BIOGRAPHIE DE HALL
ierre-Adolphe Hall est né à Stockholm en 1 736. Son père, médecin du roi de Suède, anobli en 1743, le destinait à la profession que lui-même exerçait avec distinction, et lui fit faire de solides études à l’université de Gœttingue. Le futur miniaturiste reçut des leçons de botanique du célèbre Linnée, suivit assidûment des cours de chimie et d’anatomie , sans toutefois négliger le grec et le latin, langues qu’il aimait et possédait bien. Il dit dans une lettre datée de 1793 et adressée à sa fille Adolphine , qu’il ne commença à dessiner qu'à l’âge de dix-neuf ans. Ce nouveau genre d’occupation ayant éveillé en lui un goût prononcé poulies beaux-arts, il sollicita de sonpèrola permission de voyager, afin d’aller visiter les lieux célèbres par leurs monuments antiques, ainsi que les principales galeries de l’Europe. M. Hall ne mitd’abord point d’obstacle à un projet qui devait compléter l’éducation de son fils ; mais, lorsqu’il vit que celui-ci ne parlait pas de rentrer en Suède, il résolut de l’y contraindre en cessant tout envoi d’argent et en le menaçant même de sa malédiction s’il continuait à résider dans un pays étranger. Ici les renseignements me manquent, et j’ignore si le jeune Hall put apaiser le courroux de son père. Quoi qu’il en soit, il ne retourna pas
en Suède, où il avait laissé un frère médecin et une sœur, nommée Eva, mariée au baron d’Engelcrantz, juge provincial. Le manuscrit d’une traduction des fables d’Ésope faite par Hall nous apprend, dans une note, que ce fut en 1760 qu’il se fixa définitivement en France, décidé à abandonner la médecine pour la peinture et à vivre des productions de son pinceau. On ne lui connaît pas de maître, mais, lié intimement avec J. Vernet, Hubert Robert, Greuze, Rosselin, Mme Lebrun , il dut recevoir de ces artistes habiles, sinon des leçons, du moins d’excellents conseils dont il sut profiter. Quant aux miniaturistes ses contemporains, avec lesquels, suivant des traditions de famille, il était en perpétuelle dissidence, il fuyait soigneusement leur société, et jamais il n’en prit aucun comme guide dans ses premiers essais.
Hall avait trop sérieusement étudié les sciences dans sa première jeunesse pour les abandonner. Il leur consacra pendant toute sa vie un temps presque égal à celui qu’il donnait à la peinture et à la musique, dont il faisait le soir ses plus chères délices. Ses connaissances en chimie et en physique lui permirent de perfectionner les couleurs de la peinture en émail, qu’il pratiqua avec plus d’amour encore que la miniature, et d’améliorer, à la manufacture de Sèvres, la construction du fourneau dont il se servait et qui porta longtemps son nom.
Tant d’essais et de travaux devaient obtenir leur récompense. L’Académie depeinturele reçut comme agréé le 29 juillet 1769, et le roi le nomma peintre de son cabinet. Ce fut pendant un de ses séjours à Versailles, lorsqu'il était appelé à la cour pour peindre les membres de la famille royale, qu’il connut M. Gobin , négociant enrichi dans le commerce avec les Indes, et dont pourtant le salon n’était ouvert qu’à tout ce qui n’était pas marchand ou bourgeois. Mme Gobin s’éprit du rare mérite de Hall, déterminé à ne plus quitter la France, et résolut de lui faire épouser sa fille Adélaïde. M. Gobin, qui avait d’autres idées sur l’établissement de sa tille, et qui craignait, non sans quelque raison, de la marier à un étranger, à
