CHAPITRE VIII
Ilajjî devient sainl, et s’associe avec le plus célèbre prophète de la Perse.
Enfin, Mirza-Abdal-Cossim lui -meme
ayant beaucoup entendu parler de ma sainteté, saisit une occasion de m envoyer chercher, en allant visiter la cliâse du saint. C’était un événement que j’en-
vengeais avec crainte; car, comment cacher mon ignorance à un homme tjui mettrait sans doute mon prétendu savoir à l’épreuve? ignorance si profonde, que je pouvais à peine dire quels étaient les premiers fondemens de la croyance
mahométane.
En conséquence , je me mis à la tache sur ce que je devais savoir; i° que tous ceux qui ne croient pas en Mahomet tt Ali^ son lieutenant, sont des infidèles et des hérétiques qui méritent la mort; 20 Je sais aussi que tous les hommes
iront à jehanum (l’enfer), excepté les vrais croyons ; et je crois de plus qu'il est juste de maudire Omar. Je suis certain ([ue tous les Turcs iront à jehanum :
que tous les Chrétiens et les Juifs sont impurs, et qu’ils iront à jehanum ; qu’ii n’est pas légitime de boire du vin ni de
manger du porc; qu’il est nécessaire de
dire^cs prières cin-.| fois par jour, ci de faire l’ablulion avant chaque prière, tri
faisant couler l'eau, à partir du coude
jusqu'en bas des doigts, et non dg la manière opposée, comme les Turcs hérétiques.
J’allais additionner la somme de mes connaissances religieuses, quand le derviche entra dans la chambre; je ne me lis point scrupule de lui faire part de mon embarras et de sa cause.
« Avez-vous vécu si long-temps dans le monde, dit-il, sans vous apercevoir que rien ne se fait sans impudence ? Les histoires que le derviche Sefer et moi vous avons racontées à Meslied, ont-elles donc fait si peu d'impression sur vous? »
— » L’effet de ces histoires sur mon esprit, lui dis-je, me valut une telle bastonnade sur la plante des pieds, en manière de moralité,* que je vous prie de croire que je n’oublierai ni elles ni vous tant que je vivrai. Le felek aide beaucoup la mémoire ; et maintenant, d’a près votre propre récit, au lieu de recevoir la bastonnade , je suis sur le point d’être lapidé, si l’on me trouve en défaut; céré-
monie qui peut vous être indifférente, mais dont je me passerais bien. Dilcsdonc, ô derviche, que ferai-je? »
— » \ ous ne seriez pas cet Ilajjî Baba que j’ai toujours cru, dit !e derviche, si vous n'aviez pas la finesse rie tromper le mûshlelied. Tenez - vous-cn à voire si- ' lcnce, à vos soupirs, à votre gros dos, et à vos regards baissés, et qui s’apercevra qu# vous êtes un âne on, moi-même, je ne le pourrais pas. »
—- » Bien dit; soit, Aliali-kerim! Dieu est crand! mais c’est cire bien dans le
Cz
malheur, que d’être invité à un festin pour manger ses propres ordures. »•
Sur quoi je partis avec l’air contrit et les regards baissés, pour aller visiter le mûshtehed; et grâces à mes malheurs,
]e crois réellement que pas un homme
dans toute la ville n aurait pu sc vanter
d’avoir une physionomie aussi pileuse ({ue la mienne. Cependant, en mesurant lentement la terre, je me rappelai une des anecdotes rapportées par notre grand
moraliste Saadi, clans son chapitre sur les moeurs des derviches, qui se rapportait si bien à ma situation, que j’avoue qu’elle me réjouit beaucoup, et me donna un degré de courage pour soutenir l’exa mendiimûshtched,qu’autrenienl je n’aurais pu acquérir. La voici :
« On demandait une fois à un dévot personnage ce qu’il pensait du caractère d’un saint homme,dontd'aulres personnes avaient parlé avec dédain et avec mépris. Il répondit : « Je ne puisa percevoir aucun défaut dans son extérieur, et j'ignore ce qui est caché en lui. Ne
doutez pas de la honte et de la pieté de celui qui porte l’extérieur de !a religion, si vous ignorez les replis de son cœur.
