‹ Hajji BabaChapitre 7 sur 25 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Hajjîrcnd compte d’un événement horrible, qui le jette dans la douleur la plus profonde.

Peu de jours après , le camp fut levé , et le shah retourna à son quartier d’hiver à Téhran, avec la meme pompe et le même cérémonial qu'il en était parti.

J’avais repris mon poste de sous-lieutenant de l’exécuteur en chef, et j’étais extrêmement occupé à disposer mes hommes pour que le plus grand ordre fut observé pendant la marche, quand T. in. 3

je reçus l’avis d’envoyer lin messager à Té bran pour prévenir les bazigers ( danseuses et chanteuses ) de sc trouver prêtes à recevoir le shah à son arrivé* à Sulimanieh. C’est, comme je l’ai dit, un

palais situé sur le bord de la Caraj , à peu près à neuf parasanges de la capitale.

En recevant cet ordre, le souvenir de Zeênab, oubliée depuis si long-temps,, se présenta à mon esprit ; et tous les tendres sentimens que ma vie active , avait laissé dormir dans mon cœur, se réveillèrent tout-à-coup. Sept mois s’étaient écoulés depuis que nous nous étions vus pour la première fois; et quoique j’eusse vécu pendant tout ce temps avec des hommes d’un naturel

assez barbare pour détruire en moi

tous bons sentimens, il y avait cependant quelque chose de si terrible dans la position où je m’imaginais qu’elle devait être maintenant, et je me reprochais si amèrement d’en être la cause, que

mon coeur s'enflammait en moi, chaque fois que ce sujet venait occuper mon esprit. «Nous verrons bientôt, me disais-je, si mes craintes sont fondées. Dans quelques jours nous serons a Sulimanieli, et son sort sera décidé. »

Le jour de notre arrivée , je précédai la léle du cortège pour veiller à ce que tout fut prêt au palais. En approchant dus murs du harem, où les bazigers s’étaient déjà établies , j’entendis le son de leurs voix et de leurs instrumens.

Que n'aurais-je pas donné pour | arlerà Zeênab > ou même pour lavoir de loin!

Mais je savais qu’il n’aurait pas été prudent de faire de nombreuses questions sur son compte , parce que c'eût été éveiller des soupçons dangereux pour elle et pour moi, et qui nous auraient infailliblement entraînés tous deux dans

la même ^uiue. Et en effet, quand j’aurais voulu me donner beaucoup de peine à ce sujet, cela n’aurait servi de rien; car bientôt après, j’entendis tirer le

canon de salut, des chameaux de Zamburek, ce qui annonçait que le shah avait mis pied a terre.

Après avoir fumé une pipedans'son salon d'apparat, et renvoyé les courtisans qui l’entouraient, il entra dans le harem.

A son entrée, j’entendis les chants des

femmes, accompagnés des tambourins, des guittareset des tambours de basque , qui frappaient l’air, à mesure qu’elles défilaient devant lui. J’écoutai de toutes mes oreilles si j’entendais la voix de Zeênab; mais je fus trompé dans mes efforts, et je restai dans un état de vibration pénible entre la crainte et l’espoir, jusqu a ce qu'il sortîtun ordre pressé pour mon vieux maître Mirza- Ahmak , le médecin du roi, de se rendre de suite auprès du shah. Les combinaisons de l’esprit dans toutes les matières d’un profond intérêt, se forment aussi vite que la pensée , et agissent comme les prédictions de la prophétie. Quand j'appris qu’on en-?

voyait chercher le hakîm , un frisson glacial parcourut mes veines, et je me dis : Zeênab est perdue à jamais !

Mirza-Alunak arriva bientôt, et fut

bientôt congédié. En me voyant à la

porte du harem , il me prit à l’écart et me dit : « Hajjî, le shah est furieux. Vous vous rappelez cette esclave cûrddont je lui lis présent à la fête du No-Rùz. Elle n’a pas paru parmi les danseuses et se dit malade. Il l’aime, et s'est obstiné à la voir. Il m’a fait appeler pour lui expliquer sa conduite, comme si je pouvais contrôler les caprices de cette fille dudiable ; et il m’a dit que, s’il ne la trou- Tait pas pleine de santé et de beauté, quand il arriverait à Yark ( le palais ), ce qui sera dans le cours de l’heure fortunée qui va suivre, il m’arracherait la barbe par ses racines. Maudit soit le

