint avec l’esclave que dans trois jours l'habit serait prêt à livrer dans sa boutique et qu’il recevrait

dix pièces d’or.

» Débarrassé de son compagnon , il se rendit en toute hâte à sa maison où il savait que sa femme attendait impatiemment son retour; et en y allant, il se félicitait d’avoir fait enfin une affaire qui en valût la peine, et dit que son sort lui

avait envoyé quelque chose cle bon pour sa vieillesse. Il était à peu près deux heures du matin, quand il arriva à la porte de sa maison. Sa femme le reçut avec les expressions de la plus vjve impatience. Mais quand il leva le paquet jusqu’à sa figure, lorsqu’elle porta la lampe devant la sienne et qu’il s’écria :

« Mudjehy donnez moi une récompense pour une bonne nouvelle ; tenez voila de l’ouvrage, et nous serons bien payés quand il sera fini.» Elle reprit son sourire et toute sa bonne humeur.

— » Laissez le là jusqu’à ce que nous

nous levions, et couchons-nous maintenant , dil le tailleur. »

— » Non, non , dit la femme, il faut

que je regarde ce que vous avez apporté

avant de me mettre au lit, sans quoi je ne pourrais dormir. » Sur quoi, elle ouvrit le paquet, et lui tenait la lampe.

Devinez , devinez l’étonnement du tailleur et de sa femme , quand au lieu de voir des habits, ils trouvèrent, envelon-

pée dans une serviette, une tèleliumaine dans l’état de convulsions le plus affreux !

» Elle tomba des mains de là vieille femme et roula à quelques pas , tandis que les deux époux frappés d’horreur cachèrent d’abord leurs têtes avec leurs mains, et se regardèrent ensuite Fun

l’autre, avec une contenance que rien ne saurait décrire.

— » De l’ouvrage, s'écria la femme !

del’ouvrage, vraiment 1 Un joli ouvrage que vous avez fait là ! Etait-il nécessaire d’aller si loin , et de prendre tant de précautions pour amener ce malheur .

sur nos^êtes ? Avez - vous apporté chez

vous cette tête de mort pour en faire des habits ? »

— » Anna seuna ! Baba senna !

( Maudite soit sa mère ! que la ruine • accable son père! ) s’écria le pauvre tailleur , pour m’avoir joué ce mauvais tour. Mon cœur m’abandonnait, quand ce chien d’eunuque me parlait de me

bander les yeux et de garder le silence:

je pensais aussi \rai que je suis turc , que cette corvée ne pouvait consister seulement qu’à me faire faire des habits ; et sans doute , ce fils de chien y a joint une tête. Allah ! allah ! que vais-je faire maintenant ? Je ne sais pas le chemin de sa maison, sans quoi je lui reporterais immédiatement sa tête et la lui jeterais au visage. Nous aurons lebostangibashi et cent autres bashis ici, dans une minute, pour nous faire payer le

prix du sang; peut-être serons-nous pendus, noyés ou empalés! Que ferons-nous,

dites, Dilffêrib , mon aine ? »

— » Ce que nous allons faire , dit sa femme! nous débarrasser de cette tête ; nous n’avons pas plus mérité qu’aucun autre qu’elle retombe sur nous. »

— » Mais le jour luira bientôt, dit le tailleur; et alors , il sera trop tard ; mettons-nous en train à f instant. »

— » Une pensée m a frappée , dit la ■vieillefemme. Notre voisin le boulanger,

Hassan , chauffe maintenant son four et commença bientôt après à cuire son pain pour scs pratiques du matin. Souvent il a différentes choses à faire cuire pour les maisons voisines, et on place tout cela à la bouche du four vers la nuit.

Si je mettais cette tète dans un de nos vases de terre et que je l’envoyasse cuire

au four ; personne ne s’en appercevrait jusqu’à ce que cela fût fait ; et alors nous

n’aurions pas besoin ciel’ envoyer chercher; elle resterait sur les bras du boulanger. »

» Babadul admira la sagacité de sa femme, et elle mit aussitôt son projet à exécution. Quand la tète eut élé placée dans le vase , elle épia un moment où personne n’était là, et posa le tout par

teire à la suite des diverseschoses qui

devaient être enfermées dans le four de

Hassan. Alors les vieux époux fermèrent la porte de leur maison au verrou , et allèrent se coucher, en se consolant par l’acquisition du beau schall et de la

( nG )

serviette dans lesquels la tete avait etc enveloppée. • •

» Le boulanger. Ilassan et son fils Mahmûd chauffaient leur four avec des épines , des copeaux et de vieux débris en abondance , quand leur attention fut détournée par les manières extraordinaires et les aboiemens d’un chien , qui venait constamment au four chercher les morceaux de pain perdus, et que Hassan et son fils aimaient beaucoup : ces deux derniers étaient notés ‘ pour être de consciencieux musul-

mans.

