CHAPITRE XV
Moyens que prend Ilajjî Baba pour retrouver son bien, et quel était le sorcier Teez-Ncgah.
Le lendemain matin , sitôt après les premières prières , un petit homme en-
(i) L’opinion populaire est, que près de H T| lle de Kashan, se trouve un puits d’une profondeur fabuleuse , au fond duquel sc trouvent des bocage? et des jardins enchantés.
t»*n dans ma chambre, et je reconnus bientôt le sorcier. Il était bossu, avait une lête énorme, des yeux d’un éclat extraordinaire, et une physionomie si
intelligente , que je sentis qu’il me pénétrerait d’un seul regard. Il portait un bonnet de derviche , de dessous lequel s’échappaient des cheveux très-épais et noirs comme du jais , qui , joints à une
barbe épaisse,donnaient une expression imposante à ses traits. Ses yeux qui, par la vive action de ses paupières ( soit qu’elle fut réelle ou affectée), scintillaient comme des étoiles, donnaient à
ce monstre , qui n’était pas plus grand
qu’un assommoir , l'air d’un petit démon. - ;
Il se mit à me presser de questions,
me lit raconter toutes les circonstances
de ma vie, particulièrement depuis mon retour à Ispahan , me demanda quels étaient les plus grands amis de mon père, et quels étaient mes soupçons. Enfin, il descendit dans toutes les parlicula-
rites, avec le meme scrupule que Taurait fait un docteur, en cherchant à suivre les traces d’une maladie compliquée.
Quand il eut bien pesé tout ce que je lui avais dit, il me pria de lui faire voir les lieux que mon père avait habités principalement. Ma mère était justement allée au bain ; et je pus , à son insu, le conduire dans les appartenons où il me pria de le laissera lui-même , afin d’obtenir la connaissance des localités, nécessaire pour les découvertes qu’il espérait faire. Il y resta un bon quartd’heure ; et quand il en sortit, il me
pria de rassembler ceux qui étaient dans l’intimité démon père, et qui étaient dans l’habitude de fréquenter souvent sa maison , et qu’il reviendrait lorsqu’ils* seraient assemblés, pour commencer ses opérations.
Sans dire un mot du devin à ma mère, je la priai d’inviter ses amis les plus intimes pour le jour suivant, ayant
l’intention de leur donner à déjeûner •
le
et
moi - même j’invitai Yâkhon
capiji , le neveu de mon père, du côté de sa première femme, et un frère de ma mère, avec quelques autres personnes quiavaient un libre accès dans la
maison.
Us se rendirent ponctuellement à mon invitation; et, lorsqu’ils eurent partagé le déjeuner que je leur avais servi , je leur fis connaître ma situation , et que je les avais fait venir pour être témoins des efforts du devin, pour découvrir où mon père avait coutume de garder son
argent, de l’existence duquel aucun de ceux qui le connaissaient ne pouvait
douter. En parlant ainsi, j'examinais la physionomie de tous les assistans, espérant remarquer quelque expression qui pût jeter du jour sur mes soupçons; mais tout le monde paraissait prêt à m’aider dans mon investigation, et conservait l’air d'innocence le moins équivoque.
Enfin le derviche Teez-Negalt ( car celait le nom du conjurateur ) fut introduit , accompagné d'un domestique qui portait quelque chose enveloppe
dans un mouchoir. Après avoir ordonné aux femmes de Van de nui de se tenir "voilées, parce que probablement elles recevraient bientôt la visite des hommes, je priai le derviche de commencer scs opérations.
Il fixa d’abord , avec une grande attention, tous ceux qui étaient présens; mais il attacha plus particulièrement ses yeux de basilic sur l’àkhon , qui ne put évidemment soutenir son regard scrutateur , et qui s'écria, allait il allait ! il n'y a qu’un Dieu ! Il caressa sa figure et sa barbe, et souilla d'abord sur une de ses épaules, et ensuite sur l’autre, comme pour chasser l’esprit malin. On rit un peu à ses dépens ; mais il ne parut disposé à accueillir les plaisanteries de personne.
Après cela , le derviche appela son
domestique , qui tira du mouchoir une coupe en cuivre. Elle était plate et couverte partout de citations du koran , a yant rapport au ■crime de vol , et à Action de priver l’orphelin de son patrimoine légitime. C’était un homme qui Parlait peu; et il dit seulement, <c au nom d’Allah, qui voit tout et sait tout » ? en plaçant la coupe.sur le plancher., et en la traitant avec beaucoup de respect dans la manière dont il la touchait.
