‹ Hall, cèlèbre miniaturiste de XVIIIe siècleChapitre 4 sur 20 · AVEC SA FAMILLE · texte numérisé non relu

AVEC SA FAMILLE

a correspondance assez volumineuse de Hall, que Mme Ditte a bien voulu me confier, en me permettant d'en prendre copie et de publier ce que je jugerais convenable, ne pourrait être imprimée in extenso et textuellement. Ces lettres sont exclusivement adressées par l'artiste à sa femme et à ses enfants, et des détails très-intéressants p ur eux risqueraient fort de paraître fastidieux au lecteur qui cherche des faits instructifs ou des anecdotes piquantes. Or, ces deux cléments de succès manquent ici. Presque toutes ces feuilles sont datées de 1791 à 793. Hall était à l’étranger, cons déré comme émigré, et la moindre indiscrét on, la plus légère appréciation des événements politiques, pouvait devenir fatale à des têtes qui lui étaient chères. Il m’a semblé que le seul parti à prendre, en pareille circonstance, était celui ci : faire, en quelque sorte, un inventaire de ces lettres, afin d’en constater le nombre, et qu’on puisse toujours recourir aux originaux, — publier celles qui peignent l’homme et révèlent son caractère, — extraire tous les passages relatifs aux beaux arts.

L’écriture de Hall est très-lisible, nette, élégante. L’orthographe, surtout celle des noms propres, laisse souvent à désirer, et parfois, dans l’emploi des verbes, il ne semble pas avoir une idée bien juste de la valeur des temps. On peut facilement pardonner ces légères incorrections à un étranger qui, au fond, écrivait le français aussi bien que la plupart des Français de son époque. J’ai fait disparaître ces petites taches sans ajouter un mot au texte, sans en retrancher, et sans modifier la tournure de la phrase. Quand le nom d’un personnage m’a semblé estropié, j’ai ajouté à sa transcription fidèle un point d’interrogation.

Lettres et Billets de Hall avant son départ pour Paris.

Paris, 2 août 1770. — Billet à MUe Adélaïde Gobin. — Il lui parle de leur prochain mariage.

Billet sans indication de date ni de lieu. — U est déjà marié.

14 juillet 1772. — A Mmr- Hall, née Gobin, au café de la Cour, rue des Récollets, à Versailles.

28 septembre 1781. — A M,le Hall, au château de Nogent-les- Viergcs, par Creil.

a3 mai 1782. — A Mme Hall. ( Il n'y a pas d'adresse.)

iei septembre 1784. — A Mme Hall.

19 avril 1786. — Id.

20 juin 1787. — A sa fille Lucile (1).

22 août 1787. — Le même à la même , billet sans date (1787?;.

(1) Hall écrivait quelquefois Lucile au lieu de Lucie, qui est le vrai nom de sa fille.

Lundi i » juin 1789.'— A A/»« Hall (Lucie;, clic 7 Charmat ,

ci Olinville, par Arpajon.

7 juin 1789. — Id.

Sans indication de lieu ni de date. — .4 Afme /TA'/, ckej M. Cliartnat, à Olinville, par Arpajon.

Ce samedi 14 mai (pas d'année).— A Afme Hall, che 7 A/. Charmat, à Olinville, par Arpajon, route d'Orléans. — « Il y a aujourd'hui dix-neuf ans que j'ai quitté ma patrie. » Son fils Coco (Adolphe) gribouille des mots illisibles adressés à sa mère.

Sans indication de lieu ni de date. — .4 AT1'' Hall, à Nogenl-les- Vierges.

Mardi au soir (pas de date). — A Mme Hall, che 7 M. le prieur d'Oncy, à Oncy, par Milly.

Fragment, sans date ni adresse.

(Toutes ces lettres ne renferment que des détails dépourvus d'intérêt.)

Première Lettre a sa famille après son départ de Paris (mai 1791).

Mes chères amies,

Le souvenir de notre séparation m’a souvent mouillé les yeux. Je suis donc encore cher à des êtres charmants; cette certitude m’est bien douce et je ne serai jamais ingrat. J’ai parfaitement supporté la route; mais j’aurais bien souffert sans la houppelande. Le docteur a été obligé d’en mettre deux. Nous avons soupé au Pont-Sainte-Ma\ence : lieux pittoresques et superbe pont tout près de Nogent-les-Vierges. Le docteur a beaucoup causé, en se servant des termes de l’art, avec le conducteur, qui a eu la modestie de convenir qu’il ne le comprenait pas. Il a voulu souper pour son

argent, et il est obligé de dîner avec du thé. Nous sommes arrivés ù Péronne à neuf heures du matin : nous y dînons. Rien dans la nature de plus pittoresque; des eaux, des îles par milliers; des boulevards et des fortifications sublimes; c’est le site le plus neuf et le plus heureux que j’aie jamais vu. Les églises, magnifiques; joins à cela le plus beau temps possible, et tu te feras une faible idée de Péronne. Pourquoi ne m’est-il pas donné de la voir avec vous que j’ai quittées et auprès de qui je demande à Dieu de pouvoir toujours rester!

