CHAPITRE III
Hajji Baba rend compte d’une expédition Contra
les Russes. — Lâcheté de son chef.
Mon chef et le serdar ayant acquis tous les renseignemens que Yusûf et et moi pûmes leur donner sur la force et la position des Moscovites , il fut décidé 'qu’on les attaquerait immédiatement, et l'armée reçut ordre de marcher sur Hamamlû.
Tout fut bientôt en mouvement ; l’artillerie commença sa marche fatigante et difficile à travers les montagnes ; l’infan tcri.C fit la roule comme elle put, et bientôt on vit la cavalerie répandue en groupes séparés par toute la plaine. Je ne dois pas oublier de dire qu’avant que l’armée se mit en marche, je reçus une visite de l’Arménien. Ce n’était plus le
grossier montagnard avec son lourd bonnet de peau de mouton, sa courte
tunique géorgienne., scs sand .îles , son long couteau tombant sur le genou , et son fusil pendu obliquement sur son dos; il était velu maintenant d une longue veste de velours cramoisi , bordé <Tun galon d'or et garni de boulons (1e de meme métal ; un magnifique schull
de cachemire était attaché atec arâce autour de sa ceinture ; son petit bonnet de peau d'agneau de Bokhara était duement édenté au sommet, et les deux longues boucles qui flottaient derrière ses oreilles avaient été peignées avec tout le soin convenable. Il avait plutôt l’air (Tune femme que d'un homme, tant ses beaux membres étaient cachés par ses vètemens. Il ne put s’empêcher de rougir et de paraître honteux de celte métamorphose, en s’approchant de moi.
Il me remercia en ternies qui prouvaient toute sa gratitude, et m’assura que,bien loin d’avoir prévu ce résultat de son cn-
trevue avec le serdar , il avait en effet préparé son esprit à la perte de sa femme, et meme de la vie, et qu’il avait parlé avec toute la hardiesse d'un homme décidé à mourir. « Cependant, continua-t-il, malgré ce grand changement dans mon sort, je ne pourrai jamais supporter la dégradation de servir de simple apanage à la représentation du serdar \ et ne m’en veuillez pas si avant peu je refuse l'honneur de le servir !
Je me soumettrai à tout, tant que ma femme ne sera pas en lieu de sûreté ; mais une fois qu’elle y sera , adieu, alors.
Il vaut mieux vivre gardeur de pourceaux dans les montagnes delà Géorgie, nu et sans habitation, que de n'être sous ces soieries et ces velours qu’un misérable parasite , fut-ce même dans la cour la plus voluptueuse de la Perse. »
Je ne pus m’cuipêcher d’applaudir à de tels sentimens, quoique je m'estimasse heureux qu’il eût .choisi tout autre que moi pour confident, certain que
^ Wt
• s’il s’échappait, j’en serais en quelque sorte responsable.
Cependant, l’armée continuait sa marche. En passant à Ashtarek , Yùsuf
obtint la permission d’emmener Mariant qui, transformée maintenant en l'épouse d’un homme qui avait la réputation d’être dans les bonnes grâces du serdar, voyageait à cheval, entourée de respects et de considération , et formait un individu parmi le grand nombre de ceux qui suivent les camps, et qu’on voit toujours attachés à l’armée persane. Le camp fut établi entre Gavmishlù et Aberân , où tout ce qui n’était pas nécessaire à l’expédition reçut ordre de rester jusqu’à son retour. Il fut convenu que le serdar et l’exécuteur en chef, chacun accompagné de ses propres hommes , et deux pièces d'artillerie , formeraient celte expédition et partiraient vers la chute du jour.
