CHAPITRE XV. t
Le mollah Nadûn rend compte du nouveau plan qu’il a formé pour trouver de l’argent, et rendre les hommes heureux. /
Quakd nous fumesAbantlonnés à nousmêmes (carbientôt après le prêtre quitta la chambre), le mollah JNadan tirade son sein le billet du mûshtehed, et médit que, sur une aussi bonne recommandation , il serait heureux de m’avoir a son service ; et, m’ayant questionné sur ce que je savais faire , je lui lis des réponses telles, qu’il me dit que je lui
convenais.
«J’ai cherché long-temps une personne Je votre caractère, dit-il ; mais jusqu’à présent sans succès. Celui qui vient de nous quilter ma aidé dans plusieurs fonctions ; mais il est trop napak (intri-
gant) pour me convenir. J’ai besoin de quelqu’un qui regarde mes intérêts comme les siens, qui mange son morceau de pain avec moi , et qui se trouve content,sans en prendre une part plus grosse que celle qui lui revient.
En réponse à cela , j’informai le mollah que, quoique j’eusse déjà beaucoup
vu le monde , cependant il trouverait
en moi un serviteur fidèle , et un
homme prêt à recevoir ses principes;
car (comme je lavais déjà expliqué au mûshtehedj j’avais pris la résolution de
mener une nouvelle vie, et de m'efforcer de devenir , sous sa direction , le modèle des vrais musulmans.
«En cela, dit le mollah, estimez vous le plus heureux des hommes ; car on me regarde comme le modèle des sectateurs du bienheureux Mahomet; enfin je puis être appelé un koran vivant. Personne ne prie plus régulièrement que moi; personne ne va aux bains plus scrupuleusement , et ne s’abstient plus sévère-
ment (le font ce qu'on croit impur; vous ne trouverez ni soie dans mon vêlement ni or à mes doigts ; mes ablutions sont regardées comme plus complètes que celles de quelque homme que ce soit de la capitale,et ma manièrede m’abslerger est la plus en usage : je ne fume ni ne Lois du vin devant les hommes,* je ne joue pas non plus aux échecs, ni au
gengifeh (aux cartes) , ni a aucun jeu qui, comme la loi le prescrit, détourne l’esprit de la sainte méditation; on me regarde comme le modèle des jeûneurs; et durant leramazan, je ne fais aucun
quartier aux nombreux affamés qui viennent a moi sous différens prétextes, pour demander rémission de la rigueur
de la loi. «Non , leur dis-je,mourez pl„ tôt que de manger , de boire ou de fumer; faites comme moi : plutôt que de rabattre un peu de la loi sacrée , je m'arrange pour vivre du jumah ou jumah (i e
vendredi),sanssouillerineslévres p ai une
nourriture illicite ! »
Quoique je n’applaudisse pus à sa té-
nacité sur Je jeûne, cependant je ne manquai pas d’approuver tout ce qu*il disait, et poussai des exclamations si àpropos, que je m’apperçus qu’ildevenait de plus en plus satisfait de moi, autant quil paraissait L'être de lui-même.
«Par le même dévouement pour la religion , continua-t-il, je me suis toujours abstenu de prendre une femme; et sous
ce rapport, je puis être considéré comme
surpassant même la perfection de notre saint prophète (que la bénédiction accompagne sa barbe !), qui avait des femmes et des esclaves, plus même que Su-
leimanibndaoûd\m-mèmG\m&\&ffnoicpie je ne me sois pas marié, cependant j’aide les autres à le faire; et c’est dans cette branche particulière de mon affaire, que je me propose plus particulièrement de vous employer. »
«Par mes yeux, dis-je? il faut que vous me donniez vos ordres ; car jusqu’à présent, je suis ignorant comme le Turc dans les combats. »
« Sachez donc , dit-il , qu'au scandale
de la religion , à la destruction de la loi, le commerce des cowlies ( courtisanes ) a pris un tel ascendant dans cette ville , qu’on commençait à regarderies femmes comme inutiles. Les maisons deshommes étaient ruinées, et les lois des prophètes méprisées. Le shah, cjui est un prince pieux, qui respecte 1 ullcitiali, et qui
considère la cérémonie du mariage comme sacrée, se plaignait au chef de la loi, au mollah Bashi, de celte subversion de toute moralité dans sa capitale , et lui ordonna, avec une réprimande, de remédier au mal. Le mollah Bashi ( soit
dit entre nous) est sous tous les rapports un âne, un homme qui connaît autant sa religion et ses devoirs, que frangistan et ses rois. Mais, moi, moi, qui suis le mollah INadân, je proposai un plan dans lequel la commôdité du public et les ordonnances de la loi sont si bien
combinées, que tout peut s accorder
sans obstacle. Vous savez qu’il est légitime parmi nous de se marier pour un
temps aussi court ou aussi long qu’on le veut ; et dans ce cas , la femme est appelée mûti. »—Eli bien donc! dis-jcau chef des préires , pourquoi ne pas avoir un nombre suffisant de femmes en réserve , pour ceux qui ne savent pas où trouver une compagne ? la chose est facile à faire , etiNadân est l’homme qu^il faut. »
Le mollah Bashi, quoique la crème des sots dans tout autre cas, a la vue très-subtile pour ce qui touche ses intérêts ; il saisit mon idée , car il en prévoyait un grand bénéfice pour lui. En conséquence , il lit acquisition de plusieurs
petites maisons de peu de valeur, où il installa un certain nombre de femmes.