— » Tenez donc, Mahmûd , dit le père à son fils ; voyez donc ce qu’a ce chien ;il y a quelque chose d’extraordinaire là-dessous. »

» Le fils fit ce que son père lui ordon* dait et ne voyant rien qui put causer le • tapage du chien , il dit : ce bircheyyok , ( il n’y a rien ) » ; et s'en alla.

» Mais les hurlemensnc cessaient pas ; et Hassan vint voir par lui - même; le

chien était acharné à flairer et à tourner ^

autour de la terrine du tailleur, il sauta sur Hassan, puis il revint à la terrine, puis à Hassan encore, jusqu’à ce que le boulanger ne put pas douter plus longtemps que l animal prenait un vif inté—

1 et à ce qu’elle contenait. Il retira donc doucement le couvercle, et je n'ai pas besoin de parler de son effroi et de sa

surprise en voyant une tête d’homme le regarder en face.

» Allah ! allah ! s’écria le boulanger ; mais comme c’était un homme fort peu J mpressif, au lieu de laisser tomber le couvercle, comme bien d’autres l’auraient fait, il le remit tranquillement, et appela son fils.

— » Mahmûd, dit-il , noiis sommes dans un mauvais monde ; il y a de mé-

chans hommes dedans. Quelque vilain infidèle a envoyé une tête d’homme à

cuire au four ;u ais grâce à notre bonne fortune et au chien , notre fo ir a etc sauvé de la souillure, et nous pouvons

continuer de cuire notre pain les mains et la conscience pures. Mais puisque le diable s’en mole, que d’autres en aient la visite aussi bien que nous. Si l’on sa vait que nous avons eu une tête d’hom- .

me à cuire , qui voudrait jamais se servir de nous ? Il nous faudrait mourir de faim, fermer notre'four; nous gagnerions la réputation de mêler notre pâte avec de la graisse humaine; et si par liazard, on y trouvait un cheveu, on dirait aussitôt qu’il vient de la barbe

du mort. »

» Mahmûd , jeune homme d’à-peuprèsvingt ans, qui partageait l’insensibilité et la froideur de son père, et qui avait de plus beaucoup de présence d’esprit et de gaîté ,, regarda cet incident comme une bonne plaisanterie, el éclata

de rire de tout son cœur , quand il vil la laide peinture qu’offrait la tête grimaçante, dans son cadre de terre.

— » Portons là dans la boutique de Kior-ÀÜ 9 le barbier en (ace, dit le jeune

( HQ )

homme, il est justement en train de l’ouvrir ; et comme il n’a .qu’un œil , nous pourrons mieux réussir à ne Ire point vus. Dites, mon père, portons la. »

)> Le père consentit, et Malnnûd saisissant le moment où le barbier était •dlé au coin de la rue pour faire certaines ablutions, entra dans sa boutique, et plaça la tête sur une espèces de takcheb (console) contre le mur. 11 arrangea quelques torchons à barbe à l’entour, comme si c’eut été une pratique prête à raser; et, avec toute la ruse ( l’un enfant, il retourna à son four, pour fréter les effets que celte nouvelle espece de pratique ferait sur le barbier.

Kior-Ali entra en clopinant dans sa boutique encore mal éclairée par les

premiers rayons du jour qui perçaient

papier huilé, et regardant autour de lui, il

vit cette figure, comme il se le figura, assise contre le mur et prête à être opérée.

« — Ah ! la paix soit avec vous ! lui dit-il. Vous venez de bonne heure , ce matin ; je ne vous apercevais pas. Mon eau n’est pas encore chaude. Oh, oh , je vois que votre tête a besoin d’être rasée! mais pourquoi avez-vous ôté sitôt votre fese (calotte)? Vous vous enrhumerez. Alors il s’arrêta. Je crois qu'il est muet et peut-être sourd. Eh bien , je suis borgne ; ainsi nous pouvons aller de pair. Cependant, quand même je perdrais l’autre œil , continua-t-il en parlant à la tête , j’ose dire , mon vieil oncle j que je vous raserais encore ; car mon rasoir glisser a aussi naturellement sur votre lête ; qu’un bon verre de vin glisserait dans mon gosier.

» Le barbier fit méthodiquement tous ses préparatifs ; il décrocha son plat à barbe d’étain de sa cheville, prépara son savon, puis passa son rasoir sur le long morceau de cuir attaché à sa ceinture.