Alors, il dit aux spectateurs : « InshàU ! cette coupe nous conduira directement vers l’endroit où l’argent du
défunt Kerbelai Ilassan (Dieu veuille lui
J 0ire grâce !) est, ou a été déposé. »
Nous nous regardâmes tous les uns les Autres : les uns, avec une expression d’incrédulité , d’autres avec une sincère Voyance, lorsqu'il se pencha vers la c Oupe qu’il fit avancer en lui donnant de pelils coups avec la main , et disant :
Soyons, voyons le chemin qu’elle prendra. Rien ne pourra l’arrêter. Elle mar-
t. ni.
chera en dépit de moi. Masliallàh ! Mets* hallali ! )) •
Nous le suivîmes jusqu’à ce qu’il eut atteint la porte du harem , où nous frappâmes pour entrer. Après quelquenég 0 ' dation , elle fut ouverte ; et nous y trouvâmes une foule de femmes (dont plusieurs avaient seulement jeté négl 1 ' gemment leur voile sur leur tète), at" tendant avec beaucoup d’impatience b’ 5 miracles que cette coupe merveilleuse allait faire.
«Faites place,dit le devin aux femmes qui se trouvaientsur son passage, comme
il se dirigeait vers un coin de la cour;
sur laquelle donnaient les fenêtres de la chambre \ faites place ; rien ne peut arrêter mon guide.*»
Une femme que je reconnus pourra mère, arrêta plusieurs fois sa marche ;
jusqu’à ce qu’il fût obligé de l’engagei*;
avec quelque aigreur, à s’éloigner d 0
devant lui. * %
« Ne voyez-vous pas, dit-il, que noi l5
faisons l’oeuvre du Seigneur ? La justice sera faite , en dépit de la méchanceté des hommes.»
Enfin y il atteignit un coin éloigné , où il était évident que la terre avait été
récemment remuée ; et là il s’arrêta.
« Bismillah , au nom d’Allah , dit-il !
(]ue tous les assistans inentourent et remarquent ce que je vais faire.» Ilcreusa la terre avec son poignard, la gratta avec ses mains, et découvrit un endroit dans lequel étaient les restes d’un vase de terre ; et, près de ces restes, des marques qudl y en avait eu un autre.
« L’argent était ici, dit-il, mais il n’y est plus. » Alors , prenant sa coupe, il parut la caresser et en faire beaucoup de cas , en l’appelant son petit oncle et sa petite âme.
Chacun regardait d’un air étonné.
Tous s’écrièrent : «Jjaib\ quel miracle;»
et le petit bossu fut regardé comme un
être surnaturel.
Le capijî, qui était accoutumé à de
semblables découvertes , fui le seul qui eut la présence d'esprit de lui direndVIais, où esl le voleur Wons nous avez montré où était le gibier; mais nous avons besoin de vous, pour l’attraper.. Le voleur et l’argent , ou l’argent sans le voleur; c'est ce dont nous avons besoin.»
« Doucement, mon ami, dit le derviche au capiji, ne sautez pas si lot du crime au criminel. Nous avons un remède pour tous les maux , quoiqu’il puisse mettre du temps à opérer. »
Alors, il jeta les yeux sur la compagnie, en lui lançant des regards enflammés , et disant: « Je suis sur que toutes les personnes qui sont ici seront heureuses d’étre déchargées de soupçons , et qu’elles consentiront toutes a ce que je vais proposer. L'opération est simple et courte.»
« ElbeUch , certainement ; Z?e///,oui; Een che harf est'ï quesignifie cela?» entendit-on sortir de toutes les bouches ; et je priai le derviche de continuer.
Il appela encore son domestique, qui appoita un polit sac et reprit la coupe.
« Ce sac , dit le devin , contient du
vieux riz. J’en mettrai une petite poignée dans la bouche de chaque individu , qu’il mâchera ensuite. Que ceux qui ne peuvent pas le broyer , y prennent garde; car Eblis s’approche. »
Sur quoi il nous plaça en lile, et emplit de riz la bouche de chacun ; et aussitôt tout Te-monde se mil à mâcher.