un luthérien (i), il un artiste enfin dont il connaissait peu les antécédents, refusait de donner son consentement. D’autres membres de la famille, des sœurs religieuses surtout, poussèrent la malveillance plus loin et tentèrent même de mettre judiciairement obstacle à une pareille alliance. Mais Mmc Gobin, qui possédait, à ce qu’il semble, un grand empire sur son mari, finit par surmonter tous les obstacles, et les deux jeunes gens furent unis enfin à l’église de Saint-Louis de Versailles, chapelle de la Vierge, le 23 avril 1771. On dîna dans les bosquets du parc de Marly, et l’on revint souper à Paris, où habitait M. Hall, dans un joli appartement de la rue Neuve-des-Bons- Enfants qui donnait alors sur le Palais-Royal, Ce souper, auquel prirent part seulement les nouveaux époux et Mme Gobin, fut assez triste. La cour de Suède portait le deuil du roi Adolphe Frédéric, et la jeune femme, après la cérémonie, avait dù revêtir un déshabillé en soie blanche rayée de noir. Ce sombre costume lui serra le cœur : elle en conçut de fâcheux pressentiments qui s’accrurent encore lorsqu’elle remarqua que, pour ce premier repas au domicile conjugal , son mari avait beaucoup plus consulté les goûts de sa mère que les siens propres. Ses pressentiments ne la trompèrent pas entièrement. Rien n’était plus opposé que les idées et les habitudes des deux époux. Mme Hall aimait le luxe, les visites, la toilette, les spectacles, le monde. M. Hall, au contraire, ne pouvait se ployer aux exigences de celui-ci, mettait son indépendance audessus de toutes considérations, et ne se plaisait qu’au milieu d’un petit cercle d’amis intimes. Artiste dans la meilleure acception du mot, jamais il ne put se décider à prendre le pinceau quand il ne se sentait pas en verve ou quand le modèle lui déplaisait. Jouissant d’une réputation méritée, travaillant vite parce qu’il savait beaucoup, il lui eût été facile d’acquérir une fortune considérable, s’il avait voulu exploiter sa vogue.
(1) On verra, dans la pièce concernant le mariage de Hall, que des témoins avaient certifié sa catholicité.
Les grandes dames faisaient littéralement queue chez lui et n’obtenaient pas aisément que le peintre voulût bien reproduire leurs traits. Trop souvent la chasse et la musique, qu’il chérissait également, lui faisaient oublier ses engagements. Bon musicien, il ne pouvait refuser de faire sa partie de flûte dans un duo, dans un quatuor, et, habile tireur, lorsque la saison des perdreaux venait, il disparaissait quelquefois de la maison pendant huit jours de suite.
Découragés, ennuyés d’attendre et de manquer des séances, les amateurs de portraits allaient s’adresser à des artistes qui avaient du moins le mérite de l’exactitude. Mme Hall tempêtait quand son mari rentrait, et celui-ci, le meilleur homme du monde au fond, mais ennemi de tout ce qui troublait son repos , repartait immédiatement afin d’éviter les querelles de ménage. Les salons brillants si recherchés de M:ne Hall étaient
son antipathie; il s’échappait furtivement de la maison pour aller se promener seul, en négligé, dans le bois de Romainville, ou se coucher sur l’herbe des prés Saint-Gervais. Il adorait ses enfants, rendait justice au dévouement de sa femme pour eux, revenait, après chaque escapade, avec un air contrit, en promettant d’être plus économe de son temps ; mais l’herbe est un lit si doux, le bois une si charmante promenade en compagnie d’un chien intelligent, une sonate enfin une si divine invention, qu’il faudrait une vertu bien stoïque pour résister à tant d’attraits. Hall, à ce qu'il paraît, ne résistait guère et, malgré ses belles promesses, se réformait peu. Au fond cette divergence d’opinion entre mari et femme n’avait rien de grave et ne portait que sur le choix des relations; car si Hall n’aimait pas à se ployer aux exigences d’un monde futile, il recevait habituellement des gens remarquables par un vrai mérite. et fut préoccupé jusqu’à son dernier moment, ainsi que le prouve sa correspondance, du bien-être de sa famille. D'un autre côté, si Mme Hall avait des goûts moins sérieux, elle était excellente mère. Grande admiratrice de Rousseau, elle n’avait garde de désobéir aux conseils qu’il donne aux femmes
d’allaiter leurs propres entants. Hall, qui avait étudié la médecine, approuvait fort cette manière d’agir, si peu conforme aux usages de l'époque, et cela d’autant plus que pendant tout le temps où sa femme se constituait nourrice, elle restait consciencieusement au logis plus que d’habitude.