Après avoir fait sa mousse, il alla droit à la pratique; tenant le bassin dans sa

main gauche, tandis qu'il étendait la droite pour commencer à savonner. A peine eût-il mis la main sur cette tête glacée, qu’il la relira comme s’il se fût brûlé. « Eli ! qu’avez-vous donc l’ami !

dit le barbier, vous êtes aussi froid qu'un morceau de glace. » Mais quand il essaya une seconde fois de .la savonner, la tête tomba en bondissant, de dessus la

console à terre, et la peur fit que le pauvre barbier sauta presque de l’autre coté de sa boutique. .

— « Aman ! Aman ! miséricorde! miséricorde! s’écria Kior-Ali , en se recoignant au fond de sa boutique sans oser remuer, prenez ma boutique , mes rasoirs, mes torchons prenez tout ce que j’ai ; mais n’attenlez pas à ma vie ! Si vous êtes shaitan , parlez; mais excusez-

moi d'avoir voulu vous raser !

» Mais quandil vit que tout restait paisible après la catastrophe) et qu’il n’y avait rien à craindre, il s’approcha de la tête , et la prenant par la mèche de che-

Ki ÿ-t: > i*7 jjjr > . . %

veux qui était au sommet , il la considéra avec étonnement. « Une tête, partons . les ImânS! dit-il en lui parlant; et comment êtes-vous venue ici? Voudriezvous me causer quelque disgrâce, sale morceau de chair ? Mais vous n’y parviendrez pas. Quoique Khior-Ali ait perdu son œil, l’autre est perçant ? cl sait ce qui se passe. Je vous donnerais au boulanger Hassan que voici ; si son drôle de fils, qui regarde maintenant par ici, n’était aussi subtil que ce même œil ; mais maintenant que j J y pense, je vous porterai dans un endroit où vous ne ferez pas de mal. Le Giaour Yanaki, le grec kabobehi^ i) le rôtisseur, va vous avoir ; et il vous mettra en hachis pour scs pratiques infidèles. » Sur ce, Kior-' Ali, passant la main dans laquelle il

( i ) Les boutiques de kabob , à Constantinople, sont des restanrans , où , à tout moment., on sert au premier venu, un plat de rôti et de petits morceaux de viande cuits sur des brochettes.

tenait la tète, dans la fente de son manteau ou beniche , et prenant sa pipe de l’autre., descendit deux rues, pour aller trouver la boutique du Grec.

» Le barbier fréquentait celte boutique de préférence a celles des musulmans , parce qu’il pouvait y boire du vin impunément. Il connaissait, d’après

une.longue pratique, l’endroit où l’on gardait les provisions de chair fraîche;

et, après avoir furtivement regardé autonr de lui en entrant, il jeta la tête

dans un coin obscur, derrière un quartier de mouton, qui devait servir aux kabobs de la journée. Personne ne le vit ,* car la matinée était encore assez obscure pour le cacher. Il alluma sa pipe au feu de charbon de Yanaki ; et, pour donner

un prétexte à sa visite , il commanda un morceau de rôti pour son déjeuner, régal qu’il-croyait devoir se faire, après

son aventure du malin.

» Cependant Yanaki ayant nétoyé ses plats de bois, mis scs brochettes en or-

dre, allumé ses feux , fait ses sorbets, et balayé sa boutique., allaàl’olfice chercher un morceau de viande pour le déjeûner du barbier. Yanaki était un véritable Grec : prudent, rusé et soupçonneux. Rampant devant ses supérieurs,

il tyrannisait ses inférieurs; détestant d'une haine mortelle ses maîtres, les osmanlis, il les flattait et devenait même bas, toutes les fois qu’aucun d’eux, quelle que fût la bassesse de sa condition, daignait le remarquer ; Yanaki retourna son quartier de mouton cherchant quelque vieux morceau pour le déjeuner du barbier, en se marmottant à lui-même que la charogne était assez bonne pour l’estomac d’unTurc. Il examina s on mouton du haut en bas, le flaira et dit : «Non, il se gardera » ;mais comme il en retroussait la queue grasse , l’œil de la tête humaine frappa son œil, et le fit tressaillir et reculer de quelques pas.