Lorsque nous approchâmes du lieu de i’aciion , le serdar devint impatient
du relard ;et, comme tous les Persans qui méprisent l’ulilile de l’infanterie . il exprima le désir de pousser en avant avec sa cavalerie. Je n’en dirai pas aillant de l'impatience de mon chef. 11 continua ses fanfaronades jusqu’à la fin, il est vrai, et s’efforça de faire croire à chacun qu’il n’avait qu’à paraître pour que l'ennemi fût aussitôt saisi d’une terreur panique; mais enfin il céda aux désirs du serdar de faire avancer l’arrière-
garde , tandis que celui - ci marcherait sur llamamlû avec le principal corps de cavalerie. Moi naturellement, je restai derrière, pour agir sous les ordres de mon chef. Le serdar se proposait d’arriver à Hamamlù avant le point du jour, afin de s’emparer des partes; il s’écarta de la route pour aller passera
gué la rivière Pcmbaki. Nous continuamesnotre marche directement sur cette
place , et devions paraître au point du
jour pour faciliter la retraite du serdar, dans le cas qu'il fût battu.
La matinée venait de commencer , quand nous arrivâmes au bord delà rivière. L’exécuteur en chef était entouré d’un corps d'environ cinq cents hommes de cavalerie, et l’infanterie arrivait comme elle pouvait. Nous allions passer la rivière à gué , quand tout - à - coup nous fumes arrêtés par une voix partie de la rive opposée. Elle nous adressa deux ou trois mots dans une langue inconnue , et nous en expliqua le sens , par un coup de mousquet. Ceci suspendit notre marche, et appela La tien lion de notre chef qui s'approcha de moi plus pâle que la mort.
— }) Qu’y a-t-il donc, s’écria- t- il (l’une voix bien au-dessous de son timbre ordinaire ? qu’allons-nous faire ?
où allons - nous ? Ilajjî-Baba, est - ce vous qui avez lire ?»
— » Non , dis - je, en partageant sa crainte beaucoup plus, qu'il ne convenait; non, je n’ai pas tiré. Peut-être y a-t-il des ghols parmi les Moscovites,
aussi bien qu’à Aslilarek chez les Arméniens. »
Une minute après, on entendit des cris encore plus sauvages, et un second cou]) de mousquet fut tiré. Pendant ce
temps, le jour avait paru suffisamment pour nous laisser voir sur l’autre rive deux hommes que nous reconnûmes pour des soldats russes. Aussitôt que notre chef vit rétendue du danger, et l’ennemi devant nous , sa physionomie s’éclaircit, et il prit aussitôt l'air le plus résolu et ie plus vigoureux. « Parlez , saisissez-lcs , frappez, pillez, s’écria-t-il, presque sans reprendre haleine, à ceux qui l’entouraient ! partez et apportez moi les tètes de ces deux hommes là-
bas! »
Aussitôt, plusieurs cavaliers s'élancèrent dans la rivière, le sabre à la main , tandis que ies deux soldats se retiraient vers un petit môle élevé; et se plaçant dos ados , ils commencèrent un feu al-
avec une intrépidité qui nous surprit.
Ils tuèrent deux hommes, ce qui fit retourner les autres vers notre commandant; et personne ne parut se presser de suivre leur exemple. Vainement le chef jura, pria et ofFrit de l'argent pour la tête des Russes : aucun de ses soldais ne voulut avancer. Enfin, il s’écria avec
magnanimité: «J’irai moi même, faites passage ! Personne ne me suivra-t-il 7 »
Puis, s'arrêtant,, il s'adressa à moi, et me dit ; « Hajji ! mon âme, mon ami , ne voulez-vous pas aller couper la tête de ces hommes? Je vous donnerai tout
ce que vous pourrez me demander. »
Alors mettant la main autour de mon col , il dit : « Allez , allez ; je suis sûr
que vous pouvez leur trancher la tête. »
Nous parlementions ainsi, quand la balle d'un Russe frappa l’étrier de l’exé¬
cuteur en chef, ce qui l’effraya à un tel point , qu’il se mit aussitôt à proférer les jurcmens les plus horribles. Il rappela sçs troupes, et battant en retraite
au galop, il s’écria : « Malédiction sur leurs barbes ! Maudits soient leurs pères, leurs mères, leurs ancêtres et leur postérité ! Qui a jamais combattu de la sorte ! Nous tuer, nous tuer, comme si nous étionsautantde pourceaux ! Voyez quelle espèce d’animaux ils sont! Ils ne fuiraient pas, quelque chose qu’on leur .
fit. Ils sont pires que des brutes; les brutes ont des sentimens, eux n’en ont point. O allah , allali ! .comme les Persans se battraient, s'il ne s’agissait pas de mourir!»