Que peut avoir à faire le mohtesib avec l’intérieur d’une maison? »
Et je me rappelai quelques sentences du meme chapitre, auxquelles je pou rrais avoir admirablement recours, si j’étais appelé à montrer à la fois ma science et mon humilité j car je me promettais de
dire au saint homme, s'il m'en donnait l’occasion : « Fais-en moi ce qui est digne de loi; ne me traite pas selon mon mérite , soit que tu m’assassines ou que tu me pardonnes, ma léle et ma face sont
sur ton seuil. Ce n’est pas à un serviteur à ordonner ; quoique tu me commandes, je le ferai. »
Le mûshlelied venait de finir sa prière de midi, et en complétait le dernier acte en penchant la tête, d’abord sur son épaule droite, ensuite sur l’autre, quand j’entrai dans l’appartement ouvert ou il était assis; il était rempli de scs disciples des deux côtés et au fond :
tous le regardaient avec le respect du a un maître. Là, il faisait ses lectures. Un mollah que je connaissais, dit qui j’étais; et je fus de suite invité à prendre place sur le tapis, ce que je fis, après avoir très-lmmblemenl baisé le bord du manteau du saint homme. « Vous êtes le bien venu, dit-il ; nous avons entendu parler de vous, liajji, et Inshallah , vos pas se-
ront heureux: asseyez-vous plus haut ! »
Je fis tonies sortes de remontrances pour ne pas m’asseoir plus avant dans la salle, car j avais pris la dernière place - T et, quand je me fus traîné jusqu’à l’endroit qil’il m’avait indiqué du doigt, je cachai soigneusement mes pieds sous moi, en les couvrant de mon manteau , ainsi que mes mains.
« Nous avons appris, me dit-il, que vous êtes un esclave choisi du très-haut, un homme dont les paroles ne font qu’un avec les actions, ne portant pas
une barbe de deux couleurs , comme ceux qui sont musulmans en apparence, mais qui sont kafirs au fond du cœur.
•— «-Puisse voire condescendance propicene jamaisdiminuer, dis-je! votre serviteur est le plus abject de ceux qui frottent leur front sur le seuil de la porte delà toute-puissante splendcui\«Lemûsthehed rompant alors le silence , me dit :
— « Est-il vrai, o Ilajji, que votre Talleli (votre destinée) vous ait tourné
la face, et que vous soyez venu ici pour chercher un refuge? Moi et le monde nous sommes dit adieu depuis longtemps, et mes questions n’ont pas pour but de satisfaire ma curiosité , mais de m’informer si je puis vous être utile.
Notre saint prophète ( paix et bénédiction sur lui ! ) disait : que nos fidèles serviteurs s’entraident ! que ceux qui voyenfc conduisent les aveugles ! que ceux qui prospèrent, aident ceux qui sont dans
l’adversité !
Sur cela, je pris courage, je prononçai mes sentences de Saadi. comme je les ai déjà récitées, et racontai mon histoire avec tant de modifications, que mes auditeurs me considérèrent à peu de chose près comme un martyr.