» Comme vous aimez vcs yeux, s’écria - t - il • qui est là ? Et ne recevant

point de réponse , il regarda encore, et encore; puis plus près, et enfin avançant la main parmi des têtes et des pieds de mouton et de vieux restes de viande, il tira la tête , l'horrible tête, qu’il tint tendue de toute la longueur de son bras comme s'il eût craint qu elle lui fil quelque méchanceté. « Maudite soit ta barbe ! s’écria Yanaki, aussitôt qu’il reconnut au bouquet de cheveux, qu’elle avait appartenu à un musulman. Oh!

que ne puis - je avoir toutes vos têtes comme celle-ci, maudite race d'Omar 1 J’en ferais des kabobs, et tous les chiens de Constantinople pourraient s’engraisserpourrien. Puissiez-voustous en venir à celle lin ! Puissent les vautours se nourrir de vos carcasses! Et puissent tous les Grecs avoir le bonheur qui m’arrive aujourd’hui, de posstder une de vos indignes têtes pour en faire une

boule !>' Sur quoi, dans sa rage, h la jota par terre., et ia chassa à coups de pieds ; mais en revenant a iui-inénie ; il se dit :

T. III ^ G

( ia6 )

« Mais après tout, qu’en ferai-je? si onia

voit ici , je serai à jamais perdu : tout le monde croira que j’ai tue un Turc. »

» Tout-à-coup, il s’écria dans une espèce d’extase de malice : « 1 leureusement je me suis rappelé de ce Juif! ce Juif ! on 11 e saurait trouver d’endroit plus convenable pour une semblable tète ; et vous irez là , vil reste d’un mabométan. »

« Alors, il saisiL la tète , et la cachant $ous son habit , il courut avec dans la rue, vers un endroit où était étendu le cadavre d’un Juif ayant la tète placée entre les jambes.

— » Il faut que vous sachiez qu’en Turquie, dit le derviche, quand un mabométan est décapité , on place sa tète sous son bras, pour le distinguer

honorablement des juifs et des chrétiens

qui, lorsqu’un semblable malheur leur arrive, ont la tète placée entre les jambes aussi près que possible du siège du déshonneur.

Ce fut clans cette situation que Yanaki

pinça la léte clu Turc , en la niellant aussi près de celle du Juif quesa précipitation put le lui permettre. 11 était parvenu à faire son coup, sans cire vu ,.parce que le jour était encore peu avancé et qu'il n’y avait personnedans la rue. I!revint a sa boutique, plein de joie d’avoir pu témoigner sa haine pour scs oppresseurs, en plaçant une de leurs tètes à l’endroit de la nature qui, selon lui, était le plus fertile en opprobres.

« Le criminel avait été accusé d’avoir volé et tué un enfant mahométan, cérémonie qu’on a su que les juifs pratiquaient en Turquie et en Perse, et qui avait excité un tel tumulte parmi la populace de Constantinople que, pour Pappaiser, on avait décapité le Juif. Son exécution avait eu lieu , à dessein , devant la porte d’un riche Grec ; et il a\ait été ordonné que le corps y resterait

trois jours avant d’être enterré. L’espérance que le Grec paierait une forte soihnie pour qu'on olàt cet objet de

«levant sa poite, et, qu’on lui évitât le malheur qu’une semblable chose occasionne ordinairement , avait fait choisir cet endroit plutôt qu’un autre , à l’officier chargé de Inexécution. Mais, sans s’inquiéter des conséquences, le Grec avait fermé les fenêtres de sa maison , déterminé à priver scs oppresseurs du profit qu’ils avaient espéré ; et la tête du Juif était restée exposée tout son temps.

Peu de personnes , à 1 exception de celles de la vraie foi , se hasardèrent d’approcher de cet endroit, de peur que les autorités maliométanes , dans leurs caprices d’amasser les insultes sur les giaours, n’en obligeassent quelquesuns à porter le cadavre au lieu de la sépulture ; et, par ce moyen , cet horrible et dégoûtant objet était resté abandonné à lui-même ; et c’est ce qui avait donné l'occasion au kçibobcki Yanaki de disposer la tète de la manière que

nous avons dit, sans être vu ni inquiété.

Mais quand, la journée avançant et la

rue devenant plus vivante, on découvrit celle nouvelle tête, la (ouïe qui s’assembla autour devint immense. Le bruit circula aussitôt qu’il.salait opéré un miracle ; et qu’on avait vu le cadavre d’un Juif à deux têtes. Celte nouvelle extraordinaire vola de bouche en bouche , jusqu’à ce que toute la ville fût en rumeur et que tout le monde courût voir le miracle. Le sanhédrin prononça de suite que quelque chose d'extraordinaire était sur le point d'arriver à leur lace persécutée. On voyait des rabbins aller et venir ; et toute leur communauté s’était rassemblée autour du cadavre , dans l'espoir que peut être ii se lèverait , remettrait ses têtes, et les’délivrerait de la griffe de leurs oppresseurs « Mais, comme si le malheur s’en fut mêlé pour eux , un janissaire qui s’était joint à la foule et qui avait examiné attentivement la tête, s’écria, dans un

mélange de doute et d’étonnement: ic Ai-

lah , allali, il allah ! ce ne sont pas des

létei <l’înfîclèles. L’une est V* tête de notre seigneur el maître, l'aga des janissaires. » Sur quoi, voyant d'autres de ses compagnons , il les appela à lui ;

et , leur montra sa découverte. Leur rage devint des plus violentes , et ils partirent pour faire part de l’événement à leur orla.