Remerciez M. Sauvage(i), M. Rivière, Desmarest, MM. Perce et Steibel t (2), de l’intérêt qu’ils m’ont montré et que je n’oublierai jamais. Je recommande à Minette sa sœur Adolphine; à Lucile, Nina; à Adolphine, quand elle se portera bien, mes oiseaux; à Adolphe, ses devoirs.

Portez-vous toutes bien, mes chères petites, et pensez à votre ami.

Hall.

A Péronne, ce vendredi, à on^e heures, après dîner. Nous avons été vingt-quatre ù table. Les deux diligences se sont rencontrées : nous arriverons à six heures à Cambrai. Adieu, adieu, adieu!

Bruxelles, ce ï3 mai 1 79 1 -

Ma chère Adèle,

Combien j’aurais désiré t'avoir pour compagnon de voyage en place du docteur; j’aurais encore mieux vu (en le) regardant (avec toi) le beau pays que j’ai parcouru avec lui. Je quittais avec quelque sorte de regret Péronne, que noué reverrons ensemble après mon retour. Toujours de beaux sites; mais quelque chose qui t’aurait bien suprise, c’est Cambrai, une belle ville fortifiée qui ne ressemble en rien à ce que tu connais. Le sang, superbe; belle peau et de très-beaux traits; logement propre, ainsi que les rues. J’ai vu aux Capucins un tableau que je ne déciderais pas de Rubens en entier. 11 m’a plutôt l’air d’une copie, dont le torse et

(1) Sauvage, peintre, connu surtout par ses imitations de bas-reliefs. • (2) Steibelt, compositeur et pianiste distingué.

une grande partie sont retouchés par Rubens, et même quelque temps après que la copie aurait été faite, car les retouches sont visibles. Le Christ est superbe, hormis la cuisse et la jambe droite, qui est toute rompue. L’effet serait superbe si la draperie bleue de la Vierge n’était pas trop poussée au noir et que le visage de la Vierge ne fût, par sa pâleur, plus mort que le Christ. Ce tableau, ma chère, est plus frais qu’il ne serait possible de le faire à présent. Dis à M. Sauvage que j'ai vu les bas-reliefs de Gérard, que j’aurais trouvés étonnants pour les effets s’il ne m’y avait pas accoutumé; que, hormis le premier à droite, je les ai trouvés lourds et noirs de ton et médiocres pour le dessin, et que j’avais déjà vu la plus grande partie dans Rubens, etc. En partant de Valenciennes, nous avons parcouru des plaines immenses. Hélas! elles ne doivent peut-être leur fertilité qu’au sang humain dont elles ont été inondées; partout on trouve des traces des nombreuses batailles qui s’y sont données, et cette réflexion m’est surtout venue en passant par Denain, où Villars sauva Louis XIV et la France. — Valenciennes ressemble à Cambrai, mais je l’aime moins; nous n’y avons pas été absolument fouillés, malgré la peur du docteur, qui, par précaution, voulait encore se charger de ma ceinture. Sa manie est de savoir mieux les choses qu’aucun autre; car ici, à Bruxelles, il veut montrer le chemin aux laquais de louage et à faire la bière aux brasseurs en leur parlant d’intermédiaires dissolvants, de dissolutions, etc. Bref, nous en avons été quittes pour la peur. Il a repris une dose d’aristocratie depuis qu’il a vu que la totalité des voyageurs est outrée dans cette opinion.

A Valenciennes, j’ai trouvé le baron Armefeld, pas le favori, mais celui que ta maman a vu. Il est colonel en Suède, et a retrouvé trois autres Suédois, qui, m’ayant entendu parler leur langue, ont manqué m’étouffer. Il m’a chargé de dire bien des choses à ta maman. En sortant de France, nous avons passé un petit pont qui forme les limites. On nous a fait remarquer une petite prairie à côté, remarquable par les duels des Français qui y accouraient en poste pour y recevoir ou donner la mort. La beauté et l’étendue immense des prairies, avant que d'arri\erà Mons, sont au-dessus de toute imagination ainsi que les avenues. Je vais trop vite, car notre entrée sur les terres de l'empereur a quelque chose d’assez drôle. Tous mes camarades de voyage, au premier village,

