‹ Hajji BabaChapitre 6 sur 25 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Hajjî Baba va au camp du'roi, et prouve qu’il

sait mentir en grand.

La menace que j’avais reçue me fit retomber dans toutes mes craintes3 et

sachant combien tous nos grands hommes tiennent à l'autorité qu’ils exercent sur leurs valets, je 11e manquai pas de faire connaître de suite à l’exécuteur en chef, le langage dans lequel le serdar m’avait entretenu. Il devint furieux ; et je 11’avais qu’a souiller la flamme que

j’avais élevée entre eux, pour amener une querelle ; mais craignant plus le pouvoir qu’avait le serdar de me nuire,, que je n'avais confiance en 1 habileté de mon chef pour me défendre, je crus qu’il valait mieux pour toutes les parties, que je quittasse la scène, et je demandai la permission de retourner à Téhsan. Content de trouver l'occasion de prouver à l'exécuteur que personne que lui ne

contrôlerait ses serviteurs, il consentit de suite à ma proposition, et me donna dés instructions sur ce que je devrais dire au grand visir touchant la dernière expédition, et surtout le jour sous lequel il

tne laudrait présenter ses prouesses en particulier.

«Vous y étiez vous-même, Hajji, nie dil-il, et par conséquent vous pourrez décrire toute 1 actio.n aussi bien que moi. —Nous ne pouvons pas dire prcci*

sèment que nous ayons remporte une victoire, parce que, helas! nous n’avons

point ue iéies à montrer; mais on ne

nous a pas battus non plus. Le senior, comme un âne qu'il est, au lieu d’allendre l’artillerie, et de se servir de l'infanterie, attaque une ville garnie de murailles, avec sa cavalerie seulement ; et il est très-surpris que la garnison ferme ses perles et tire sur lui de ses remparts ;

conséquemment il ne peut rien faire, et se retire honteusement. Si je vous eusse conduit, cela se serait passé autrement; et malgré tout, je suis le seul homme qui en soit venu aux mains avec l’ennemi : j’ai été blessé cruellement, et sans la rivière qui nous séparait, il ne serait

pas resté un sein Russe pour aller porter la nouvelle clans son pays. Vous direz tout cela, cl beaucoup plus si vous voulez. Alors, il nie donna un paquet de lettres pour le grand visir, ei les d«/Ferons hommes en place, et un ariazeh (mémorial) pour le shah, et m ordonna de partir.

Je trouvai encore le shah campé à 5ullanieh, quoique l'automne fut main

tenant très-avancée et que la saison de retourner à Tchran approchât. Je me présentai au lever du grand visir avec plusieurs autres courtisans de différentes pai iies de l’empire , et remis mes dépêches. Quand il les eut examinées, il

m appela et me dit à haute voix:

w Soyez le bien venu! vous l’avez été aussi à Hamamlû ? Les infidèles n'ont pas

osé faire lace aux kizzil baschis, n’ ce pas ! Après tout, personne ne pourrait faire face aux ligures ni aux sibresdes cavaliers persans. Je vois que votre khan a etc blessé ; c’est en effet l’un des meil¬

leurs serviteurs du shah. Heureusement il n’est pas arrivé pire. Vousdcvezas oir eu de ia besogne chaude sur chaque bord de la ri\ iére ? »

Je répondis à tout cela et à beaucoup d'autres choses, oui, oui, et non, non,

aussi vile que la remarque l’exigeait ; et

je jouissais de me voir regarder comme un homme qui arrive de ia baladin. Le visir appela un de ses inirzas (secié-

taire) : « Approchez, dit-il, faites moi un fatteh nameh ( proclamation de ■victoire), que Ton enverra de suite dans les différentes provinces, particulièrement à Khorassan , pour imposer aux klians rebelles qui s'y trouvent ; et que le détail convienne à la dignité et au caractère de notre victorieux monarque.

Nous avons besoin d’une victoire maintenant; mais souvenez-vous que c’est une victoire bonne, substantielle et sanglante.

— « Quelles étaient les forces de 1’ ennemi, demanda le mirza en me regardant ?» — « Bisjar , bisyar ( nombreuses , nombreuses ) , » répondis-je en hésitant et embarrassé sur le nombre qu’il conviendrait de dire. — « Ecrivez cinquante mille hommes » , dit froidement le visir. — « Combien y a-t-il eu de tués ? >: dit le mirza en regardant

d’abord le visir , ensuite moi. — « Ecrivez de dix à quinze mille, » répondit le ministre : fuites attention que ces Ici-

( Si )

res ont un grand chemin à faire. Il est au-dessous de la dignité du shah de tuer moins de ces six mille ou même de ces dix mille hommes. Voudriez-vous qu'il fit moins que Rustam et qu’il fût au - dessous d ’Afvasiab ? IN on , 110s rois doivent

être des buveurs de sang , des pourfendeurs d’hommes , pour que leurs siqets et les nations voisines les respectent. Eh . bien! avez-vous écrit? » dit le grand visir.

— <( Oui , au service de votre hautesse , répondit le mirza. J’ai écrit, et il lut son papier, que les infidèles chiens de Moscovites, qu’allah dans sa miséricorde puisse empaler sur des pieux de feux éternels , avaient osé paraître armés, au nombre de cinquante mille hommes , flanqués et soutenus par cent bouches lançant du feu et du souffre, mais qu’aussilôt que les armées toutes

victorieuses du shah avaient paru, dix ou quinze mille avaient rendu leurs âmes, tandis que les prisonniers arri-

vaient en tel nombre que le prix des esclaves avait diminué de cent pour cent dans tous les marchés d’esclaves de 1 A sie.

— « Barik allait ! ( bien fait ) , dit le

crand visir. Vous avez bien écrit. Si les «

laits ne sont pas absolument exacts , le bonheur du shah fera que nous en profilerons de meme. La vérité est une excellente chose quand elle s’accorde avec nos desseins, mais autrement elle est foi t inconvenante. »

— « Oui, dit lemirza en levant les yeux de des us son genou sur lequel il s’appuyait pour écrire, et en citant un

passage bien connu de Saadi « : Le mensongefait dans de bonnes intentions, est

préférable à !a vérité qui peut exciter la discorde. >'

Alors , le visir demanda ses babouches , se leva de dessus son siège, monta sur le cheval qui l’attendait à la porte de sa tente, et se rendit à l’am ier.ee du shah pour i’iiislruire des dépêches qu'il venait de recevoir. Je le suivis et meme-

lai à la foule de ses serviteurs, jusqu’à ce qu’il me dît, en se retournant : « Je n’ai

plus besoin de vous ; allez prendre du repos. »

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