Hall voyait à Paris beaucoup d’étrangers de distinction, des personnages de la cour protégeant les arts, et des peintres de talent. Parmi ses amis, on peut citer Oudry, grand-oncle de sa femme, qui mourut en 1763 et laissa une très-grande fortune à sa veuve. Mmc Hall trouva celle-ci, le jour où elle lui fit sa visite de noce, entourée de chats, qu’elle aimait passionnément, et occupée avec un abbé à leur distribuer des sucreries. Elle légua à ses chats des pensions alimentaires qui s’éteignaient à la mort de chacun d’eux. — Hubert Robert, le peintre de ruines, était un des familiers de la maison. D’une gaieté inaltérable, communicative, il mettait tout le monde en train et amenait le plaisir avec lui. Sa femme, personne de très-bonne compagnie, avait le caractère un peu raide et contrastait singulièrement, par ses manières compassées, avec le sans façon de son mari. — Le comte de Sedernielm, attaché à l’ambassade de Suède, faisait partie du cercle intime; il en fut ainsi plus tard de M. de Staël, qui devint l'ami dévoué de notre miniaturiste, et de Mme Lebrun, la célèbre académicienne, alors dans tout l’éclat de sa beauté et de son talent. — Mme Hall était liée particulièrement avec une charmante femme, Mme Chalgrin , fille du célèbre Joseph Vernet, qui avait épousé un architecte en réputation, chargé de construire le théâtre de l’Odéon et les barrières de Paris. Elle périt en 93 sur l’échafaud, accusée par le tribunal révolutionnaire d’avoir, encompagniede Mme Filleul, autrefois attachée à la reine, brûlé de la bougie aux armes royales dans le château de la Muette, ex-résidence royale (1). — La famille Hall
'ij Voici comment ce fait est raconté par Lebrun :
« M"e Bocquet avait un talent remarquable pour la peinture, mais elle
visitait souvent M. Aubert, joaillier de la couronne, qui avait un logement dans les galeries du Louvre et habitait l’été une terre considérable appelée Nogent-les-Vierges. Mme Hall et ses enfants y passaient une partie de la belle saison, mais son mari , retenu à Paris par ses affaires, n’y venait qu’un jour par semaine. Ce fut à cette époque que Hall fit le portrait d’une demoiselle de Ruffigny, fille d’un chevalier de Saint- Louis. Son air de candeur et d'innocence lui donna l’idée de la représenter en costume de Vestale avec un long voile et une couronne de roses blanches sur la tête. La malheureuse jeune fille fut vendue par son indigne père et une tante chanoinesse à M. Latour Randon, fermier général, qui vint lui-même prier Hall d’effacer un costume que Mllcde Ruffigny ne pouvait voir sans fondre en larmes. L'opulent financier périt dans la Révolution : celle qu’il avait déshonorée se retira dans la terre achetée pour elle après la mort de M Aubert, et y vécut dans une profonde solitude.
En 1784, Hall quitta son logement du Palais-Royal pour . venir en habiter un au deuxième étage d’une maison située place des Victoires, au coin de la rue du Petit-Reposoir. C’est là que le roi de Suède Gustave 111 se rendit incognito pour voir passer la procession de la Fête-Dieu célébrée à l'église des Petits- Pères, la plus belle de toutes les processions de Paris, parce quelle se faisait sous les auspices et grâce aux largesses du pieux duc de Penthièvre, dont cette église était la paroisse.
l’abandonna presque entièrement après avoir épousé M. Filleul, époque à laquelle la reine la nomma concierge du château de la Muette.
« Elle n’avait pas quitté le château de la Muette quand arriva ce temps si justement nommé le temps de la terreur. Mme Chalgrin , fille de J. Vernet et l’amie intime de M Filleul , vint célébrer dans ce château le mariage de.sa fille, sans aucun éclat, comme vous imaginez bien. Cependant, dès le lendemain , les révolutionnaires 11’en vinrent pas moins arrêter Mais Filleul et Mm<t Chalgrin, qui, disait-on, avaient bridé les bougies de la nation, et toutes deux turent guillotinées peu de jours après. » — ( Souvenirs de L.-E. Vigée-Lebrun. Paris, Fournier, 1 835 , t. I, p. 28.
Pendant celte visite, le roi tut très-affable : il se rappelait la belle Éva, sœur de notre artiste, qu’il avait beaucoup admirée dans sa jeunesse, lorsque le médecin du roi habitait la résidence du souverain. Il fit promettre à Hall de le rejoindre en Suède si jamais on cessait d’apprécier en France son beau talent. Il prit le petit Adolphe, le plus jeune des enfants du peintre, sur ses genoux, pour qu’il pùt mieux voir la procession. Celui-ci, d'un naturel très-vif et très-curieux, se pencha tout à coup en dehors de la balustrade de la fenêtre, et sa mère ne put retenir un geste d’effroi : «Calmez-vous, madame, dit le roi, et ne craignez rien pour votre fils, car, ajouta t-il avec une expression pleine de bienveillance, je me charge de lui. » Nous verrons plus loin quel terrible concours de circonstances tragiques empêchèrent Hall de profiter de promesses si amicalement faites.
