‹ Hajji BabaChapitre 13 sur 25 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

lia j jî Baba est volé par son ami, qui le laisse dénué de tout; mais il est relevé de sa prison.

Mon esprit reposait maintenant sur la promesse (pie m’avait faite le mùslitelied,

de me procurer mon pardon et ma délivrance, quand le shah viendrait visiter le sanctuaire de Kom ; et j’appris que, pour m’assurer la faveur d’un avocat aussi puissant , il fallait lui faire un présent , sans quoi rien ne se fait en Perse; mais il fallait réfléchir ensuite de quoi il serait composé. Je n’avais que Parlent qui était resté daus ma bourse pour me

faire vivre, jusqu’à ce que j'eusse trouvé lin nouveau moyen de subsistance ; et, toute faible que fut la somme, je l’avais tenue soigneusement enterrée dans un coin peu fréquenté près de ma cellule.

J’arrêtai mon choix sur un lapis à prier , comme le présent le plus convenable pour un homme qui est toujours à genoux ; et j’avais dressé mon plan , pour mgn faire apporter du bazar pour

les voir.

Toutes les fois que le bon-homme priera , me disais-je , il pensera à moi ; et comme on est disposé à prendre de bonnes résolutions‘jlans ces momcns-là f peut-être se rappellera-t-il sa promesse de tacher de me délivrer.

Je courus ensuite à mon coin secret pour y chercher ma bourse, décidé à sacrifier un de mes derniers loin a uns pour cel objet. Riais qu’il me soit permis de m’arrêter ici , et de prier le lecteur de se reçue llir cl de réfléchir au plus c ruel désappointement qu’il ail pu ja-

mais éprouver , et de lui dire que ce ne fut rien en comparaison de mon chagrin, de ma rage, de mon exaspération i

quand je vis que ma bourse «’y était plus. . ' *

Mon âme vint â ma bouche ; et, sans hésiter un moment,je m'écriai : «O chien de banqueroutier! impie derviche ! vous m’avez conduit heureusement dans le port, c’est vrai ; mais vous m’avez laisse sans ancre. Puisse votre vie être toujours pleine d’amertume ! et puisse votre pain chaque jour être celui de la douleur!

Ainsi donc, après tout, Ilajjî Baba est

devenu un mendiant ! »

Alors, je me mis à faire les plus tristes

lamentations ; car la peur de mourir de faim me tourmentait, malgré la charité des gens de Kom ; et, comme le désespoir est une maladie qui s'augmente à mesure qu’on s’y an été, je paraissais x prendre plaisir à me rappeler toutes les horreurs dont j'avais récemment été te- 710in , dans la mort de Zeènab ^ et puis

je revenais a ma prison, puis «à la perle que je faisais ; et enfin , je me persuadai tellement que ma situation était désespérée , que si j’eusse eu du poison sous la main , je l’aurais très-certainement pris.

En ce moment, le vieux mollah ‘qui, durant ma visite aumûshtehed, m’avait averti de me garder de trop de confiance avec le derviche , passa devant ma cellule. Je lui racontai mon malheur, et fis tant de lamentations , que son coeur en fut louché.

— (( Vous ne parliez que trop bien, ô mollah ! lui dis-je, quand vous in’avpz mis en garde contre le derviche. Mon argent est parti, et moi je suis resté. Je suis un étranger ; el celui qui s’appelait mon ami a prouvé qu'il était mon plus méchant ennemi. Maudit soit un tel ami! Ah! où irai-je chercher des secours ? m

— « Ne vous aflligez pas, mon fils, dit le mollah ; vous savez qu’il y a un Dieu?

Et si telle est sa volonté de vous éprou-

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ver par Je malheur , pourquoi vous plaindre? Votre argent est parti, parti il est, que parti il soit; mais votre peau reste; et qu’avez-vous besoin de plus?

Une peau n’est pas une mauvaise chose, après tout ! »

— « Quelles sont ces paroles, dis-je?

Je sais qu’une peau n’est pas une mauvaise chose ; mais cela me fera-t-il -reprendre mon argent au derviche ? »

Alors, je priai le vieillard d’exposer mon malheur au mushlehed; et de plus, mon impossibilité de lui témoigner mon re.spccl par un présent qui lui était dû , et que j'avais eu l’intention de lui faire.

Il me quitta en me promeUantd’exposrr mon affaire sous son jour favorable devant le saint homme; et, à ma grande joie, le même jour, la nouvelle de l'arrivée prochaine du shah fut apportée à Kom par le ehefdes piqueurs de tentes, qui venait toul préparer pourlerecevoir.

Le vaste salon ouvert, dans le sanctuaire, ou le roi prie, fut tendu de

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focaux lapis; la cour fut lavée cl balayée; ou lit jouer la fontaine au centre du réservoir, et on rangea les avenues du tombeau. Une députation ‘formée de tous les prcires, fut rassemblée pour aller au-devant de lui, et le joindre à son entrée ; et on n’omit aucune des ceremonies dues à la grandeur et à la dignité de l'ombre du tout-puissant sur la terre.

