SUR LA MINIATURE ET SUR LE TALENT DE HALL. ISAI3EY. — AQUARELLE
g* vant de terminer cette biographie de Hall, qui se complète par les documents et les extraits de sa correspondance insérés plus loin, je pense qu’il ne sera ÿ pas inutile de jeter un coup d’œil sur ses travaux et d’entrer dans quelques détails techniques sur son exécution. L’examen minutieux d’un grand nombre de ses peintures les plus belles et les plus authentiques, les copies que j’en ai faites avec tous les soins possibles afin de me mieux pénétrer de sa manière, des circonstances favorables enfin , m’ont révélé certaines pratiques que les artistes surtout ne seront {. as fâchés de trouver consignées ici.
Quand on se reporte aux lettres de Hall, à la liste de ses ouvrages exposés aux salons de iy6()à. 1791, lorsqu’on parcourt les comptes rendus et les critiques de ces salons, on voit qu’il aborda tous les genres de peinture. Il ht des portraits à l’huile (1), au pastel, en miniature, en émail, des éludes de
(1) Vente Collet, lundi 14 mai 1787, n° 81 1 :
Hall. La tête d’un
paysages et de fleurs. Les portraits de grandeur naturelle au pastel et surtout ceux à l'huile ne furent, sans nul doute, que des essais fort peu nombreux, et, dès lors, il n‘y a pas lieu de s’étonner si l’on n’en trouve aucune trace. Il n’en est pas de même de ses émaux ; il en fit une très-grande quatité ; ils furent très-appréciés ; lui-même les regardait comme supérieurs à ses miniatures, et, chose étrange, non-seulement la famille n’en possède aucun, mais, après vingt ans de recherches les plus assidues, je n’ai pu parvenir à en rencontrer un seul véritablement incontestable. Hall n’inscrivait pas son nom sur toutes ses œuvres (i), à beaucoup près; néanmoins, un œil un peu exercé ne se méprendra pas sur son style très-caractérisé, sur sa touche si ferme, si large, la meilleure de- toutes les signatures. Mes enquêtes auprès des amateurs, mes explorations chez les marchands et dans les ventes sont restées sans résultat. Cependant un émail a une texture bien autrement solide qu’une miniature. La poussière, l’humidité, la simple exposition à la lumière, suffisent pour détériorer ou anéantir celle-ci et n’ont aucune prise sur l’autre. Je désire vivement que mon insuccès pique l’amour-propre des curieux, les pousse à de nouvelles perquisitions, et amène d’heureuses découvertes qui nous permettent enfin d’apprécier une face nouvelle, pour nous, du talent de Hall.
Puisque Hall n’est connu jusqu’à présent que comme miniaturiste, c’est le miniaturiste et son art que je vais entreprendre d’étudier.
L’histoire de la miniature, au point de vue technique, peut se diviser en trois périodes bien distinctes. La première, qui remonte au moyen âge, à l’époque où l’on enluminait les ma-
vieillard à barbe blanche, vue de trois quarts, coiffée d’un chapeau rond. H., 12 p.; 1., 8 p.; toile. — La Muette qui parle, au salon de 1781. Amsterdam, 1781. Différents peintres comme M. Hall... ont aussi réussi dans le portrait en grand et en petit...»
(1) Les miniaturistes ne commencèrent à signer leurs ouvrages que vers la fin du règne de Louis XV.