Mme Gobin avait marié sa seconde fille au comte de la Serre, gentilhomme périgourdin sans fortune, qui, par suite de ce mariage, avait obtenu la place de gouverneur à Cayenne. En se rendant à son poste, il confia sa femme à son père, logé rue des Barrés-Saint-Paul, en face du couvent de l’Ave-Maria, transformé depuis en caserne. Mme Gobin était morte de joie peut-être d’avoir une fille comtesse, de quitter le commerce et de venir établir à Paris un bureau d’esprit. M. Gobin mourut en 1787, au moment des troubles du parlement, très-regretté de ses deux filles. Il avait éprouvé plusieurs banqueroutes et sa fortune était fort diminuée. Malgré ces revers, il ne réforma pas ses habitudes de générosité. Ses filles et ses gendres firent de fréquents appels à sa bourse. Le comte de la Serre avait-des habitudes de luxe; Hall, avec des goûts plus simples, ne savait pas compter: tous les artistes étrangers, peintres ou musiciens, qui venaient chercher fortune à Paris, étaient sûrs de trouver en lui un protecteur qui les aidait avec une bonté inépuisable de son talent et de son argent. Les événements qui suivirent de près la mort de M. Gobin achevèrent d’anéantir sa fortune. Trois maisons situées dons les résidences royales perdirent
toute leur valeur à la Révolution. Une autre maison, au Palais- Royal (occupée actuellement par l'horloger Lepaute), vendue 100,000 fr., fut payée en assignats. Enfin, des valeurs hypothécaires tombées à rien diminuèrent si bien l’héritage paternel que les deux sœurs résolurent de ne procéder au partage qu’après règlement et réalisation. Le règlement fut bientôt fait : M. et Mmc de la Serre émigrèrent; le peu qui restait fut mis sous le séquestre, et si Mme Hall avait réclamé, elle eût été gûillotinée en vertu de la loi du 17 septembre 1793, qui déclarait suspects les parents d’émigrés.
Hall était l’ami des sages réformes et comme protestant redoutait l’intolérance religieuse; aussi 89 lui parut-il une ère de progrès, qu’il salua avec enthousiasme. Cette époque fut celle des illusions; tous les esprits généreux applaudissaient aux idées de liberté et d’affranchissement. Hall se montra un des plus zélés à prendre l’uniforme de la garde nationale, uniforme très-mal vu de sa femme, qui, élevée dans les habitudes de Versailles, le comparait à celui du guet, et refusait de se mettre à table avec son mari, s’il persistait à garder cet habit de soldat.
Pendant les premières années de la Révolution, avant la Terreur, Mme Hall, tout en restreignant considérablement le cercle de ses connaissances, n’en réunissait pas moins chaque soir chez elle un petit nombre d’amis intimes. Les filles du célèbre Grétry, l’envoyé de Saxe M. de Rivière, une de ses filles qui avait épousé l’unique frère de Mme Lebrun, formaient le fond de cette société charmante. On faisait de la musique, on dessinait à la lampe. Hall jouait de la flûte, accompagné sur le piano par sa seconde fille, et surveillait les progrès de cette petite académie. On soupait à neuf heures, et l’on se séparait à dix pour recommencer le lendemain.
M»es Hall étaient remarquablement belles et se ressemblaient fort peu. Adèle, l’aînée, avait des cheveux bruns, des traits réguliers, une expression sérieuse, une tournure pleine de noblesse. Lucie, au contraire, blonde, au teint éclatant de
fraîcheur, aux bras et aux mains d’une forme irréprochable, charmait tout le monde par sa grâce et son enjouement. Ces deux types de jeunes filles si différents séduisirent Mmç Lebrun, qui voulut reproduire leurs traits dans le tableau de la Paix ramenant l’Abondance, tableau qu’elle envoya à l’Académie le 3r mai ij83 comme morceau de réception, et qui figure maintenant dans les galeries du Louvre, n° 81, école française. Lucie était bonne musicienne et Adèle étudiait assidûment la peinture. Douée des plus heureuses dispositions, celle-ci aurait eu un véritable talent si son père avait pu continuer à diriger ses études. Elle travaillait habituellement dans un cabinet attenant au sien. Un jour, M. de Suleau, sénéchal de la Guadeloupe, faisant faire, avant de partir, son portrait par Hall, entrevit cette jeune fille, fut frappé de sa modestie, de sa beauté, et conçut immédiatement l'idée de l'épouser à son retour, car des affaires importantes l’appelaient à son poste.