Je devins alors très-inquiet sur mon sort à venir; car il y avait long-Iemps que je n’avais reçu de nouvelles de Théran, et j’ignorais la mesure du ressentiment du shah contre moi. En regardant les choses du coté sombre, mon imagination me faisait croire qu’il n’y aurait que ma télé qui pût le satisfaire :

mais ensuite, m'égayant par des perspectives plus riantes, je m’efforçais de me persuader que j’étais un personnage trop insignifiant , pour que ma mort lut d'aucune importance, et je fondais toutes mes espérances sur l’intercession du

mûstliehed.

Le premier piqueur de lentes avait autrefois été mon ami, et je reconnus plusieurs de mes c on naissance s parmi ses aides. Je me fis bientôt connaître a lui^ quoiqu’un de nos grands sages ait dit qu’on évite un homme dans l’adversité, comme une pièce de fausse monnaie que personne ne veut prendre, et qui, si le hasard a fait qu’on la reçoive, est passée aussitôt que possible à un autre. .

Les nouveaux venus me racontèrent tout ce qui s’élait passé à la cour depuis que je l’avais quittée ; et quoique j’eusse fait profession de renoncer au inonde,

de devenir un reclus, cependant je trouvai que j’avais encore une oreille pour ce qui s’y passait. Ils m’apprirent que l’exécuteur en chef était revenu de sa campagne contre les Russes, et avait apporté en présent au shali deux esclaves géorgiens, mâle et femelle, enlr’autres raretés, pour le mieux persuader de sa valeur et de scs prouesses. Le présent

avait été accepté -, et sa lace était sur le point d’être blanchie par un costume d'honneur, pourvu qu'il fît le tobeh (serinent de pénitence) , s’abstenant de Tusage du vin à l’avenir. J'appris aussi que , bien qu’il fut connu que j’étais gravement impliqué dans le crime de Zcénab, mon ancien maître } le liakîm, avait été obligé de faire un gros présent au shah, outre qu’on lui avait arraché la moitié de la barbe, pour la perte que sa majesté avait faite par sa mort, et à cause de son désappointement de ne l’avoir pas trouvée disposée à danser et a chanter à son retour de Sultanieli. La

colère du roi à la perle de l’esclave curde s’était de beaucoup diminuée , grâce au présent que l’exécuteur en chef lui avaitfait d’une Géorgienne, que l'on dépeignait comme la plus belle per¬

sonne qu’on eût vue exposée au marché, depuis le temps de la célèbre Taous (le Paon) ; c'était enfin la perle de la coquille de la beauté; la moelle de l’épine de la

perfection. Elle avait une figure comme la pleine lune, (les yeux larges comme rouverture du pouce et de l’index du piqueur de tente, une taille qu’il aurait pu mesurer avec la main , et une forme aussi gracieuse, aussi majestueuse que celle du haut-cyprès. Ils ni assurèrent de plus que la colère du roi contre moi céderait facilement à un présent de

quelques t onia uns.

Ici se renouvelèrent mes anathèmes contre le derviche. « Sans lui, disais-je >

j'aurais pu ne pas paraître les mains vides. Cependant j’étais enchanté d’entendre dire que mon affaire n’était pas aussi désespérée que' je l’avais cru : assis sur le lapis de l’espérance, fumant la pipe de l'alLcnie, je me décidai à attendre mon sort avec ce sentiment consolant delà prédestination . que nous a si sagement communiqué notre prophète pour l i paix et la tranquillité (le tous les vrais cro) ans.

Le roi des rois arriva le lendemain, et

mit pied à terre à sa lente, qui était établie en dehors la ville. Je n’almserai pas du temps du lecteur, en décrivant toutes les cérémonies de sa réception, qui , d’après !e désir de sa majesté, furent abrégées autant que possible; d’autant plus que son intention , en visitant la tombe de Fatimeli, n’était pas de recueillir des distinctions terrestres, mais des’liumilier devant Dieu et les hommes dans l’espoir d’obtenir une récompense meilleure et plus élevée.

Sa polilique avait toujours été de se Maintenir en lionne odeur avec les prêtes de ce pays; car il savait que leur mfluence sur l’esprit du peuple, qui est considérable, était le seul obstacle à

s on pouvoir illimité. C’est pourquoi ili

Courtisait Mirza-Abdul-C.iSiim, le inùsli-

tehed de Kom , en lui faisant une visite à pied, cl en lui permettant de s’asseoir devant lui, honneur rarement accordé laïques. Le shah se promena a pieq t. in, 8

dans la ville pendant Je séjour qu’il y fit, donnant largement aux pauvres, et consacrant surtout des dons riches et précieux à la châsse du saint. Le roi liu meme et tous ceux qui composaient sa suite, jugèrent à propos de conformer leur air à celui du lieu; et je fus enchante

de voir que je n’étais pas singulier avec ma figure dolente et ma démarche contrite. Javais entendu dire , quand j c rôdais autour de la cour, que le shah était suji de fait et de cœur, quoique très-rigoureux dans toutes les pratiques extérieures de la religion ; et je me consolai en voyant, parmi les grands officiers de sa suite, un de ses secrétaires d’état, grand pécheur de celle croyance, qui était maintenant obligé d'envelopper ses principes dans la serviette de l’oubli, etdese couvrir des vêtemens de la vraie toi.