« Ces nouvellesse répandirent tomme

un feu grégeois dans tout le corps des janissaires ; et le tumulte le plus alarmant s’éleva aussitôt, car il paraissait

que l’on ignorait dans la capitale que leur chef, auquel ils étaient sincèrement attachés et qu’ils avaient choisi, avait

été mis à mort.

« — Quoi ! s'écriaient-ils , n’est-ce donc pas assez d’avoir agi d’une manière aussi trompeuse avec nous, et cie nous avoir privé d’un chef que nous aimions ; faut-il que nous soyons traités avec le plus grand mépris qu’un homme puisse essuyer ? Quoi ! la tète de notre plus noble nga des janissaires être placée

sur la partie la plus ignoble d'un Juif!

Que va-l-on nous faire? Nous ne sommes pas les seuls insultes ; tout Islam est avili, dégradé! JNon , c’est une insolence inouïe, une tache qui ne pourra cire effacée que par l'extermination de toute la race!—Eh! quel chien a fait ce trait? Gomment cette tête est-elle venue ici? Est-ce l’ouvrage dTm visir, ou le reiss-effendi et ces traîtres d’ambassadeurs européens s’en sont-ils mêlés?

fVallah , Billah , Tallah\ Par le saint Gaaba , par la barbe d'Osman, et par le sabre d’Omar . nous serons vengés - ! »

« Nous laisserons le tumulte s’accroître pendant quelque temps; nous prierons le lecteur d’imaginer une scène dans laquelle on voyait des Juiis voler dans toutes les directions ; se cachant avec la plus grande précaution aux.

regards des Turcs enragés qui, en proférant les expressions que nous venons de dire, marchaient en groupes, armés jusqu’aux dents de pistolets et de ci-

nielères , et jurant de se venger sur tout ce qui se présenterait à eux. 11 peut se figurer une ville dont les rues étroites et garnies de maisons peu élevées, refluaient d'une immense population vêtue de diverses manières et des couleurs les pins gaies ; tout le monde craignant, parlant et criant, comme s’il allait arriver quelque chose d’extraordinaire; je le laisserai au milieu de cette ville ; je le laisserai, pour jeter un coup-d’œil dans l’intérieur du sérail du sultan et savoir à quoi sa hautesse s’est occupée , depuis que nous en avons parlé pour la dernière fois.

La nuit même que le tailleur avait été" conduit au palais, le sultan avait donné l’ordre secret de trancher la tète à l’aga

des janissaires, le fomenlateur de tous les troubles qui s’étaient élevés depuis peu dans son corps , et par conséquent leur idole. Il attachait tant d’importance à s’assurer de cette exécution , qu’il avait ordonné qu'on lui apportât la tète

aussitôt qu’elle serait coupée. L’homme auquel cette exécution avait été confiée, en entrant clans la chambre où on lui avait ordonné d’apporter la tête , et voyant un homme assis, l’avait pris naturellement pour le sultan; et, sans oser lever les jeux, il avait aussitôt placé son fardeau à ses pieds , avec les salutations que nous avons déjà, dit qui avaient étonné le tailleur. Le sultan qui, une minute auparavant , avait emporté l'habillement du derviche, avait agi ainsi, dans l'intention de tromper son esclave Mansouri lui-même, tant il désiraitn’êlre

puini reconnu dans son non veau déguisement, même par lui, et dans l'intention de lui en substituer un autre; mais

ne calculant point sur la réception de la tête ni sur le retour immédiat de Mansouri auprès du tailleur , il était

lui-même bien embarrassé de ce qu’il ferait, quand il vit que le tailleur avait

été reconduit par son esclave. Envoyer après eux eut été déconcerter ses pro-

jets , et il se sentit obligé d’attendre le retour de Mansouri, avant de pouvoir obtenir l’explication de ce qui était arrivé; car il savait qu’il ne se serait pas retiré sans l’habit , et il l’avait alors en sa possession. En meme temps , désirant avec impatience savoir ce qu’était devenue la tête qu’il attendait, il envoya chercher l’oflicier qu’il avait chargé de l’exécution; et on peut imaginer l’étonnement de tous deux après celle explication.