nuscrits, s’étend, sans subir de modifications radicales ou même importantes, jusque vers le milieu du XVIIIe siècle. Pendant près de cinq cents ans les miniatures furent exécutées sur le vélin, avec des couleurs à la gouache, c’est-à-dire opaques, ayant le blanc pour base dans les clairs et ne laissant pas transparaître le subjectile dans les ombres. Au fond, la miniature n 'était qu’une tempera de petites dimensions. Les plus grands artistes d’Italie, d’Allemagne, de France, produisirent des chefs-d’œuvre dans ce genre, d’une pratique très-difficile et que les peintres de nos jours auraient de la peine à égaler. On comftienca à employer.accidentellement l’ivoire au lieu du vélin sous la régence, parce que la matière semblait plus précieuse, et non pour l’utiliser par transparence, ainsi qu’on l’a fait depuis, car on continuait partout à empâter les chairs et les draperies. Ce ne fut qu’une trentaine d’années plus tard que les miniaturistes s’aperçurent de tout le parti qu’on pouvait tirer de l’ivoire en lavant légèrement les teintes de chairs et en faisant intervenir comme auxiliaires la couleur si douce et la texture si fine de cette substance. On réserva la gouache, l’empâtement surtout , pour les fonds et les draperies. Les chairs, débarrassées des quantités de blanc dont on les surchargeait, perdirent cet aspect blafard et poudreux que la plus habile exécution ne pouvait complètement atténuer. Cet art gracieux parvint à son apogée sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI. Faut-il l’avouer? il trouva un puissant auxiliaire dans l’usage de prendre du tabac, si répandu alors qu’il était de mode de mettre dans une corbeille de mariage au moins deux tabatières plus ou moins riches et considérées comme bijoux. Cette quantité innombrable de boites , on les appelait ainsi, avait presque toujours pour principal ornement une miniature, un portrait. On en mettait également dans des portefeuilles en satin brodé, doublés de peaux de senteur, qu’il était de bon goût de porter sur soi. Les deux côtés des glaces de cheminées étaient fréquemment garnis d’un rang de ces petites peintures représentant les membres de la famille, et de char
niants écrins en galuchat ou en chagrin renfermaient les images chéries que l'on voulait dérober aux regards indiscrets. Ce qui fut fait de miniatures alois est incalculable.
La miniature, en opposant les teintes transparentes aux teintes opaques , en supprimant le blanc de certaines places, des ombies surtout, avait dit son dernier mot quant à la paitie technique. Hail n’avait pas inventé ce procédé, mais nul r.e connut plus à fond toutes ses ressources; et si l'on examine attentivement ses œuvres, on se convaincra que, même sous ce rapport, elles ont une supérioiité maïquée sur celles de ses rivaux, pourtant fort habiles praticiens. Ainsi, pour n'en citer qu’un, jouissant maintenant à juste titre d’une grande réputation, Fragonard, par exemple (je ne pai le ici de lui que comme n iniatui iste) (i), s'est montré plein de grâce et de verve. Mais dans ces délicieuses improvisations, jamais il n’a pensé à la nature, à lutter avec les difficultés delà ressemblance; sa fantaisie seule le guide; elle lui fait trouver au bout du pinceau des touches et des tons d’une grande fraîcheur, du plus piquant effet. Finir lui est impossible; poursuivre un but, etfacer, revenir sur un endroit pour approcher davantage du modèle lui ferait perdre ses qualités, aussi ne le tente- t-il pas. Son cerJe est rétréci. Ses petits pierrots aux habits blancs, aux rubans bleus; ses jeunes lilles aux cheveux blonds, en manches de chemise, sont toujours les mêmes, car il ks tire uniquement de son imagination. 11 n'en est pas ainsi de Hall. La nature pose sans cesse devant lui, même quand il fait des tetes de fantaisie, comme il les nomme. Représenter physiquement et
i On a prétendu que Fragonard n'avait jamais fait de miniatures, et que celles qu'on lui attribuait étaient réellement des ouvrages de sa femme. F.agonaid n'a pas exposé de miniatures sous son nom, c'est vrai- mais il en a exécuté un grand nombre qu’il a peut-être bien voulu laisser attribuer à sa femme, quoique toute confusion soit impossible. Dans les miniatures de Mme Fragonard, dans les tableaux de M||e Gérard, sa sœur, les retouches du mari et du beau-frère se reconnaissent aussi facilement que les parties faites ou corrigées par Prudhon dans les peintures de Mlle Mayer. .