Le matin de la visite du shah au tombeau pour y dire ses prières, je fus en

Merle, dans l’espoir d’être remarqué par le mûshtehed, qui pourrait se rappeler ses promesses envers moi.

A peu près une heure avant la prière du midi, le shah à pied, escorté d’un concours immense d’officiers, de prêtres et de peuple , entra dans l'enceinte du sanctuaire. Ilétait vêtu de noir : celle sombre couleur élait adaptée â l’air solennel de sa ligure , et il tenait à la main un long bâton émaillé , artistement marqueté à la pomme. Il avait mis de côté tout ornement, et ne portait aucun de ses bijoux accoutumés , pas même son poignard, sans lequel il 11e sort jamais en toute autre occasion. Le seul objet sur lui qui me parut de grande valeur était un rosaire composé de grosses perles, produit de sa pêcherie de Bahrein, lesquelles étaient de la plus belle eau et du plus beau travail : il le tenait constamment à la main.

Le mûshtehed marchait deux ou trois pas derrière lui, sur la gauche, répon-

dant rcspeclueusemenl aux questions qu'il plaisait an roi de faire , et prêtant une pi ofonde attention à toutesscs ob¬

serva lions.

Quand le cortège avança près de moi (car il passa près de ma cellulej, je profitai de ce qu'aucun officier ne se trouvait là, pour courir me précipiter aux genoux du shah. Je me prosternai la lace contre terre en m'écriant: ((Refuge dans le roi des rois , l'asile du inonde !

miséricorde, au nom du bienheureux

Fatimeh 1 »

— « Quel est cet homme , s’écria le roi au mûshlehed ? Est-il des vôtres? »

— « 11 s’est réfugié dans le busl (sanctuaire) , répondit le mirza , et il réclame le pardon accoutumé de l'ombre du toutpuissant, à tous les malheureux réfugiés, toutes les fois qu’elle visite la tombe.

Lui et nous , sommes vos sacrifices ; et

quelle que chose que le shah ordonne,

amcen. »

« Mais qui êtes-vous

me dit le

shah? Pourquoi vous cl es-vous réfugié ici ?»

— « Puissé-je être votre sacrifice , dis-

je! A otre esclave était le sous-lieutenant de l’exécuteur du centre de Punivers, Hajji Babapar son nom ; et incs ennemis m’ont l'ait paraître criminel aux yeux du shah, quand j’étais innocent. »

— « Yiiftéhîm ! nous vous avons compris , répondit le roi, apres une minute de silence. Ainsi vous clés cet lia j ji Baba ? mûbarek , grand bien vous fasse !

Que ce soit un chien ou un autre qui ait fait la chose , que ce soit le liakîm ou le sous-député, cela revient au meme ; la lin de tout a été que les marchandises du roi ont brûlé. Cela est assez clair , r/estce pas, Mirza-Abdul-Cossim , dit-il en s’adressant au mûshtehed ? »

— « Oui, par la tête sacrée du roi, répondit le saint homme! mais généralement, en pareil cas, entre homme et

femme, eux, et eux seuls, peuvent dire la vérité, a

— « Mais c[ue dit noire sainte religion rn pareil cas, observa le roi? le shah a perdu une esclave ,* on doit un prix do sang pou rie moindre des êtres humains; un Européen ou meme un Moscoviteont leur prix ; et pourquoi dépenserions'

nous nos marchandises gratis, pour Var musement de notre premier médecin 7 ou de notre sons-député exécuteur? )V

— « Chacune des créatures de Dieu a son prix, et le sang ne doit pas couler sans amende ; mais il est également enjoint de pardonner à ses semblables, dit le mûshtcbed; et notre saint prophète,

sur qui bénédiction éternelle! l’a plus particulièrement recommandé à ceux inveslisde l’autorité. Oroi, on nesaurait mieux vous y engager que dans cette circonstance. Que le shah pardonne à ce malheureux pécheur, eL il recueillera une plus grande récompense dans le ciel que s’il avait tué vingt Moscovites, ou empalé le père de tous les Européens, ou même que sM avait lapidé un sufi. »

— « Soit,, dit le sliali. » Et se tournant Vers moi, il (lit à liante voix : « wusakhas, vous êtes congédie ; et souvenez-vous que vous devez à l’intercession de cet hommedc dieu, mettant en meme temps sa main sur l’épaule du inushtehed , d’étre libre et de pouvoir jouir encore de la lumière du soleil. Bero ! allez! ouvrez les yeux, et ne vous présentez jamais devant moi. »

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