CHAPITRE XIV
bajjî Baba quille sa mère, cl devient secrétaire
d’un homme de la loi célèbre.
Jiü pris congé de manière sans beaucoup de regrets; et elle n'augmenta le pathétique de noire séparation par aucune expression de douleur. Elle avait
s es plans, j’avais les miens ; et considérant dans quelle position nous étions, le moins que nous pussions nous rencontrer ensemble était le meilleur.
Je montai ma mule au point du jour; et avant que le soleil (ut arrivé au milieu de sa course, j’étais déjà considérablement avancé sur la route de Kom. Je rie m’amusai que très peu dans le voyage, Malgré les plaisirs quuneballe à Kashan
aurait pu me •procurer; et le neuvième jour je vis encore une fois la coupole dorée du tombeau de Fatimch.
Mettant pied à terre à un petit caravansérail de la ville, je fis soigner ma mule ; et prenant le présent que je destinais au mûshtelied sous mon bras, j e me rendis à la maison qu’il habitait. Sa porte était ouverte à tout le monde; cal" il ne faisait pas étalage de domestiques; pour tenir les étrangers en respect; comme on peut le voir dans les maisons des grands de la Perse; et laissant mon tapis avec mes souliers à la porte, j'entrai dans la chambre, où je trouvai le
bon-homme assis dans un coin.
11 me reconnut aussitôt, et me fit ac¬
cueil : il me pria de m’asseoir ; ce (pic je fis, avec le respect convenable, à l’extrémité du lapis de feutre.
lt me pria de lui raconter mes aventures depuis que j’avais quitté Kom , cil m’assurant qu’l* prenait le plus vifiniérét à ma destinée. Je lui avais fait tous
les aveux nécessaires pour me'procurer ma délivrance dft sanctuaire, et j c lui racontai tout ce qui m’était arrivé. Je lui dis aussi que je me sentais appelé à me consacrera une vie sainte, et j'implorai son secours pour me mettre à même de prouver mon zèle pour les intérêts de la vraie foi.
Il réfléchit un moment, cl dit qu’il avait reçu, ce matin même, une lettre d’un des principaux hommes de la loi de Téhran, le mollah-RaJan , qui e.\ait grand besoin de quelqu’un, qui lui servit a la foi de secrétaire et de domesti¬
que, d’un homme enfin qui eût tout ce qu’il fallait pour faire à l’avenir un bon mollah, et qu'il l'instruirait dans tout ce qui était nécessaire à cette voca¬
tion.
Mon coeur bondit en moi lorsque j’entendis ces paroles; car celle place était précisément telle que mon imagination se l'était créée. «Qu’on me laisse faire pensai-je, quand on m’aura fait demi-
mollah, je saurai bien le devenir toutà-fait. » *
Je priai, sans hésiter, le mushtelied de me continuer ses bons offices, ce qu'il ine promit de faire ; et aussitôt il adressa au mollah Nâdanun petit billet écrit de sa main. Il le cacheta; et lui ayant donné une forme convenable avec ses ciseaux, il le roula et me le remit, en disant:
« Allez de suite à Téhran, vous trouverez sans doute la place vacante, et le mollah disposé à vousaccepter pour la remplir. »
J’étais si heureux que ]e baisai la main du bon-homme et le bord de son vête-
tement, lui faisant mille remercîmens de sa bonté.
« J’ai encore une faveur à demander à mon maître, dis-je: c’est qu’il daigne accepter un petit peish-kesli ( présent) de son humble esclave; c’est un tapis à prier ; et s’il l’honore assez pour s’en servir, son serviteur espère que de temps en temps il se souviendra dans ses prières de celui qui le lui offre aujourd’hui.
(( Puisse votre maison prospérer, Hajjî,
dit-il très-gracieusement! Je vous remercie de votre bon souvenir, non pas que j’aie rien fait pour attendre de vous ce présentj mais soyez bon musulman, faites la guerre aux infidèles, et lapidez
les sufiSy c’est la seule reconnaissance que je vous demande ; et soyez certain qu’en agissant ainsi, vous trouverez toujours Une place dans ma mémoire. »
Alors je fis mon présent, dont il parut très-satisfait; et ayant reçu mon congé, je retournai à mon caravansérail, déterminé à poursuivre ma roule vers la capitale, aussi vite que je le pourrais. Je
ne me donnai pas même le temps d’aller voir mes autres amis à Kom, ni même de donner un coup-d’œil à mon ancienne et malheureuse cellule du sanctuaire; mais, sellant ma mule, je poussai vers le caravansérail du Pul'i’dallah le soir même.
J’arrivai à Téhran dans la soirée du lendemain ; et pour ne pas voir l’endroit où l’infortunée Zeènab était enlerr éc, je
m’écartai de la route directe, et entrai par la porte Gasbine. Je fus ravi de voir que je n’étais pas reconnu des gardes, qui, du temps que j'étais en place, étaient accoutumés à se tenir en alerte à mon approche. Mais en vérité, il n’était pas surprenant qu’on ne reconnut pas l’actif, le remuant, l'impérieux nazaekki, sous l'habit d’un prêtre humble et insignifiant. Ainsi, quant à présent, je me sentais en sûreté sous mon déguisement ?
et je suivis ma roule hardiment dans les bazars, et tous les endroits les plus fréquentés de la ville, où jadis on n’avait vu ((lie ma figure; et je fus assez heureux
pour n’êlre reconnu de personne. Je do mandai le chemin de la maison du mollah Nadânjon me l’indiqua bientôt, car c’était un homme bien connu; mais je changeai d’avis, et jugeai plus prudent et plus convenable d e m’arrêter à un petit caravanserail, situé près de la maison de mon nouveau maître, que de me présenter aussi tard devant celui sur qui il était de mon
intérêt de produire la meilleure impression possible par mon air et tout mon extérieur.