moralement son modèle est sa constante préoccupation. Pour arriver à cette reproduction fidèle, il suit une marche méthodique, et, n’abandonnant rien au hasard, il appelle à son aide toutes les ressources delà science afin de faire vivre ses figures, de leur donner un type individuel, de dissimuler tant d’effoits sous les apparences de la facilité. J’ai possédé et vu un grand nombre de miniatures de Hall; toutes, sans exception, se faisaient remarquer par l’amour de la vérité, l’absence de convention et un tact exquis avec lequel il appropriait l’exécution ù la chose représentée. Il poussait si loin cet art de la variété, que dans bien des cas les personnes qui n’ont pas fait une étude un peu sérieuse de sa touche, signature inimitable, ne pourraient croire que plusieurs peintures, si différentes au premier coup d’œil, soient sorties de la meme main. Certaines têtes de vieillard ù longue perruque rappellent Largillière; des études de jeunes filles, de petits garçons, font penser à Greuze, etc.; mais cette première impression s’évanouit bientôt : la véritable originalité perce ù travers le faux aspect, et proclame bien vite le nom de l'auteur de ces petits chefs-d’œuvre.
Plusieurs critiques du temps ont prétendu que Hall réussissait mieux les portraits d’hommes que ceux de femmes, mais tous s’accordent sur l’exactitude de la ressemblance. Voici quelques passages où cette opinion se trouve exprimée :
« Le mérite de la ressemblance est encore bien
plus parfait dans les miniatures de M. Hall (l’auteur vient de parler des émaux de M. Pasquier, académicien), dont le pinceau délié nous offre, sous une même glace, les trois fils de France... » ( Lettres sur le Salon de peinture de 1769, par M. B*‘V
« M. Pasquier, M. Hall et M. Courtois, peintres
en émail, ont chacun des partisans; mais le second l’emporte assez généralement par des carnations plus animées, des airs
de têtes plus ressemblants et des étoffes plus variées Le
portrait de M. Robert par M. Hall est mâle et nerveux comme le faire de cet artiste , quoique simplement au pastel. Le
talent de cet étranger est pour l’émail et la miniature. Il s’est enhardi cette fois et s’est élevé jusqu’aux têtes de grandeur naturelle, ce qui doit le perfectionner dans son genre, où il lutte contre M. Pasquier. L’académicien (i) (Pasquier) est supérieur pour les têtes de femmes; il rend mieux les expressions douces, analogues à son caractère. L’agréé (Hall) a plus de précision, le trait plus sûr, et paraît s’entendre parfaitement aux têtes d’hommes » ( Lettres sur les peintures , sculptures et gravures de Mes-
sieurs de l'Académie royale, exposées aux Salons du Louvre depuis 1767 juscju’en 1779, commencées par feu M. de Bachaumont. Londres, 1 780. Pag. 1 57 et 2 1 1 .)
Monsieur Hall est trop giand pour un art trop petit.
En raccourci chez lui Van Dyck revit,
Brillant, léger, facile et rempli de finesse;
Je le trouve admirable, il me charme sans cesse;
A fuir tous les écarts je le vois condamné :
Combien il doit souffrir de se voir si gêné!
N’a-t-il pas droit alors, dans son impatience,
D’altérer quelquefois l’ingrate ressemblance?
Si ses pinceaux heureux Donnaient moins de roideur aux femmes,
Il aurait tout, tout à nos yeux.
On sait que chez les dames Moins de noblesse et plus d’attraits Sont la source de grands succès.
(< Jugement (en vers) sur nos peintres et sculpteurs.
Philadelphie, 1781, in-8°.)
Je me bornerai à ces citations, dont il me serait si facile d’accroître le nombre, et qui prouvent en quelle estime le talent de Hall était tenu par ses contemporains. Quant a la légère critique que l’on fait de sa manière de traiter les portraits de femmes, il suffit d’en examiner plusieurs pour acquérir la certitude quelle n’est point fondée. Les dames, si bon juge en pa-
(i ) Pierre Pasquier fut reçu académicien le 27 octobre 1769 et vivait encore en 1792. Hall, agréé la même année, ne devint pas académicien.
reil cas, ne semblent pas avoir partagé l’opinion que le pinceau de Hall les dépouillait de tous leurs charmes, car elles y eurent recours au moins aussi souvent que les hommes. L’artiste, il est vrai, ne donnait pas invariablement à toutes de grands yeux, une petite bouche, un nez retroussé; mais à toutes il donnait, ce qui est préférable, un type d’élégance, de distinction, de bonne compagnie, qui caractérise éminemment sa manière, et cela sans tomber dans les afféteries à la mode ni altérer la vérité.