«Pa r ma barbe! s'écria le sultan, après avoir réfléchi quelque temps; par ma

barbe ! ii fe'dl que :c milieui aii emporté

la tête ! »

« Son impatience du retour de Mansouri devint alors extrême. Vainement il pesta, s’agita et s’écria : «allah ! allali!» Cela ne fit pas revenir l’esclave une minute plutôt; et le pauvre homme se serait couché paisiblement, si le sultan ne lui eut fait donner ordre de paraître devant lui.

« Aussitôt qu’il fut à portée de l'entendre ,.il s'écria : « Eli! Mansouri, courez de suite chez le tailleur; il a emporté la tète de l’aga des janissaires au lieu de l'habit de derviche; allez la chercher^ sans perdre de temps, ou il «arrivera quelque malheur! » Alors il lui expliqua comment ee malheureux événement était arrivé. Mansouri, à son tour, se sentit fort embarrassé ; car il ne con¬

naissait que la boutique du tailleur et ne savait pas où il demeurait. Cependant, plutôt que d’augmenter l’inquiétude de son maître, il partit à la recherche du

iâîlicür, et. al la droit «a sa boiuiuuc , dans

l’espoir d’apprendre de quelques-uns de

scs voisins où était sa demeure. Il était

trop matin pour que le Bezcslen fût ouvert; et, à l’exception d’un cale qui venait de se préparer à recevoir ses pratiques, et où il s’adressa sans recevoir aucun renseignement, il se trouva toutà-fail seul. Par le plus grand bonheur , il se rappela que Babadul lui avait dit

qu il était le muezzin Je la petite mosquée du marché au poisson , et il s’y rendit aussitôt. O 11 y chantait alors l’azan (invitation aux prières du matin) ; et il espérait pouvoir attraper l’escamoteur de tête , occupé à inviter les fidèles à la prière.

« En approchant de l’endroit, il entendit une vieille voix tremblotante et entrecoupée, qu’il s’imagina être celle de Babadul, rompant le silence du matin avec toute l’énergie de ses poumons; il ne se trompait point ; car, quand il fut sons le minaret, il aperçut le vieillard

se promenant dans la galerie qui en fait

le tour, sa main appuyée derrière son oreille et sa bouche toute grande ou¬

verte ; il mettait tout son gozifcr dans

l'exécution de sa charge. Aussitôt que le tailleur vit Mansouri lui faire des signes,

la profession de foi s’attacha à son gosier; et on dit qu’il fit un tel saut entre la peur d’être appelé à rendre compte de la tête et les paroles qu’il avait à pronon-

cer, que quelques musulmans plusrigU des , ses voisins , qui faisaient attention à sa voix, se trouvèrent tout-à-fait scandalisés de sa manière. 11 descendit à la hâte; et fermant après lui la porte qui conduisait à l’escalier tournant, il joignit Mansouri dans la rue. Il n'attendit pas qu’il le questionnât sur le sort de l’objet horrible , et attaqua le premier l'esclave sur le tour qu’on lui avait joué.

— « Êtes-vous un homme, lui dit il , de traiter un pauvre émir comme moi, comme vous l’avez fait, comme si ma maison était un charnier ? Je suppose que vous me demanderez le prix du sang ensuite. »

— « Ami, dit Mansouri , de quoi parlez-vous donc ? ÎS'uvez-vous pas vu que

c'était une erreur? »

— « Une erreur, Maiment , s’écria le

tailleur ! une erreur laite à dessein de causer de la peine à un pauvre homme!

Un homme qui rit «à ma sotte barbe, et me fait croire que je vais lui faire des

habits ; un autre enlève le modèle, et un troisième y substitue une tèted’homme. Allah ! allait ! je suis tombe entre les mains d’une jolie bande de brigands, un ' las de médians coquins ! »

« Sur quoi, Mansouri mit sa main sur la bouche du tailleur ,* cl dit : « Ne dites plus rien , ne dites plus rien ; vous vous mettez plus avant dans la boue. Savezvous qui vous insultez ?

— « Je ne le sais, ni ne m’en soucie, répondit Babadul; tout ce que je sais, c'est que quiconque me donne une tète d’homme mort pour un habit, ne peut

être qu'un chien d’infidèle. »

— « Appcîez-vous le représentant de Dieu sur la terre un chien d’infidèle? fou moitié priant, moitié causant, s’écria Mansouri dans un accès de rage! Vos viles lèvres souilleraient-elles le nom de

celui qui est l 'aient penali ( !e refuge du monde)? Quelle boue mangez-vous donc?