— « S’il en est ainsi, dit lemûslhehed, peut-être le jour n’est-il pas loin ; où je pourrai devenir entre les mains deDieu, l’instrument de votre justification. Le shah doit venir visiter ce tombeau avant la fin du mois; et comme il me regarde d’un
œil affectueux, soyez certain que je ne négligerai rien pour lâcher de vous procurer Ja liberté. »
— « Qu’est-ce qu’un pécheur comme moi pourrait dire à un homme de votre
haute sainteté? Je prierai pour vous; la poussière de vos pas servira de collyre â mes yeux; tout ce que vous ferez pour moi , sera l'effet de votre honte. »
—«11 est clair que vous êtes des nôtres, ditlemûslhehed évidemment satisfait des honneurs presque divins qu'on lui rendait. Les véritables musulmans se reconnaissent toujours de la même manière ,
comme j’ai entendu dire que cela se faisait dans une secte d'Européens, appelée Faramooshi ( i ) qui , par un mot, un regard ou un attouchement ^ ’se reconnaissent les uns les autres entre mille. »
— slllah ho sikbar l Dieu est grand !
( 1 C’est ainsi que les Persans appellent les fraqC 5 -maçons qirils recherchent avec soin.
cl là allait il allait ! il n’y a qu'un Dieu ! furent répétés par toute la compagnie, dans l’admiration de la science du mûstliebed ; et il continua de me parler ainsi :
— « Il y a un ajem avec vous qui se fait appeler derviche. Est-ce une de vos connaissances? il dit que vous et lui êtes /jemr///7//une seule haleine): est-ce vrai?»
— « Che arz bekunum? quelle supplication vous feçai-jc? dis-je , ne sachant pas précisément si je devais avouer mon ami ou non; oui; c'est un fakir, un pauvre homme à qui j’ai donné accès
près de moi ,* il m'a rendu quelques petits services, et je lui en ai de l’obligation. >'
— «Il faut penser à vous, dit un vieux mollah qui était assis près de moi; quelle que ch ose que soit un voleur , un coquin, vous pourrez cire sur de le trouver parmi ces ajems. »
— « Qui, dit ie nuisitlehed , en tenant ses deux mains dans sa ceinture, tandis
que ses disciples qui savaient que c'était son altitude favorite quand il allait faire un discours, prirent un air d’attention.
Oui, ceux-ci, et tous ceux qui s’appellent derviches, qu’ils soient les disciples de nûr alishi y zahabi, nahshbendis , ou race maudite de uwesîs , sont tous des kafirs , ou hérétiques, tous sont dignes de mort.
Les uns répandent que les jeunes du ramazan , nos ablutions, les formes et le nombre de nos prières, journalières , sont absolument inutiles au salut, et que le cœur est la preuve de la piété , et non les cérémonies du corps. Les autres reconnaissent le koran , c’est vrai;
mais ils rejettent tout le reste ; les paroles des prophètes, les opinions des saints, etc.
les ennuyent ; et ils montrent leur zèle religieux en criant le bienheureux nom d’allah, jusqu’à ce qu’ils écuraent de la bouche, comme des lions rugissans : et il leur plaît d’appeler cela de la religion.
Une autre secte prétendra à une piété supérieure, en défigurant l'homme ex-
teneur , faisant (les vœux el des actes de pénitence qui ressemblent plus aux tours des charlatans, qu’aux œuvres de serviteurs du tout-puissant. La quatrième
secte, la plus hérétique de toutes , voudrait nous faire croire qu’elle vit dans une communion éternelle avec les puissances surnaturelles ; et tout en mettant un vêtement rapiécé et râpé, ils affectent de mépriser les biens du monde , et entretiennent leur chaleur par des.méditalions métaphysiques, que ni eux ni personne n’entendent; ils ne distinguent rien de pur et d’impur ; puissent-ils jouir des grils éternels! le légitime ou lillégitime est tout un pour eux ; ils mangent et boivent tout ce qui leur plaît, et les giaours, les infidèles, n’ont rien d’impur à leurs yeux. Et ces gens-là s’appellent sufi ; ce sont vos sages ; ce sont vos lumières du inonde ! maudites soient leurs barbes ! » — A quoi toute la compagnie répondit ameen ou amen. •—« Maudits soient leurs pères et leurs mères! mau-
( iGo )
dits soient leurs enfans ! maudits soient leurs parcns ! maudit soit leSheikh Attar!( i)maudil soit Jelàledin l\umi!«Après * chaque malédiction, toute l’assemblée répétait âmeen !