malheureux moment qui l’a faite mon esclave ! et encore plus, l’heureà laquelle j’invitai le shah à venir dans ma maison! h S ur quoi il me quitta pour partir de

suite pour Téhran : quant à moi, je ma retirai dans ma tente pour réfléchir sur le sort horrible qui attendait cette malheureuse fille. Je tachai de tranquilliser mes esprits, par l’espoir que, peut-être, elle était réellement malade, et qu’il lui avait été impossible de paraître devant le roi : et je me consolai par l’idée que si mes craintes étaient fondées, le cœur du docteur pourrait être attendri, et qu’il pourrait la mettre à labri des regards du shah , en donnant quelf[ues raisons évasives pour qu’elle ne parût pas. Puis après tout, et pour surmonter ma sensibilité, je me répétai les vers d’un de nos poètes, qui, comme moi, avait perdu sa maîtresse :

« N’y a-t-il donc qu’une paire d'yeux

)> de cerf, une taille de cyprès, ou .une )> seule face de pleine lune dans le mon- » de, que je déplore tant la perle de ma » cruelle?

» Pourquoi me consumerais-je, pour- » quoi me déchirerais-jc à soupirer mes

» douleurs sous les fenêtres de ma sourde » enchanteresse ?

» Nous aimons où l’amour coûte moins » cher: car je suis avare de mes senti- » mens. »

C’est ainsi que je m’efforcais de prendre la chose légèrement, et de me montrer véritable musulman, par mon mépris pour la race féminine. Cependant, de quelque coté que je me tournasse, en quelque endroit que je m’arrêtasse, l'image de Zeênab,... un cadavre mutilé , était toujours devant mes yeux, et occupait mon imagination par tout, et à toute heure.

Enfin, l’heure fatale de l'arrivée du shah fut annoncée. 11 entra dans Téhran au milieu de toute la population qui était sortie pour le saluer. Mon plus pressant besoin était de voir le h aluni ,

comme par hasard, afin qu’aucun soupçon ne planât sur moi, au cas où la pauvre Zeênab serait déclarée coupable.

Le soir même de notre arrivée, mes sou-

( Go )

Iiails furent, hélas! accomplis d’une manière trop funeste. J’étais occupé à donner des ordres à un nazakchi, quand je visMirza-Ahmak sortir de l’appartement particulier du shah. Il avait l’air soucieux ; une de ses mains était passée dans sa ceinture, et l’autre dans son estomac ; son corps était plus courbé que de coutume, et ses yeux regardaient fixement la terre. Je me plaçai sur son passage, et lui donnai le salut de la paix , ce qui

lui fit lever les yeux.

Quand il m’eut reconnu, il s’arrêta en disant : « Vous êtes l’homme que je cherchais : venez ici. » Et il se relira à l’écart. « 11 circule une étrange histoire, dit-il; celte esclave cûrd a apporté toutes sortes de cendres sur ma tête. IVallait ! par le ciel, le shah est vraiment devenu fou :

il parle de faire un massacre général de tout ce qui est mâle, dedans et hors son harem, en commençant par ses visirs, et finissant par les eunuques. 11 jure, par sa propre tête, qu'il fera de moi le premier

( Gi )

exemple, si je ne découvre pas le coupable. »

— » Quel coupable, lui (lis-je? qu’estil donc arrivé? »

—- » Eh bien, Zeênab, répondit-il, est

enceinte. »

f — » Ah, je comprends 3 oui î celle

que vous aimiez tant? »

— » Moi, s’écria le hakîm , comme s’il eût craint d’être soupçonné ! moi! Astaferallah, le ciel m’en préserve! Ne dites pas cela, par pitié, Iiajjî; car si un tel soupçon venait à se répandre, le shah mettrait aussitôt sa menace à exécution.