Quelles cendres amoncelez - vous sur votre tète ? Allons, taisez-vous; dites-

moi où est la lèle du mort, où je couperai la voire à sa place. »

« A cesmots, le tailleur resta la bouche ouverte, comme si les portes de son entendement se fussent ouvertes à l’instant.

« Amajil aman{ Miséricorde ! miséricorde ! ) O Aga , s’écria Babadul à Mansouri ! j’ignorais cc que je disais.

Qui l’aurait pensé ? Ane , fou, buse que je suis, de n’avoir pas mieux su 1 Bismillah ! au nom du prophète, je vous en prie, venez à ma maison ; vos pas seront fortunés , cl la tète de voire esclave touchera les étoiles. »

— « Je suis pressé, très-pressé, dit Mansouri. Où est la tète de Faga des

janissaires? »

v< Quand le tailleur entendit quelle tète c’avait été , et qu’il se rappela ce que lui et sa femme en avaient fait, sés genoux claquèrent sous lui de peur , et il commença à suer par tous ses pores.

— a Où ett-elle , vi aiment, dit-il !

Oïl ! que nous est-il arrivé ! Quel maudit kismet ( sort ) est cela ! »

— « Où est-elle, répétait l'esclave?

Où est-elle? parlez promptement! »

k Le pauvre tailleur ne savait que dire et sautait d’une réponse à l’autre ju .qu’à ce qu’il se trouvât pris comme dans un filet.

— k L’avez-vous brûlée? »

— « Non. »

— « Lavez-vous jetée? »

— w. Non. »

— « Alors , au nom du prophète,

qu’en avez-vous fait? L’avez-vous mangée ?»

— « Non. »

— « Est-elle dans votre maison ? »

— « Non. »

— u Est-elle cachée chez quelqu'autre personne ? »

— « Non. »

«Enfin, hors de patience, l’esclave Mansouri prit Babadul par la barbe, et

lui secouant la tète, il s’écria avec un rugissement':'— (c Alors, diles-moi, vieux coquin ! ce quelle est devenue. »

— « Elle cuit au four, répondit le tailleur à moitié suffoqué : je l’ai dit. »

•— « Elle cuit au four ! dites-vous, s ecria l’esclave dans le plus grand étonnement? Pourquoi Pavez-vous fait cuire?

Vous vouliez donc la manger ?»

« C’est vrai comme je l’ai dit : que Voulez-vous déplus, réponditBabadul?

elle est maintenant au four.» E alors il lui donna les détails de ce que lui et sa femme avaient fait, dans l’embarras où ils s’étaient trouvés placés.

« Montrez moi le chemin du boulanger , dit Mansouri ; au moins nous l’aurons llambée, si nous ne pouvons l avoir Autrement. Quia jamais pensé faire cuire au four la tête de i’aga des janissaires l Allah il Allah !

• « Alors , ils se ren lirenl chez le boulanger llassan , qui était occupé à retirer s °n pain du four. Aussitôt qu'il connut

Jour message, il n’hésita pas à leur dire tonies les circonstances qui avaient accompagné la transmission delà tête de laliugucnottesur la console du barbier; heureux, de trouver l’occasion de se disculper de ce qu'on aurait pu lui reprocher comme un crime !

(( Alors Mansouri, le tailleur et le boulanger, se rendirent .tous trois chez le barbier, et lui demandèrent ce qu’il avait fait de la tète de sa pratique.

« Ivior -A!i, après avoir un peu hésité, fit de grandes assurances qu'il regardait cet objet horrible comme la présence

d’Eblishii -même, et que, par conséquent,

il s’était cru justifié en la transférant au Giaour Yanaki, qui (i! n’en doutait pas) en avait déjà fait goûter à ses frères les infidèles, en forme de kabob. R emplis il’étonneinent, et invoquant le prophète à chaque pas, incertains quel serait le résultat d’une aventure aussi inouïe , ils s’adjoignirent le barbier, el se rendirent à la cuisine de Yanaki.

« Le Grec , confondu de voir tant de Vrais croyans dans sa maison, eut une espèce de sentiment qu'ils ne venaient pas pour du rôti , mais qu’ils venaient chercher une viande moins savoureuse.

Aussitôt qu’on lui eût adressé la question relative à latête, il nia fermement l’avoir Vue , ou rien savoir qui la concernât.

« Le barbier montra l'endroit où il l avait placée, et le jura sur le koran.

« Mansouri avait entrepris l’invesligation du point en question, quand ils découvrirent les symptômes de l'agitation extraordinaire qui se répandait dans la ville , parsuile de la découverte qui avait été faite du Juif a deux tètes, et de la circonstance qui avait produit une si grande sensation parmi tout le corps des janissaires.