Dans les vers cités plus haut, on établit une sorte de comparaison entre Hall et Van Dyck. Le Mercure de France , en parlant de lui dès son premier salon (1769), est frappé de cet air de famille, et plusieurs critiques font le même rapprochement. Notre artiste admirait Rubens et Van Dyck , ses lettres le prouvent; il possédait des dessins précieux de ces maitres, nous en avons la certitude par le catalogue qu’il nous a laissé de sa collection; mais il ne les copia pas servilement, il se pénétra de leurs principes et resta bien de son siècle, le peintre de la cour de Versailles. Il apprit d’eux la légèreté suprême d’exécution, la transparence des ombres, la vigueur des tons, l’harmonie des couleurs, la liberté du pinceau, la suppression des détails inutiles, qualités inconnues aux plus habiles, Sicardi et Dumont, qui, n’ayant pu se défaire tout à fait des anciens errements des miniaturistes de la Régence, persévéraient à regarder le pointillé, le fondu, le fini égal de toutes les parties, comme des qualités essentielles du genre. Ils abusaient encore de la gouache dans les chairs, et la lourdeur qui en résultait contribuait, sans qu'on s’en rendit bien compte, à faire valoir l’extrême finesse des teintes de l’artiste suédois, teintes frottées ou couchées fort minces sur l’ivoire, à la manière flamande, puis liées entre elles , plutôt par des touches accusant nettement la forme que par des points qui la rendent incertaine. On a vu, dans sa biographie, que Hall n’eut point de maître; en effet, il créa une manière, inconnue avant lui, qui lui fut propre, où il n’a pas été égalé. On comprend facilement combien sa façon d’envisager
1 art différait de celle des peintres qui persévéraient dans l’ancienne voie , et pourquoi , étant en perpétuelle dissidence avec eux sur les principes, il faisait bande à part.
Débarrassé des entraves du pointillé, dont l’exécution matérielle exige beaucoup de temps; s’aidant, pour les fonds et les accessoires, de la gouache, procédé fort expéditif quand on sait le manier, Hall peignait très-vite. Bien qu’il en prît fort à son aise avec ses modèles, ne leur sacrifiant ni une partie de chasse, ni une promenade, ni le temps consacré à la musique et à d’autres études , nous voyons, par ses livres de comptes, qu’il arrivait au chiffre de 60 ou 80 miniatures par an, plus d’une par semaine! Cette fécondité est un sujet de stupéfaction pour les artistes de nos jours, qui sont loin de la posséder. Mais remarquons qu’elle n'était pas rare chez les portraitistes. Rubens, Van Dyck, Rigaud, Largillière, etc., ne fatiguaient pas leurs modèles en les faisant poser indéfiniment. La tête était terminée en une ou deux séances. Nous en avons de nombreuses preuves par l’intéressante lettre de Jabach, qui se fit peindre à deux reprises par Van Dyck; par les mémoires de Rigaud, par les remarquables discours d'Oudry, où il parle en termes si touchants et si instructifs de son maître Largillière. De bonne foi, quel portraitiste de nos jours peut être comparé à ceux-là? Pourquoi une si grande différence dans le résultat et dans la somme de temps consacrée à l’achèvement d’une œuvre.'1 La réponse-à cette question n'est point difficile à trouver. Le secret, pour bien faire et aller vite, c’est de savoir, c’est de posséder une méthode éprouvée par une longue expérience , qui épargne les essais , les tâtonnements, les effaçages, et conduise infailliblement au but désiré. La méthode ne donne certes pas le génie, c’est-à-dire cet instinct infaillible du plus vrai, du plus énergique, du plus bel aspect des choses, mais elle donne le talent, ce qui n’est pas à dédaigner, et avec le talent on est délivré de ces perplexités, de ces défaillances qui ont attristé la vie entière d’artistes les plus heureusement doués. On ne saurait trop insister sur l’importance de posséder un corps de
doctrines, le métier, en un mot, non pour en taire parade et dissimuler la pauvreté du fond , mais pour briser toute entrave à l'expression de la pensée, pour lui conserver toute sa fraîcheur et sa force.