Cependant l'horizon politique s’assombrissait de plus en plus; les étrangers quittaient la France, les nobles émigraient, et Hall, qui autrefois gagnait de 20 à 25, 000 livres par an, voyait ses ressources diminuer chaque jour. Sur ces entrefaites, M. de Staël l’engagea à partir pour Aix-la-Chapelle, où il rencontrerait le roi de Suède, qui y était venu chercher la guérison d’une blessure reçue en se battant contre les Russes. L’ambassadeur renouvela à notre peintre l’assurance de l’intérêt que lui portait Gustave III, et lui rappela que celui-ci, pendant son séjour à Paris, l’avait sollicité de revenir en Suède, où il comptait le mettre à la tête de ses musées. Hall partit à la fin de mai 1791, se promettant, si le roi lui témoignait toujours la même bienveillance et persistait dans l’intention de lui confier des fonctions importantes, de revenir chercher sa femme et ses enfants. Sa famille ne consentit à ce voyage qu’à la condition qu’il prendrait avec lui un médecin sans malades, un certain cousin nommé Latour, bon homme au fond, mais fort brouillon, et qui avait extrêmement compliqué les affaires de la succession de M. Gobin. Ce cousin, loin d’être pour Hall une société
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agréable, lui occasionna beaucoup d'ennuis. Son nom revient souvent dans les lettres du miniaturiste, qui ne cesse de le tourner en ridicule.
Après une absence de cinq ans, M. de Suleau, de retour à Paris, et persévérant dans la résolution qu’il avait prise avant son départ (juin 1792), demanda la main de Mlle Adèle Hall, qui lui lut accordée. Hall avait eu la douleur de ne pouvoir assister à l’union de sa fille; une plus grande affliction lui était réservée : M. de Suleau, une des premières victimes de la Révolution, fut massacré à la porte des Feuillants six semaines après son mariage. Le beau-frère de Mme Hall, le comte de la Serre, périt également de mort violente; dévoué à la cause des Bourbons, il fut tué à l’âge de soixante et onze ans, après avoir reçu dix-sept blessures à la dernière affaire qui eut lieu à l’armée des princes en 1799. Sa veuve vécut en Russie, pendant vingt-huit ans, d’une pension qu’elle dut à la largesse de l’Impératrice.
Hall erra quelque temps en Belgique et sur les bords du Rhin, travaillant avec ardeur afin de venir en aide aux siens; retenu à Liège par une maladie, il y apprit l’assassinat du roi de Suède. Cette catastrophe anéantit toutes ses espérances et le jeta dans un profond découragement. Malade, éloigné de sa famille, qu’il chérissait, il perdait subitement à l’étranger l’appui sur lequel il comptait le plus, et il lui était interdit de revenir en France, ayant été mis, par le seul fait de son absence, sur la liste des émigrés. Mme Hall, de son côté, 11’était pas sans inquiétude sur son propre sort. Ne se croyant pas en sûreté à Paris, elle loua l’appartement qu’elle occupait et partit avec ses trois filles, son fils et son petit-fils, pour Saint-Cloud. Sa position comme sœur et femme d’émigré, celle de sa fille, veuve d’une victime du 10 août, connue par son dévouement à la reine, tout, jusqu’à l’extrême beauté de ces trois jeunes personnes, attirait l’attention. M. Taschereau, secrétaire de Collot-d’Herbois, demeurait dans la même maison que les membres de la famille Hall, et sa lemme, qui les avait pris en
affection, ne cessait de leur donner des conseils qu’elle croyait salutaires. Tantôt il s'agissait de mettre un ruban tricolore en travers de la porte; une autre fois, elle engageait Lucie Hall ù ne point négliger son piano, souvent oublié dans ces tristes temps, et à jouer des airs patriotiques. Elle voulait aussi que Adèle Hall fît le portrait du Citoyen; c’était ainsi que l’on nommait Robespierre (i).