Où avez-vous jamais entendu dire que j’aimasse Zeênab? ,>

— » On disait bien des choses sur votre compte dans ce temps-là , lui dis-je ;

et tout le monde s’étonnait qu’un homme aussi sage que vous, le Lockmann de son

temps, le Gallien delà Perse, se fût embarrassé d’une marchandise aussi fragile, et aussi dangereuse qu’une fille cûrd, véritable progéniture du diable, dont

les pas ne pouvaient être que d’un malheur notoire , et qui par elle - même suffisait pour porter malheur à tout un empire, encore plus à une famille seule comme la vôtre,

— /< Vous avez raison, Ilajjî, ditMirza- Alimak, en secouant la tôle et en frappant sa main gauche sur le creux de son estomac : ali ! merveilleux fou que j’étais! de m’être laissé prendre par ses jeux noirs ! En effet, ce n’étaient pas des yeux , c'étaient des charmes. Le diable lui-même en sortait ; ce n’était pas elle qui vous regardait, c’était lui ; et s’il n’est pas en elle, maintenant, que je sois appelé Gorumsak le reste de mes jours.

Mais, après tout , comment faire ?

— « Que puis-je vous dire ? Qu’en va faire le shah ? »

— « Qu elleailleà Yehanum, répondit le docteur ; qu’elle aille à la demeure de son père; et bon voyage ! Je ne pense qu’à ma propre peau. >'

Alors, il me regarda tendrement et

nie dit: « Ah, Hajjî ! vous savez combien je vous ai toujours aimé. Je vous ai pris dans ma maison , quand vous étiez sans asile; je vous ai donné une bonne place; et c’est par mon moyen que vous êtes avancé dans votre profession. Si vous convenez qu’il existe ou qu’il doive exister dans le monde rien qui ressemble à la reconnaissance , vous avez maintenant une bonne occasion de le prouver.»

Puis, il s’arrêta un peu , et jouant avec l’extrémité de ma barbe, il continua :

« Avez-vous deviné ce que je voulais dire ? »

— « Non, répondis-je, vos paroles n’ont pas encore atteint mon entendement. »

— « Eli bien , donc, en deux mots , avouez que vous êtes le coupable. Cela me vaudra beaucoup de considération > mais aucune pour vous. Vous êtes jeune,

et vous pouvez souffrir qu’on dise de vous une chose semblable. »

— « Vraiment ! m’écriai-je, qu’est-ce que la perte de la considération , quand

la mort doit s'en suivre ? Êtes-vous fou, ô hakîm , ou croyez-vous que je le sois? Pourquoi mourrais-je? Pourquoi désireriez-vous avoir mon sang sur votre tête ? Tout ce que je puis dire , si on me questionne Sur ce sujet, c'est que je ne vous crois pas coupable , parce que vous aviez trop peur de la klianum , votre femme; mais je ne dirai jamais que ce soit moi. i)

Au milieu de cette conversation , l'un des eunuques du shah s’approcha de moi et me dit que son chef avait reçu ordre de veiller à ce que le

sous-lieutenant de l’exécuteur en chef ; avec cinq hommes> se tinssent au pied de la grande tour à l’entrée du harem , à l’heure de minuit; et qu’ils eussent à apporter avec eux un taboot ( bière-à-

bras), pour porter un cadavre au lieu

des sépultures.

Tout ce que je pus dire en réponse , fut : « Beclieshm ( par mes yeux ) » ; et heureusement pour moi, il me quitta de

suite. Mirza-Ahmak m’avait aussi laissé, et il faisait obscur, sans quoi la crainte et l’angoisse qui m’accablèrent, en recevant cet ordre, m’eussent trahi. Une sueur froide couvrit tout mon corps , et jeme serais peut-être évanoui, si la crainte d’être découvert en cet état, au milieu même du palais, ne m’eût pas soutenu.

« Eh quoi! me disais-je à moi-même, n'est-ce pas assez que j'aie été la cause de sa mort, faut-il donc que je devienne encore son bourreau ? Creuscrai-je la fosse de mon pauvre enfant ? Serai-je donc le mortel infortuné qui devra étendre ses membres glacés dans la tombe?

et rendrai-je le sang de ma propre vie à la terre, sa mère ? Pourquoi donc suis-je appelé à ces excès de torture? ô cruelle destinée! Ne puis-je fuir celte horrible scène ? Ne devrais-je pas plutôt enfoncer

un poignard dans mon cœur ? Mais non, il est évident que ma destinée le veut ainsi ; le sort en est jeté ! irrévocable ! c’est en vain que j’hésite. Je dois

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