nommé Greevinx, tiraient un long soupir en disant : « Enfin, nous sommes en France et libres;» quand des messieurs, avec un cordon rouge et une plaque blanche dessus, nous priaient poliment d’entrer, vidaient nos poche.s, et nous passaient les mains sur toutes les parties du corps après nous avoir demandé si nous n’avions rien ù déclarer. Cette réception a un peu humilié les chevaliers français (car tous, en arrivant à Bruxelles, ont arboré la croix), mais ils disaient : « Ce n’est que pour empêcher les papiers démocrates.» Le commis à qui je demandais si cette recherche rigoureuse avait des imprimés pour motif m’a répondu : « Non, monsieur; mais il se faisait tant d’abus! » Je reviens à Mons, ville antique et moins belle que les autres. On y conserve les meubles de ses trisaïeux, leurs usages, leurs ragoûts. Tu demanderas au docteur, à son retour, comment il les a trouvés. A moitié chemin de Mons à Bruxelles, nous avons été forcés d’entendre la messe aux Capucins. Ma chère Adèle, il y a dans ce monde-ci Capucin et Capucin; ceux que j'ai vus étaient d’une beauté si grande, que je ne suis pas étonné de la manière dont Rubens a traité ses têtes à barbe. Dis à Sauvage que si je diminue le mérite de Rubens, ce n’est que pour rendre hommage à la nature et nullement un effet déplacé d’amour-propre. Dis-lui aussi que partout où j’ai passé, mes ouvrages ont eu le plus grand succès auprès des commis et de leurs employés. Ils ont tous voulu les voir et les montrer, mais aussi ils m’ont ménagé mes autres effets. Soit fatigue ou impatience d’arriver, je ne trouvais plus les chemins si intéressants, quoiqu’ils soient plus variés.

Bruxelles est une charmante ville, mais des montées et des descentes étonnantes. Le parc est joli : il y a une seule figure en marbre, tenant une colombe et une couronne de fleurs. Il y a quelques maigreurs au-dessus des reins, mais de vraies beautés. Les maisons autour, sans être belles, ont quelque chose de singulier qui plgît Pendant toute la route nous avons été accablés de mendiants d’une ténacité sans exemple; c’est pourtant le pays le plus fertile et le plus beau. Les habitants sont doux, honnêtes, gens serviables. Demande-t-on une adresse, au lieu de l’enseigner on vous y conduit. — Me voici à Sainte-Gudule, église qui m’a singulièrement frappé. Sur ou contre les piliers de la nef sont placés Notre-Seigneur, la Vierge et les douze apôtres, plus grands que

nature, d'un grand caractère et d’un beau faire sans ctre d'un style pur. Il y en a qu’on serait tenté de croire faits par Rubens. Dans une chapelle, j’ai vu saint Pierre recevant les clefs, par Rubens. Oh! qu’il m’a fait plaisir! Grande composition dans un petit espace, frais comme s’il sortait du chevalet. Je l’ai admiré pendant que l’on chantait une grand’messe mieux et (avec) meilleure musique que dans la chapelle du roi. Je l’ai vu et admiré dévotement. Au-dessus d’une épitaphe qu’un mari a fait ériger pour sa femme, était son portrait par Van Dyck; superbe ! Un beau saint Pierre, par Champagne. Aux Capucins,, une Descente de croix par Rubens ; admirable quand il sera verni. Ce tableau me confirme dans mon opinion sur celui de Cambrai, devant lequel il y a toujours un rideau. En voilà assez, car à peine la place me permet-elle de te dire combien je t’aime. Peins à force, plus clair, pour le moment, que la nature, sans trop tourmenter (les couleurs). Embrasse tendrement ta maman, Lucile, ma pauvre Adolphine et Coco. Salue tous mes amis. Je serai toujours le tien.

Hall.

Je n’ai pas le temps de relire ma lettre, adieu.

Spa, 4 |uin 1791.

Chère petite Lucie,

Combien le séjour que j’habite me serait agréable si je t’avais ici avec ta maman, Adèle, Adolphine et Adolphe! Je ne jouis que faiblement, puisque je jouis seul. La première vue qui ma frappé en descendant 'dans l’auberge a été un bon forte-piano fait par un excellent facteur, ici, à Spa. Je n’avais pas besoin de cette vue pour me rappeler tous ceux que j’avais quittés. Les maisons sont propres, et, dans toutes les grandes, une salle énorme et bien disposée en bas pour salle de bal ou de concert. Une très-grande propreté et une honnête prévenance régnent partout à un degré qu’un Parisien ne peut s’imaginer. Pendant la route on ne cessait de parler de la cherté excessive de Spa; le docteur en pâlissait et je n'étais pas trop content. Nous avons heureusement trouvé qu’on avait beaucoup exagéré. Nous vivons bien à dîner et à souper, le docteur et moi, avec 4 fr. 10 sols, c’est-à-dire, sans le pain et la bière, à