Hall ne s’est pas borné à exécuter de petits portraits destinés ù orner des tabatières, des portefeuilles et des écrins. Il peignit aussi des compositions importantes, où s-1 trouvent groupées, avec un art infini et un naturel parfait, plusieurs personnes de la même famille. L’élargissement du cadre habituel de la miniature, écueil pour tant d’artistes qui avaient besoin de la petitesse des proportions pour dissimuler leur manque de science, était extrêmement favorable au talent de Hall, aussi habile dessinateur que coloriste vigoureux. Mais, où il excella surtout, à mon avis, et se montra miniaturiste incomparable, ce fut dans ce qu’il appelait têtes de fantaisie. Ces têtes, d'assez grandes dimensions, ou pour mieux dire ces figures à mi-corps, sont réellement des études faites d’après de charmantes jeunes filles. Dégagé des exigences d’une ressemblance parfaite, pouvant ajuster le modèle à sa guise, il profite de cette liberté pour le coiffer de la manière la plus coquette, supprimer la poudre et la frisure; pour ouvrir tout à fait le corsage, laisser entrevoir une gorge naissante mal dissimulée sous les plis d’un fichu de gaze. Des bouquets de fleurs introduisent par leurs couleurs brillantes, par les verts différents de leur feuillage, des contrastes du plus piquant effet, et font paraître les cheveux plus soyeux, les chairs plus blanches, quoique très-montées de tons et très-sanguines. Tout en cherchant à plaire, à flatter les goûts sensuels, Hall n’est jamais indécent et s’impose toujours des limites que beaucoup de ses contemporains ne se faisaient pas scrupule de franchir. Il est à regretter que ces délicieuses peintures, dans un temps si nombreuses, soient maintenant devenues si rares, car, je le répète, c’est dans les têtes de fantaisie que les qualités de Hall se manifestent avec le plus vif éclat.
Après avoir essayé de retracer ce que fut la miniature sous Louis XVI, qu’il me soit permis de dire ce quelle devint, ce
qu’elle est à présent. J'abrégerai le plus possible l’histoire de cette triste chute.
La Révolution , en détruisant à la fois la corruption et l’élégance des mœurs, porta un coup fatal à la miniature. L’art chéri des boudoirs, l'art parfumé de musc, saupoudré de tabac d’Espagne, ne pouvait convenir à d'austères républicains. La grande peinture héroïque fit prendre la petite peinture aristocratique en pitié. Une école qui croyait faire revivre les traditions antiques, parce qu’elle copiait sans intelligence des sculptures romaines, imposa aux Français des costumes, des monuments antipathiques ù leurs mœurs, à leur climat ; détrôna un style qui, au fond, n’était pas plus faux que celui qu’on lui substituait et qui avait au moins le mérite de l'élégance et de l’originalité. Il y eut encore des miniaturistes, mais leur nombre diminua considérablement. Moins apprécié, moins cultivé, leur art tomba en décadence; il perdit cette souplesse, cette légèreté qui convenait si bien à sa dimension; les bonnes traditions de la gouache s’évanouirent; enfin, malgré les efforts de quelques peintres de talent, la miniature se mourait lorsque l’aquarelle vint à son secours. Ici je me vois forcé de faire quelques pas en arrière pour mieux expliquer la nature et l’importance de ce procédé.