Comme j’étais !e plaignant, je fus exemple
de 1 épreuve; et ma mère, qui voulait
taire cause commune avec moi, demeura aussi hors des rangs. Le clairvoyant derviche ne le voulut pas permettre; mais il lui fit soutenir l’épreuve avec les autres, en disant: «Le bien que nous . cherchons n’est pas le vôtre, mais celui de votre lils t s’il eut été votre mari, ce serait autre chose. » Elle consentit a sa demande, quoique de trèsmauvaise grâce, et ensuite toutes les mâchoires se mirent en mouvement ; les
r»ns considéraient celte épreuve comme
une bonne plaisanterie, les autres comme
très-dure pour leurs nerfs. Aussitôt rp ie chacun avait broyé sa- bouchée; il ap - .
pelait ]e derviche, et lui montrait sa bouche ouverte.
Tous avaient prouvé leur innocence à rcxccplionde l’akhon et de ma mère. Le premier, dont les traits exprimaient une gaîté a/Feclée et une grande appréhension, restait à mâcher son riz, la bouche
fermée , et à le retourner entre ses dents jusqu’à ce qu’il s’écria d'un ton plaintif*.
« Pourquoi me donner cela à mâcher ?
Je suis vieux et n'ai pas dents: il m 7 est impossible dehroycrlc grain » ; et alors il ie cracha. Ma mère aussi se plaignit de ne pouvoir broyer le riz durci, et lit de même. Un grand silence suivit, qui nous força tous à les . considérer' plus attentivement ; et ce silence ne fut interrompu que par une complaisante de .
ma mère, une vieille femme, quis ? écria:
i< Quel jeu d'enfant ! a-t-on jamais v u un
fils traiter sa mère avec aussi peu de respect, et son maître d’école aussi? Fi !
fi ! partons, il est probablement lui—
flxêmele voleur. »
Le derviche répondit à cela : «Sommesflous des lous ou des ânes, pour èlre traités de cette manière ? Ou il y avait de l’argent dans ce coin, ou il n’y en
avait pas. Il y a des voleurs dans le monde , ou il n’y en a pas. Cet homme et celte femme ( montrant l’àkhon et ma mère ) n’ont pas fait ce qu’ont fait tous les autres. Peut-être disent-ils la vérité , qu’ils sont vieux et ne-
peuvenlbroyer le grain durci! personne ne dit qu’ils aient volé l’argent. Iis le savent mieux que personne, ajoutat-il, en les regardant d’un air scrutateur :
mais le fameux devin Hézanfun, celui
qui fut justement appelé Pami de cœur de la grande Ourse et le confident de la planette Saturne ; celui qui savait dire ce qu’un homme avait jamais pensé, ce
quM pensait, ou ce qu’il penserait, a <Jil que l’épreuve par !e riz, faite sur des poltrons, est le meilleur moyen de prouver l'honnêteté d’un homme. Maintenant, xnes amis, d’après tout ce que
j’ai remarqué, aucun de vous n'est un
tueur de lions; et il est facile de vous inspirer de la crainte. Cependant, si vous doutez de mon savoir en cela, je vous proposerai une épreuve plus facile, épreuve qui ne compromet personne, qui agit comme un charme sur l'esprit, et fait venir le voleur de son propre mouvement pour soulager sa
conscience et sa bourse de richesses
mal acquises, et tout cela spontanément.
Je propose le Ilâk-'Reezi , ou l’action demeure la terre en tas. levais faire un tas dans ce coin, et je prierai avec tant de ferveur, cette nuit même, (pie par la grâce d’Allah, Ilajjî ( en me montrant ) retrouvera son argent enterré dai\s cet endroit demain à cette heure.
Que les curieux s'y trouvent; et, si on ne découvre pas quelque chose, je leur
donnerai unmiscal du poil de ma barbe.»
Il se mit à l'ouvrage, et entassa la terre dans un coin , tandis que les spectateurs s’arrêtaient a 1 entour, discourant sur ce qu’ils venaient de voir; les
uns m’examinaient viclie comme un enfant de l’esprit malin , tandis que les autres commençaient à penser de mémo de ma mère et de mon maître d'école. Ensuite ils se dis—
• persèrent tous ; la plupart se promettant
de revenir le lendemain matin, au temps prescrit , pour être témoins des recherches qu’on devait faire dans le monceau de terre.
ainsi que le der-
vuwvvvmmvuuwvwu vwwvw vw» v\\\ w\\ uu tu» v.vvvvW