« Mansouri, suivi du tailleur, du boulanger et du bai hier, se rendit à l'endroit

où risraëlile était étendu; et là, à leur étonnement ; ils reconnurent tous la Lcte si long-temps cherchée.

M Cependant, Yanaki, le Grec, sentant ce qui allait lui arriver, ramassa , sansperdrede temps, l’argent comptant qu’il avait sous la main , et s'enfuit de la ville.

— « Où est le Grec, dit Mansouri, en se retournant pour le chercher, croyant qu’il s’était joint à eux ? il faut que nous allions tous devant le sultan.

— « Je suis sur qu’il s’est sauvé , dit le barbier,* je ne suis pas si aveugle que je ne puisse voir que c’est lui qui a doté le Juif de cette seconde tête.

k Mansouri aurait voulu emporter la tête ; mais, entourée comme elle l’était

d une troupe de soldats furieux cl armés?

qui juraient de se venger de celui qui le s avait privés de leur chef, il crut qu’il élaitplus prudent de se retirer. 11 se rendit de suite en présence de son maître, emmenant avec lui ses trois témoins.

« Quand Mansouri eut informé le sultan de tout ce qui était arrivé, où üavail trouvé la tête de l’aga des janissaires ,

comment elle y était parvenue, et du tumulte que cela avait excité, le lecteur peutmieux s’imaginer que je ne pourrais le lui décrire, l’état d’esprit du monarque.

11 sentit que ce serait déroger à sa dignité que de conter l’histoire avec toutes ses circonstances, car elle ne manquerait pas de le couvrir de ridicule; mais en

meme temps , il était impossible de laisser la cliose dans cet état, parce que le tumulte augmenterait jusqu’à ce qu'il n’y eût plus de moyen de l’appaiser, et l’affaire pourrai tse terminer par la perte de sa couronne et de sa vie.

« Il resla indécis pendant quelque temps, en relevant sa moustache, et en marmottant allali 1 allali ! à voix basse.

Enfin, il ordonna que le premier visir

et le mufti vinssent devant lui.

« Alarmés de la brusquerie de cet ordre, les deux grands dignitaires arrivèrent à la porte impériale dans un état qui faisait peu d’envie; mais quand le sultan leur eut appris le tumulte qui régnait

alors dans la capitale, ils reprirent leur tranquillité ordinaire.

« Après quelque délibération > il Tut résolu que le tailleur, le boulanger, le barbier et le kabobclii seraient traduits devant le tribunal du mufti, comme accusés d’étre entrés dans une conspiration contre l’aga des janissaires, etdes’êlre concerté pour voler sa tète, la faire cuire au four, la raser et la rôtir, et qu'ils Seraient condamnés à payer le prix de sou sang; mais que, comme le kabobehi avait été la cause immédiate du tumulte, en traitant la lètc d’une manière aussi

offensante , et que c’était un grec et un infidèle, il fut en outre résolu ([ue le mufti rendrait de suite un fetwali , portant autorisation de lui couper la tète , laquelle serait placée au meme endroit ignoble , où il avait exposé celle de l’aga des janissaires.

» Il fut ensuite convenu, entre le sultan et son grand visir, que, pour appaiser les janissaires, on leur donnerait un nou-

Tel aga (le leur choix, et qnele défunt serait enterré avec la distinction convenable. Tout cela fut fait, à l’exception de rexécution du Grec qui avait fui, et la tranquillité se rétablit dans la ville. Mais on doit encore ajouter à l’honneur du sultan, que non-seulement il pa ya tous les frais auxquels avaient été condamnés le tailleur, le boulanger et le barbier, mais qu’il leur donna encore une bonne récompense pour les peines qu'il leur avait causées. »

J’ai beaucoup accourci cette histoire, particulièrement à l’endroit où Man* souri raconte au sultan le sort de la tète , pareeque si je l’avais racontée avec tous les détails du derviche , elle aurait été beaucoup trop longue. Je m’en suis tenu, autant que possible, à l’esquisse; car si j’eusse voulu grossir le récit des innombrables digressions (le mon compagnon, tout un volume n’aurait pu suffire. L’art <Lun conteur d'histoire (et c'est ce qui marque un homme de génie) est de

faire des histoires interminables, et pourtant (l’intéresser toujours son auditoire; du moins le derviche me rassura, et me répéta qu’avec les matériaux de celle que je viens d’essayer de répéter, il s’engagerait à parler pendant toute une heure, et qu’il aurait même encore quelque chose à dire après.

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