La détrempe ou la façon de peindre avec des couleurs broyées à l’eau, fixées à l'aide d’une gomme, d'une colle ou d’un mucilage quelconque, remonte à la plus haute antiquité et n’a jamais cessé d'être pratiquée. La détrempe engendra la gouache, qui n’est qu’une détrempe traitée avec plus de délicatesse et dans des dimensions restreintes. La miniature, comme je l’ai déjà dit, ne fut qu’une gouache extrêmement raffinée, et plus petite encore. Dans ces trois genres on procédait par empâtement, en un mot on peignait à l’eau au lieu de peindre à l’huile. Concurremment avec la détrempe, qui exigeait beaucoup de soins et de temps, les peintres et les dessinateurs employèrent un moyen beaucoup plus expéditif, mais qui n’offrait pas, ù beaucoup près, la même vigueur, nommé
lavis. 11 y avait deux espèces de lavis : l’un, monochrome, fait le plus généralement à l’encre de Chine ou au bistre (remplacé depuis par la sépia), et l’autre coloré. Ce dernier, qui n’avait aucune prétention à la vigueur, à faire tableau, proscrivait l’emploi du blanc, réservait le papier pour les clairs, se contentait de teintes couchées à grande eau, pâles et transparentes. Il pouvait y avoir harmonie, mais le relief manquait complètement. Aussi établissait-on une ligne de démarcation tranchée entre les deux genres, que l’on ne plaçait pas sur le même rang; on disait peinture à gouache, dessin au lavis.
En faisant cette distinction on était dans le vrai ; car il n’y a réellement peinture que lorsque la couleur est l’objet d’une étude aussi sérieuse que celle du dessin. Toute représentation de la nature où la couleur ne figure que comme accessoire n’est qu’un dessin, un lavis, une image purement conventionnelle d’objets dépouillés de leur accent le plus énergique, soit par impuissance à les rendre, soit par suite d’un système déplorable et faux. Dans le lavis on attachait si peu d’importance à la recherche des tons que très-souvent on commençait par l’ébaucher, l’ombrer à l’encre de Chine (i), puis, pour égayer ce travail , on passait par-dessus des teintes plates d’indigo , de gomme gutte, de vert de vessie, de carmin, etc., en choisissant toujours les couleurs les plus transparentes, afin de ne pas perdre les détails établis en premier lieu. J’ai vu pratiquer encore ce procédé dans ma jeunesse, et lorsque j’objectai à mon maître (élève de Moreau l’aîné) que les paysages ou les figures qu’il me faisait faire de la sorte étaient bien pâles, sans saillie, il me répondait invariablement : « Si vous tenez à la couleur, au modelé, faisons de la gouache. »
Revenons ù la miniature.
(i) L’école de David ébauchait complètement ses pages historiques à la terre de Cassel laissée pure pour les ombres, évitait les empâtements, et n’exécutait au fond que des lavis à l’huile. La terre de Cassel étant une couleur très-fugitive, les ombres se sont effacées, la toile blanche a reparu, et les clairs sont devenus des ombres ou des demi-teintes.
Elle était en pleine décadence, malgré les efforts de quelques artistes distingués du premier empire, quand Isabey, miniaturiste très-habile de la belle époque, à qui toutes les ressources de la palette étaient connues, eut l’idée, pour abréger le travail et répondre aux nombreuses demandes de portraits dont il était assailli, de substituer le papier à l’ivoire. L’emploi de l’ivoire exige de grandes précautions, les couleurs y adhèrent faiblement; on ne peut procéder sans inconvénients par teintes larges et aqueuses; il faut beaucoup d’expérience et de légèreté de main pour revenir sur un endroit sans enlever le dessous. Tous ces inconvénients disparaissent en employant le papier. La couleur s’y fixe solidement, les retouches n’offrent aucunes chances désastreuses , et ces avantages permettent d’élargir le cadre, de donner plus d'importance aux têtes.