Après avoir pris grand soin de ma ^ule , je dormis profondément sur les fatigues du voyage ; et > le lendemain
^atin ; je me rendis au bain , où ayant, téim de nouveau ma barbe , et abondamment usé du kbéna pour mes mains et mes pieds, je me flattai que je devais avoir un extérieur à succès.
La maison du mollah étaitsituée entre
la mosquée royale et les quartiers des artilleurs à chameaux, et près de l’entéée du bazar qui , conduisant par la la porte de cette mosquée , ouvre , à l’autre extrémité, immédiatemetsur le fossé du palais du shah. Sa façade avait peu d’apparence j mais une lois qu’on avait passé la porte, la petite cour qui suivait était propre et bien arrosée ; et la chambre qui donnait sur cette tour, quoique blanchie seulement, était tendue de tapis qui n’indiquaient pas la
richesse , mais annonçaient au moins l'absence de îa pauvreté.
Dans cette chambre était assis un prêtre pâle et d'une figure malade , que je pris pour le maître de la maison mais je m’étais trompé : il était dans son anderûn, et on me dit qu'il paraîtrait bientôt.
Pour faire connaître mes prétentions à être quelque chose de plus qu’un domestique, je m’assis et j'entrai en conversation avec le prêtre qui , d’après ceque je pus recueillir de lui, dépendait
du mollah. Il essaya , â son tour, de découvrir quelle pouvait être mon affaire; mais il ne réussit pas aussi bien, quoique les questions étranges et mystérieuses qu’il me fit,excitassent mon étonnement.
« Vous êtes, à ce que je vois, arrivé tout récemment à Téliran , dit-il ?
«Oui, pour vous servir, répondis-je. »
«Vous vous proposez, sans doute, d’y faire quelque séjour , ajouta-t-il? »
« Ce n’est pas tout-à-fait certain, dis-
je. » Puis, après une pause, il c.lj( : « Il est triste de vivre seul , même pendant une semaine,* et Téhran est une ville pleine de plaisirs. Si je puis vous rendre quelque service , je le ferai, sur mes yeux , quand il vous plaira. »
Pu issc v o lr e bon té n e j a mais d i m i n ue rl Je n’ai affaire qu’au mollah jNadan. »
«Il n'y a pas de différence entre lui et nioi, dit-il. Je puis faire affaire avec vous j et, Allah soit loué! vous serez servi à la satisfaction de votre coeur.
Nous en avons, à notre disposition , de toutes les sortes et de tous les prix. »
« Je ne suis pas marchand, dis-je. »
« Il n’est pas nécessaire que vous soyez marchand j dit-il; il suffit que vous soyez homme et étranger. Vous trouverez, fùt-ce pour un an , un mois , une semaine, un jour, ou même une heure y ce qui vous fera passer le temps agréablement, sur ma tête, comme il vous plaira.
J étais de plus en plus embarrassé
de deviner ce qu’il voulait dire; el j'allais le prier de s’expliquer plus clairement , quand le mollah Nadia , en personne, entra dans la chambre.
C’était un grand et bel homme, d’à peu prés quarante ans. Sa barbe,noire comme le jais , brillait encore d’une nouvelle teinture ; ses yeux hrillans étaient peints avec de la poudre d’antimoine; il portait sur sa tête un énorme turban de mousseline blanche ; un /«//’keh (manteau arabe), à larges raies blanches et brunes , était jeté sur ses
épaules.'Quoique sa personne athlétique fût plus propre au métier des armes qu’à renseignement de la loi, cependant son air n’avait rien de la franchise d’un soldat ; au contraire , il annonçait tout à la fois l’artiBce , la ruse et la aaîté.
Je me levai à son approche; et aussitôt je lui présentai un billet de la part du mûshlehed ; mais je n’osai pas me rasseoir. Apres l’avoir déroulé , il me
regarda , puis le billet , comme pour deviner quelle pourrait être mon affaire ; mais , aussitôt qu il eut reconnu le cachet, sa figure s’épanouit en un brillant sourire ; et il me pria de in asseoir.
«Vous êtes le bien venu, medit-il a ; et puis il ine fit une série de questions sur la santé du saint homme , questions auxquelles je répondis librement , comme si j’étais dans l'intimité de mon protecteur. 11 lut le billet avec beaucoup d’attention , mais sans dire un mot du contenu. Alors, il se mit à me faire
des excuses de n’avoir pas un kaliaa (une pipe) à m’offrir ; « car , dit-il, je ne suis pas fumeur de tabac. Nous qui observons avec rigidité la vraie foi , nous rejetons toutes ces voluptés, et mortifions nos sens. Notre saint prophète (sur qui paix et bénédictions! )a défendu à ses sectateurs tout ce qui enivre ; et, quoiqu’on se serve de tabac dans presque toute la Perse , aussi bien qu’en
Turquie, on sait cependant qu'il obscurcit quelquefois l’intelligence; cl c’est pourquoi je m’en abstiens. »
Il continua de parler de lui, de scs jeunes , de sa pénitence et de ses mortifications , tant que je commençai à penser que je passerais mon temps assez mal dans sa maison , et que je ne jouirais pas des délices que le prêtre venait de me promettre. Mais , quand je cherchai sur sa face rubicon de et pleinede santé , sur son corps gras et bien nourri, ce régime q.u’il assurait observer , je me consolai dans l'espoir quil donnait une
grande latitude à son interprétation de la loi ; et que peut-être je trouverais que, de même que la maison qu’il habitait , avait ses appartenons publics et privés, de même son extérieur était composé pour le monde , tandis que son intérieur était consacré à lui-même et a ses plaisirs.
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