qui, par son moyen, sont mariées, sous le litre cl avec les privilèges de mûtis ,
a quiconque désire contracter un tel mariage; et comme les deux parties, en
ces occasions, lui payent un droit, il a
par ce moyen considérablement accru ses revenus. Le monde met tant d’em-
( * Gr )
Presseraient à se marier, qu'il a plusieurs Mollahs à l’ouvrage, occupés entièrement à lire la cérémonie du mariage. Le mollahBaslii m’a entièrement exclu d’auc une part dans ses profits, moi qui le Premier lui ai suggéré ce plan ; et c’est Pourquoi je suis déterminé à entreprendre moi-même le commerce, et à
• °jouter ainsi à la commodité publique ; .mais il faut que nous soyons discrets; c «*r si le mollah Bashi entendait parler de mon projet, il interposerait son autorité, le ferait échouer, et me chasserait peut-être de la ville. »
Durant 1 exposé des plans du mollah, I e commençais à le regai* 1er de la tête aux pieds, et a me demander à moimême si c’était ià réellement le célèbre pilier de la loi, dont le mûshtqhed bonhomme avait parlé en termes si élevés , Cependant, j’étais trop nouveau dans la sainte-vie, pour souffrir qu’aucun scrupule contre la convenance de semblables
plans.traversât mon esprit; ainsi jecon-
tinuai d'applaudir à tout ce queNadân avait dit, et il poursuivit en ces termes :
« J’ai déjà trois femmes toutes prêtes , qui sont établies dans une petite maison du voisinage; et j’ai l’intention de vous employer à leur chercher des maris.
Vous fréquenterez les caravansérails, et vous épierez l’arrivée des marchands et des autres étrangers, auxquels vous pro* poserezde se marier, à des conditions plus faciles que celles que le premier prêtre peut offrir; et vous demanderez un honoraire proportionné à la fortune de l'époux. Jene vous donnerai aucun gage,
pareeque vous aurez des occasions d'acquérir de moi des connaissances, qui avec le temps vous mettront en état de devenir un mollah vous-même, et de
montrera tous les vrais croyans la bonne route dans les pratiques de leurs devoirs.
Vous trouverez tout ce qu’il vous faudra dans ma maison ; il s’offrira de
temps en temps, des occasions de mettre honnêtement quelque chose dans, votre
poche.Toutes les fois que mes amis vieu dront me voir, et qu’ils prendront leur shâm ( dîner ) avec moi, vous me servirez de domestique ; dans d’autres occasions, v ous pourrez vous asseoir devant moi 5 et agir comme mon secrétaire. »
Ici le mollah cessa de parler, dans l’attente d’une réponse de ma part; mais j étais si troublé par ce vaste champ qu’il venait d’ouvrir à ma vue, que je fus quelques minutes à me remettre. Moi , qui m’étais attendu à mener la vie d’un reclus. à rester dans un coin tout le Ion"
du jour à lire mon koran et à marmotter
des prières, à fréquenter les leçons des medressehs ( écoles ) et les homélies dans les mosquées ; moi enfin , qui croyais avoir trouvé dans mon maître un homme qui méprisait les biens de ce
monde , et n’avait d’autre souci que celui
de se préparer à l’autre; j’étais appelé tou»-à-coup à me mêler des affaires de la vie, plus que je ne l’avais jamais fait, et à suivre les pas d’un homme qui sera-
blail n’exister pour d'autre occupation que celle d’amasser des richesses et d’acquérir de la considération.
«Cependant je puis essayer,pensai-je. >} Ma position était trop désespérée poui me permettre beaucoup d’hésitation ; et après tout , être le pu pile d 7 un des hommes les plus célèbres de la capitale > n’était pas une situation à mépriser; ainsi donc, j’acceptai l’offre du mollah.
Il me dit alors que nous aurions bientôt une conversation plus étendue qu'il était pour l’instant obligé de différer,
parce qu’il fallait qu’il se rendît auprès
du chef de la loi ; mais avant de partir, il me dit que, comme il s'abstenait de la pompe du monde, il ne gardait aucun domestique que ceux qui lui étaient absolument nécessaires. Sa maison se composait d’un cuisinier et d'un domestique, qui remplissait la triple fonction de coiffeur, de valet de chambre et de valet d’écurie; et son haras pour l'instant se composait d un âne. Après beaucoup
Je peine, dit-il, je suis parvenu à m'en procurer un blanc, qui, vous le savez, est un animal qui donne de la considération à son cavalier; mais comme mes affaires et ma dignité s'accroissent, je me propose de me donner une mule. Je ne perdis pas celle occasion de l’informer que j’en avais une très bonne à vendre; et après quelque négociation , il fut décidé quenous garderions la mule el l’âne, que lui, comme le dignitaire, monterait la première, tandis que moi, je serais porté par l’autre animal plus humble.
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