Ce fut à Saint-Cloud, au mois de mai 1793, que la famille éplorée apprit la mort de son unique appui. Hall avait succombé le i5 mai à une attaque d’apoplexie. On savait qu'il avait fait une maladie grave, et au moment où on le croyait
(1) Mme Hall, qui, pendant les années de prospérité, eut les travers d’une petite-maîtresse, donna des preuves d’un grand courage et d’un noble cœur aux moments les plus difficiles de la Révolution, et ne craignit pas comme Grétry, modèle de pusillanimité, d’égoïsme et de vanité, de s’exposer aux plus grands dangers pour venir en aide aux personnes qui lui étaient chères. On lit dans l 'Etude biographique sur Mn i« de Bawr (AfW* de Champ grand ), par Mme Elise Gagne :
« Forcée de quitter le Palais- Royal par suite de l’incarcération de son père, dont tous les biens avaient été confisqués , Mlle de Champgrand se trouva précipitée des sommets de l’opulence dans un dénûment absolu. Presque tous les amis de sa jeunesse étaient partis pour la tombe, la prison ou l’exil; deux seulement lui restaient : son ancien maître de musique, Grétry, et Mme Hall, la mère de ses compagnes d’enfance. Le premier, effrayé de la loi sanguinaire qui défendait d’ouvrir sa maison aux suspects, sous peine de mort, n’osa pas, quoique son cœur le lui conseillât sans doute, donner asile à la pauvre délaissée. Moins craintive et surtout plus compatissante, Mme Hall partagea généreusement avec elle le pain qu’elle ne se procurait pas toujours en abondance pour nourrir sa nombreuse famille, privée de son protecteur naturel par le départ de M. Hall pour Spa.
«A cette époque funeste où il fallait aller tous les jours, dès le matin, et marchant à la file des uns des autres, chercher à la section de son quartier le pain strictement nécessaire au besoin de chaque individu, certes il y avait dans l’hospitalité de Mme Hall un héroïsme qu’on ne saurait trop admirer. Les années, en s’accumulant, n’avaient pu détruire le souvenir de ce bienfait dans la mémoire de Mme de Bawr. » [Mmt de Bawr, étude biographique sur sa vie et ses ouvrages, par Mme Élise Gagne (Élise Moreau). Paris, 1861, Didier, brochure in-18 de 06 pages.)
convalescent, il n’existait plus. Il était mort à Liège dans les bras de M. de Housse, médecin, qui l’avait soigné avec la plus grande sollicitude, et dont il avait été pendant quelque temps le pensionnaire. Aucun des siens, dont il était adore, n'eut la triste consolation de lui fermer les yeux. Robert peignit pour Lucie Hall un tableau où il représenta l’humble pierre qui couvre les restes du peintre célèbre. Il n’avait que cinquantesept ans (i), et, comme il le dit dans sa correspondance, l’âge n’avait en rien affaibli son talent et sa passion pour un art qu’il avait su, à force de travaux et de réflexions, porter à un haut degré de perfection.
Le baron de Staël acheta le cabinet de Hall, qui possédait des tableaux et des dessins de maîtres précieux. Cette collection avait été son luxe dans des temps plus heureux, et naturellement toutes ses miniatures en firent partie. Elles furent dispersées à la mort de M. de Staël (2) : plusieurs passèrent dans le cabinet de M. Denon, ami de Hall et grand admirateur de son talent, ainsi que dans celui deM. Saint, qui ne peignait jamais sans en avoir une sous les yeux, afin de s’éloigner le moins possible de ce type d'élégance, de vérité et d’exécution large qui donne aux ouvrages de Hall une grandeur que les autres miniaturistes n’ont point atteinte.
(1) Les registres de l’Académie de peinture lui donnent cinquante-cinq ans. Voir aux Tièces justificatives la note qui suit l’acte de mariage de Hall.
(2) M. de Staèl, qui devait de l'argent à M. le comte de Verninac, beau-frère d’Eugène Delacroix, lui avait donné en payement plusieurs miniatures de Hall. Elles furent venduesà des prix fort modiques à la mort de ce dernier. Delacroix, qui les avait vues dans sa jeunesse, m’en parlait avec admiration il y a plus de trente ans, c’est-à-dire bien avant que ces petits chefs-d'œuvre fussent recherchés comme ils le sont maintenant.