A partir du moment où il conçut l’idée d’exécuter la miniature sur papier (ce fut au commencement du siècle), Isabey n’eut plus recours à l’ivoire et à la gouache que dans de rares occasions. Il abusa même du nouveau procédé, car, quoique très-expéditif, il le rendit plus expéditif encore en supprimant presque entièrement les fonds, les draperies, les accessoires. Il n’en mit que ce qui était absolument indispensable pour que les têtes n’eussent pas l’air d’être privées de leurs corps. Il n’agissait pas ainsi par impuissance; ses preuves étaient faites. Élève de David, il dessinait fort bien une figure en pied; décorateur de l’Opéra, il connaissait toutes les ressources de l’architecture et de la perspective; dessinateur du Cabinet, les moindres détails d’un costume civil ou militaire lui étaient familiers. Mais sa vogue était telle qu’il ne pouvait suffire à contenter ses innombrables admirateurs. Toutes les jolies femmes, tous les' souverains, tous les personnages célèbres de l’Europe posèrent devant lui. Il sentit cependant que dans l'intérêt de sa réputation il importait de faire trêve un moment à ces faciles improvisations et de montrer ce qu’il savait , ce que son procédé pouvait. En 1817, il exposa l’Escalier du Louvre , miniature sur papier haute de a5 centimètres, large de C4 , qui a
toute la vigueur d’une peinture à l'huile , et dont les couleurs n'ont pas subi la moindre altération. L’aquarelle importée chez nous vers 1820 par les artistes anglais, qui la cultivaient*depuis assez longtemps avec amour; les chefs-d’œuvre de Bonington , le maître des maîtres dans ce genre, et tous ses heureux imitateurs, ne nous avaient pas encore habitués ù cette puissance de la peinture ù l’eau. Le succès de l'Escalier du Louvre , où Isabey s’était plu à accumuler toutes les difficultés possibles, les détails de l’architecture la plus compliquée, l’imitation des étoffes les plus riches et les plus variées, fut immense. Isabey fit école : l’ancienne manière, observée seulement par Augustin, Aubry, Guérin , Saint, fut complètement abandonnée. La miniature, sans mélange de gouache, exécutée sur papier ou sur ivoire, régna seule et règne encore. Quelque supériorité incontestable qu’aient déployée MM. Roos et Thurburn en Angleterre, Mmes de Mirbel et Hcrbelin en France, je persiste à penser que l’emploi des couleurs partout également transparentes, qu’on ne peut égaliser et monter de ton qu’à force de travaux, de hachures croisées en tous sens, donne à l’ensemble un aspect sec, vitreux, semblable à celui des images vernies; qu’il y a plus d’art et de charme dans une savante opposition des teintes mates et des teintes légères, avec lesquelles on peut rendre toute espèce de texture sans tomber dans la monotonie; qu'enfin il faut absolument en revenir à l’admirable procédé de Hall , si l’on veut tenter un dernier effort pour sauver la miniature, expirante sous les coups de sa hideuse et implacable ennemie, la photographie coloriée (1).
(1) Si mon intention formelle rr’avait pas été de me borner, dans ce volume , à ne parler exclusivement que du genre portrait , j’aurais insisté davantage sur les qualités exquises des aquarelles de Bonington, sur la puissance fougueuse de celles d’Eugène Delacroix, sur la vigueur et l’élégance de. celles de M. E. Lami, enfin sur le brio si pittoresque qui caractérise les marines et les compositions à figures de M. E. Is..bey. Les artistes qui ont habilement traité le paysage à l’aquarelle sont très-nombreux, mais les Jiguristes, tels que ceux cités plus haut, ont toujours été très-rares. Leurs peintures à l’eau valent toutes les peintures à l’huile, et
possèdent même une fraîcheur et une transparence particulière auxquelles cette dernière (qui a aussi ses qualités propres) ne peut prétendre. J’aurais voulu également parler, comme elles le méritent, des sociétés anglaises 4e water-colors, qui comptent tant d’éminents artistes; mais, encore une fois, il ne s’agit ici que des portraitistes, et je réserve mes notes, mes souvenirs de i83o, époque où l’aquarelle était dans tout son éclat en France , grâce à l’impulsion donnée par Bonington , pour une étude spéciale.