Quand il eut fini, la compagnie , tout en lui exprimant son admiration sur sa doctrine , me regarda pour voir si je n’en étais pas frappé d'étonnement.
Je ne fus pas en arrière pour faire les exclamations nécessaires; et je jouai si
bien mon rôle d'après nature, que l'impression en ma faveur fut universelle.
Le mùshtehed , échauffé par ses propres paroles, continua de haranguer contre les si.fis avec tant de véhémence , que je crois que , s’il s’en fut trouvé là , ils se seraient levés en corps pour l’exterminer. Je me félicitai du succès qui avait accompagné mes efiorls pour
( i ) S/icik/i yittar , et J elàledin Rûtni , sont Ici ilcux plus grands ductcu rs des sud.
( iGi )
paraître bon musulman ; et je commençai à penser que j'en étais un tout de bon.
Si ce que j’ai fait , me disais-je , constitue l’homme religieux, et doit m’attirer la considération du monde , rien n est plus facile. Pourquoi donc travailleraisje dans la vie, esclave de quelque tyran, exposé à toutes les vicissitudes, incertain de mon existence, outre le moment présent, et en proie à mille et un
m aux ?
Je quittai le mûshlched, et revins à ma cellule , déterminé à persévérer dans
mes pieuses dispositions. Quand je me
retrouvai avec mon compagnon , je lui dis tout ce que j'avais appris, et tout ce qu'on avait dit de lui et des derviches en général ; et je lui conseillai , vu la disposition dans laquelle j avais laisse rassemblée, de partir, aussitôt qu'il le
pourrait, d’un lieu où l'esprit cl la main de chaque individu étaient tournés contre lui. « S’ils vous attrapent, ils vous
lapident, l’ami, dis-je ; sur cela Iranquilliséz-vous. »
■—<( Puissent les pierres descendre sur leurs lûtes, s’écria le derviche ! c’est un tas de payons altérés de sang ! Quelle peut être la religion qui leur fait cher* cher la vie d’un homme inoffensif ? Je suis venu ici, n’ayant rien à faire avec les sùni ou les shiah , les sûli ou les mahométans ; au contraire , par politesse pour eux , j’ai fait la tnomerie des cinq ablutions et des cinq prières par jour ; et cela ne peut encore les satisfaire. Cependant , je ferai comme ils voudront: je partirai ; je quitterai leur ville hypocrite; et je ne me laverai ni ne prierai que la nécessité ne m’oblige d'en passer par-là. »
Je dois avouer que je ne fus pas facile d’entendre le derviche prendre
celte résolution. Je le vis , avec plaisir , ceindre son large ceinturon de cuir, duquel pendaient d’énormes chapelets, et y ficher sa longue cuiller. Je l’aidai a
attacher sa peau de daim sur son dos; et quand il eut pris d’une main l’arme de fer qu'il portait sur l’épaule, tandis que de l’autre il tenait sa calebasse suspendue avec trois chaînes , nous nous dîmes adieu, l’un et l’autre, avec la plus grande cordialité.
Il me laissa rentière possession de ma cellule, et sortit avec toute la légèreté et la gaîté de coeur d’un homme qui avait le monde «à scs ordres, au lieu du monde devant lui, sans rien autre chose que ses deux pieds et son adresse pour le lui faire parcourir.
« Puisse allali répandre sur vous sa miséricorde , dis-je en le voyant disparaître, joyeux coquin! Et puissiez-vous
ne jamais manquer d’une paire de souliers à vos pieds , ni d’une histoire plaisante à votre langue , avec quoi vous puissiez parcourir la vie avec plus de plaisir , pour vous et pour les autres , que le riclie, qui est l'esclave de mille
besoins, dépendant de ses dépendants pour les plus petites choses nécessaires à la vie.