VI
j'étais lout-à-fait jeune. Osman-Aga > mon premier maître, emprunta à. mon père une somme dont il avait besoin, et pour laquelle il lui offrit un énorme intérêt; mon père mit sa conscience entre les mains d’un rigide mollah, qui lui dit que les préceptes du koran le défendaient absolument. J’ignorais si depuis ce temps mon père s’était relâché de ses principes, mais j’étais certain qu'il s’était toujours opposé à la pratique illégitime de prêter à intérêt , et qu'il était mort comme il avait vécu, le parfait modèle des vrais croyans.
Je quittai la mosquée, de mauvaise humeur, et dirigeai mes pas vers l’endroit où j'avais paru pour la première fois dans ma vie , c'est-à-dire vers la boutique de mon père, en cherchant dans mon esprit quelles démarches je pourrais faire pour m’assurer un métier pour l’avenir.
Rester à Ispahan était impossible. La ville et ses habitans m’étaient odieux; par conséquent, il ne me restait qu’à
disposer des choses qui m’appartenaient et retourner à la capitale, que je savais après tout être le meilleur endroit pour un aventurier comme moi. Cependant je ne pouvais pas abandonner la pensée que mon père était mort possédant quelque argent comptant; etnialgrémoi des soupçons qu’on me trompait de manière ou d’autre, tourmentaient mon esprit, .le 11 e savais à qui m'adresser , inconnu comme je l’étais dans la ville , et je pensais à faire connaître mon affaire au cadi, quand en approchant delà porte du caravansérail, je fus accosté parle vieux capijî. « La paix soit avec vous, Aga, me dit-il ; puissiez-vous vivre nombre d’années! et puisse croître votre abondance! Mes yeux sont éblouis de vous voir, h
« Vos esprits sont-ils donc aveuglés , Ali-Mohamed, lui dis-je à mon tour, que vous me traitez ainsi? Quand à l’abondance dont vous-parlez, c’est une abondance de peines , car je n’en ai que
Je sache aucune aulre. Hélas ! dis-je, en soupirant ; mon foie s’est changé en eau, et mon ame s’est fanée. »
« Qu’est-ce que cela signifie, dit le 'vieillard ? votre père ( la paix, soit avec hii ! ) vient de mourir ; vous êtes son héritier, vous êtes jeune; et mashallcih !
v ous êtes beau ; vous ne manquez pas d'esprit , qu’avez-vous besoin de plus ? »
« Je suis son héritier, il est vrai; mais qu’importe ? Quel avantage puis - je tirer de posséder une vieille maison de houe, avec quelque tapis usés, des pots,
des poêlons, et des meubles usés, et Cette boutique là-bas , avec un bassin de cuivre et une douzaine de rasoirs ? Peruieltez-moi de cracher sur un tel héritage. »
« Mais où est votre argent, votre argent comptant, Hajjî ? Votre père (Dieu soit avec lui ! ) avait la réputation d’être aussi avare de son argent qu’il était libéral de son savon. Tout le monde sait
qu'il a beaucoup amassé et qu’il najamais passé un jour sans ajouter à sa re¬
serve. »
« Cela peut-être vrai, dis-je; mais quel avantage en retirerai-je, puisque je ne
puis trouver le lieu où cet argent a été déposé ? Ma mère dit que mon père navait pas d’argent : 1 ’dkhon le répète; ] c ne suis pas sorcier pour découvrir la vérité. J’avais envie d’aller au cadi. »
« Au cadi? dit Ali Mohamed ; le ciel -vous en préserve ! N’y allez pas. « Vous feriez aussi bien de frapper à la porte de ce caravansérail, quand je suis absent?
que d’essayer d’obtenir la justice de lui sans une forte récompense. Non, il la vend au misent , et à un prix, élévé, et il est de peu de poids après tout; il nefeuib lelte pas une page du koran que scs
doigts n’aient été bien couverts d’or, et si ceux qui se sont appropriés les sacs de votre père doivent être vos adversai*
res, ne pensez-vous pas
dans le rirer du cadi ,
qu’ils videront plutôt que de
le laisser prononcer en votre faveur. »
« Que dois-je donc* faire, lui dis je?
Peut-être les devins pourront-ils m’être
de quelque secours? »
« Il n’y aurait pas de mal à les consulter, répondit le portier. Je sais qu’ils ont l'ait de grandes découvertes pendant mon service dans ce caravansérail. Des marchands ont perdu fréquemment leur argent etl’ont retrouvé par leur moyen.
Il n’y a que lors de l’attaque desTurcomans, quand tant de biens furent volés, qu’ils furent complètement déroutés. Ali ! ce fut un événement bien
étrange. Il attira beaucoup de malheurs Sur ma tête ; car il y eut des gens assez médians pour dire que j’étais leur complice; et ce qui est plus extraordinaire , que vous étiez parmi eux , Hajjî! car ce fut à cause de votre nom , dont le fils du chien se servit pour m’engager à ouvrir la porte, que tout le malheur arriva. »
Heureusement pour moi, le vieil Ali- Mohamed avait la vue très-faible, car
étrange que ses paroles avaient causée à mes traits. Cependant notre conférence se termina par la promesse qu'il me lit de m’envoyer le devin le plus expertdTspal)an ; homme, disait-il, qui retirerait une pièce d’or de la terre, quand meme elle y serait ensevelie à la profondeur de vingt gez i ou meme si elle était cachée dans le célèbre puits de Kashan (i).
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