Cependant, il avait déjà fait quelque ' chemin, et il s’arrêta. Notre chef s’attendant à trouver des Russes dos à dos, souscbaque buisson , ne savait plus quel parti prendre , quand l’arrivée du serdar
décida l'affaire pour nous. On Je vit bientôt lui-même battre en retraite en toute bâte devant l’ennemi. Il était évident que son entreprise avait échoué complètement, et il ne restait plus à l’armée que de retourner d’où elle venait.
Je n’essaierai pas de vous dépeindre le misérable état des troupes du scrdar; t.ous ses soldats avaient l’air barrasses et épuisés par la fatigue: ils paraissaient si peu disposés à se rallier, que chacun d’eux, comme par un consentement tacite, se dirigea directement sur ses foyers, sans regarder une seule fois en arrière ; mais autant leurs esprits étaient abattus, autant ceux de notre commandant s'étaient ranimés. Il parla tant de ses prouesses, de la blessure qu’il avait reçue, et de ses liauts faits en projets, qu’enfin saisissant une lance, il partit avec son cheval au grand galop; et rattrapant son cuisinier qui cheminait du mieux possible vers ses pots et ses poêles , il
s’élança sur lui, dans la chaleur de son courage, et le perça dans le dos à travers sa ceinture.
Ainsi finit une expédition , dont le serdar avait espéré une abondante moisson de gloire et de têtes de Moscovites; et l’exécuteur en chef une importance
el une rerommée brillante pour le reste (le sa vie. Néanmoins, malgré son entier avorlement, il eut encore assez d'adresse, pour trouver un sujet de se féliciter/
Environné d’un cercle de ses adhérons, dont je faisais partie, il était au milieu d’une décharge de fanfaronnades, quand on apporta un message de la part du serdar , qui priait qu’on lui envoyât de suite llajji. Je partis avec le messager, et les premiers mots que m'adressa le serdar, quand je parus devant lui, furent: « Où est Yûsuf? où est sa femme? »
Il me vint aussitôt dans l'esprit qu’ils avaient fui; et prenant un de mes airs le plus innocens, je niai avoir eu la moindre connaissance de leurs mouvemens.
Alors le serdar commença à rouler ses prunelles, et à tortiller sa bouche de diverses manières. La colère s’échappait de son sein en expressions les plus grossières el les plus violentes : il jura de se venger sur Yûsuf, sur sa race, sur son
village, et sur tous ceux qui seraient le moins (lu mon le liés avec 1 ai; et tout en m’exprimant qu’il doutait entièrement (le toutes mes protestations d'ignorance, il me donna i entendre que s’il découvrait que j’eusse facilité sa fui’e, il emploierait toutes minü uence pour balayer ni un vil indi udu de dessus !a terre.
J’appris ensuite qu'il avait envoyé un délacbemenUleseshommes à Gamishlû pour s emparer des parens de Yûsûf, et lesamener devant lui avectoutcequi leur appartenait, et pour piller leurs biens, e t briller et détruire ce qu’ils ne pou- Huent emporter. Mais le sage et pru lent
Yti-uif avait tout prévu; il avait prisses
sures avec tant d^ soin et de promptitude, qu il trompa c omplètement l’attente du tyran. Lui, sa femme, leurs deux failli les e t leurs amis, avaient concerné un projet d'émigration cil Russie ,
emportant avec eux leurs effets, et ne la ssant qne leurs terres labourées. Ce projet avait complètement réussi, coin-
me je l’ai su depuis. Ils avaient été reçus avec bonté, et par le gouvernement et • par leur propre secte. On leur avait donné des terres, et procuré tous les secours nécessaires pour réparer leurs pertes.
m\wv\muu\ivvv\v\\\iu\\i\vuuu\\H\\\mu\uv\\u\\