CHAPITRE XI
Hajjî hérite d’un bien qu’on ne peut trouver.
— Ses soupçons ù ce sujet.
Mon père élant mort sans testament, je fus naturellement proclamé son seul
héritier , sans aucune opposition ; et par conséquent, tous ceux, qui avaient aspire à partager son bien, trompés par mon retour inattendu , se retirèrent immédiatement pour purger leur désapointeuienl en m’accablant d’injures. Us me
représentèrent comme un misérable , dénué de tout respect pour mes parents, comme un homme sans religion , enfin comme un aventurier dans le monde, et le compagnon des lutis et des derviches
errans.
Comme je n’avais pas l’intention de restera Ispahan , je traitai avec mépris leurs efforts pour me nuire , et me
consolai, en leur rendant strictement leurs insultes, par des expressions que ni eux ni leurs pères Savaient jamais entendues, expressions que j’avais recueillies parmi les illustres personnages avec lesquels j’avais passé les premières .années de ma jeunesse.
Quand nous fûmes abandonnés à nousmêmes, ma mère et moi, et que nous eûmes suffisamment déploré dans un
langage pathétique, elle la mort d’un mari, et moi la perte d’un père, nos
plaintes furent suivies de la conversation
suivante :
« Dites -moi, maintenant, ô ma mère, car il ne peut exister aucun secret entre nous ; dites-moi quel était l'état des affaires de Kerbelai Hassan. Il vous aimait et se confiait à vous ; et vous devez, par conséquent, les mieux connaître que qui que ce soit. » ^
« Que sais-je de ses affaires, mon fils , dit-elle précipitamment, et dans une confusion évidente? »
Je l’arrêtai pour continuer mon discours. «Vous savez que, selon la loi, son héritier est obligé de payer ses dettes.: il faut les connaître. Ensuite nous avons à payer les frais des funérailles ; ils seront considérables ; et à présent, je suis aussi dénué de moyens que le jour que vous m'avez donné naissance. Pour faire face à tout, Targent est nécessaire; autrement , mon nom et celui de mon père
( aoG )
seront déshonorés parmi les hommes, et mes ennemisnemanqueront pas de m’accabler. Il faut qu’il ait été réputé riche , car il n’aurait pas, à son lit de mort, été environné de cette armée de sangsues et
de coinplaisans qui ont élé chassés par ma présence ,* vous, ma mère , vous devez me dire où il avait coutume de déposer son argent comptant, quels étaient ou quels sont ses débiteurs, et quels devaient être ses biens^oulreceux apparens.
«O Allah! s’écria-t-elle, qu’ai-je entendu? votre père était pauvre , c’était un bon-homme qui n’avait ni argent ni biens.
De l’argent vraiment ! nous avions du pain sec à manger, et c’était tout! De temps en temps, après l’arrivée d’une grande caravane, lorsque les tètes à raser étaient abondantes , et que nous faisions bien nos affaires, nous nous permettions un plat de riz et notre écuelle de kabob\ mais autrement, nous vivions comme des mendians. Un morceau de pain, tin morceau de fromage, un oignon, un pot
de lait caillé, étaient notre nourriture ordinaire ; et dans ces circonstances , pouvez-vous me demander de l’argent, et de l’argent comptant encore? Il y avait cette maison que vous voyez et que vous connaissez } sa boutique et ses meubles; et quand j’ai dit cela , j ai àpeu-près tout dit. Vous êtes arrivé assez à tems, mon fils, pour entrer dans les sandales de votre père, et pour entreprendre son commerce; et inshallah , plaise à Dieu que votre main soit fortunée! Puisse-t-elle ne pas rester un inslantjnactive , depuis un bout de l’année
jusqu’à l’autre!»
« Cela est bien étrange! m’écriai-je à mon tour ; avoir travaillé pendant cinquante ans et plus, et n’avoir rien à montrer! cela est incroyable! Il faut que nous appelions les devins. »
« Les devins, s’écria ma mère avec agitation! à quoi serviraient-ils ? On les appelle quand on veut découvrir un voleur. Vous ne proclamerez pas que
■volrfe mère est une -voleuse, Hajjî ; te
feriez-vous ? Allez interroger votre ami ,
celui de votre père j Yilkhoji ( ] ). Il connaît toutes nos affaires, et je suis sûre qu’il répétera ce que j ai dit. »
« Vous avez raison, ma mère, dis-je ; Yûklion sait probablement quelles furent les dernières volontés de mon père; car il paraissait diriger tout à ses derniers momens;etil médira si mon père a laissé de l’argent, où je pourrai le trouver. »
En conséquence , j’allai directement chercher le vieillard, que je trouvai assis au milieu de ses disciples , précisément dans le même coin de la petite mosquée paroissiale, où vingt années auparavant j’avais reçu moi-même ses instructions. Aussitôt qu’il me vit, il renvoya ses disciples en leur disant que mes pas étaient fortunés, et que d'autres aussi
(i) Un mollah qui est maître d’école > est aussi nommé âkhon. - • -
bien que lui devaient partager le plaisir que j’étais sûr de répandre partout où j'allais.
« Ouais, âkhon, dis-je ; ne riez pas à ma barbe. Ma bonne fortune m’a entièrement abandonné ; et au moment où j’espérais que ma destinée, qui m’enlève mon père, avait réparé cette perle i n me donnant des richesses, je suis sur le point de me trouver désappointé et de devenir plus pauvre que jamais. »
« Allah Âe/7/w,dieti est miséricordieux, dit le maître d’école ! » et levant les yeux au ciel , tandis qu’il plaçait sa main sur ses genoux, la paume en dessus , il s'écria : «Quoiqu’ilarrive, lu seras toujours dieu! » Puis s’adressant à moi : «oui, mon fils, tel est le monde, et tel il sera toujours, tant que l’homme ne fermera pas son coeur à tous les désirs humains.
Is'ayez besoin de rien, ne cherchez rien, et rien ne vous cherchera. »
((Depuis quand êtes-vous devenu su/l y dis-je, pour parler de cette manière? Je
puis aussi parler sur ce sujet, depuis que ma mauvaise étoile m'a conduit à Kom ; mais maintenant d’autres affaires m’occupent. » Alors je lui fis connaître le but ma visite, et le priai de me'dire ce qu’il savait des affaires de mon père.
A celte question, il toussa ; et prenant un air de grande sagesse, il fit une longue kirielle de sermens et de protestations, et finit pas me répéter ce que j’avais entendu de ma mère; savoir., qu’il croyait que mon père était mort ne possédant nul argent comptant (nagd), car après tout c’était l’objet dénia recherche;
et il me rappela ce que jesavaisaussi bien que lui, c'est-à-dire quelles étaient ses autres propriétés.
Je restai muet de dépit pendant quelque temps, et exprimai ensuite ma surprise dans les termes les plus violons. Je savais que mon père était trop bon mu»
sulman pour avoir prêté son argent à intérêt, car je me rappelais une circonstance qui me l’avait prouvé, lorsque