5o sols chacun. Nos cartes (Je visites ont déjà couru; nous en avons reçu plusieurs qui portent toutes : en personne. Toujours deux, une pour le docteur, une pour moi, entre autres le. duc d’Ayen et M. Foucault (le docteur en est extrêmement flatté cl compte en faire collection); nous les rendrons aujourd’hui. On s’attend à une belle et nombreuse saison. Nous avons des promenades célestes pour toutes les heures... (Description peu intéressante des promenades.)

Ma Lucie, j ai quitté ta sœur à Bruxelles; je vais reprendre ma description. Nous y avons dîné la veille de notre départ chez un négociant où un de nos camarades (M. Chevet, ancien marchand orfèvre, qui avait été à Rome comme sculpteur, homme d’esprit et aimable, quoique \icilli, et qui à son retour compte vous voir de ma part) nous avait menés. Nous y avons été reçus avec une honnêteté et une cordialité qu’on n’éprouve pas à Paris, même après une longue liaison. Rien de moins fatigant que notre voyage d’Anvers. Une grande galiote très-propre que nous avons quittée plusieurs fois pour en prendre une autre, afin d’éviter le temps qu'auraient pris les écluses. Imagine-toi que les canaux du Brabant lorment des escaliers pour monter, avec la différence que les marches sont de trois ou quatre lieues. Anvers est une belle ville, a un beau port; autrefois très-riche et commerçante, à présent réduite, par le plus fort, à avoir des vaisseaux allant à la mer. Pour les églises et la richesse des tableaux, rien qui puisse les égaler. Le malheureux docteur ne m’a laissé qu’un jour pour voir le tout, tandis qu’une seule église exigeait ce temps. Je les ai vus dans l’ivresse, et non avec la réflexion qu’il aurait fallu. C’est un rêve superbe dont il ne me reste qu’une belle illusion. On ne fait attention qu’aux tableaux de Rubens, tandis que nombre d’autres tableaux feraient sensation à Paris. Devant tous les tableaux de Rubens il y a des rideaux qui incommodent beaucoup le docteur, parce qu’il est question d’escalins; mais nous étions six, et par là notre part moins sensible. Nous avons commencé par où nous eussions dû finir, par la chapelle des arquebusiers, fermée avec deux volets peints de chaque côté par Rubens. Le tableau du milieu représente la fameuse Descente de croix, qu’on trouve toujours infiniment audessus de sa réputation. Tout y est au suprême degré : couleur, composition, expression, et même le dessin. Nous avons fini nos

courses par voir la chapelle de Rubens, où il est enterré. Dans le tableau d’autel, qui est un des mieux colorés, Rubens a trouvé le moyen d’introduire son portrait, celui de ses deux femmes, son père, son grand-père et ses enfants. Tu sens, ma Lucie, avec quelle respectueuse vénération on examine le lieu qui renferme les cendres d’un aussi grand génie.

Le lendemain, je me suis levé à quatre heures, et j’ai été seul il la cathédrale voir encore une fois la sublime Descente de croix, devant laquelle j’ai fait une station de deux heures. A sept, il a fallu partir pour Malines. Outre les églises, nous avons parcouru trois cabinets, la salle de l'Académie, où nous avons vu le morceau de réception de Rubens et sa chaise, pour laquelle un Anglais a offert cent louis. A Malines, encore de superbes Rubens, beaux Van Dvck et Crayer. Comme à Anvers la Compagnie des arquebusiers, à Malines celle des pêcheurs a fait faire le plus beau tableau à Rubens. Ici, c’est la Pêche miraculeuse. De Malines nous avons été à Louvain, où, comme peintre, j’ai été moins satisfait, peut-être faute de renseignements et de temps. Je ne puis noter Louvain que pour sa bonne bière. Dis à M. Sauvage que la petermann est, à mon avis, au-dessus de tout éloge, et qu’en buvant verre sur verre à son intention, je l’ai trouvée beaucoup au-dessus du faro, bière brune et alambiquée.

De Louvain à Liège, nous avons été galopés par l’impatience d arriver. Dis à Sauvage que les églises sont plus belles que celles de la Flandre, les nefs moins élevées, plus larges, et en général plus propres. Elles ont été garnies d’excellents tableaux qu'on a transportés à Dusseldorf; malgré cela, il en reste encore d’excellents. Plusieurs églises sont de forme octogone, lesquelles, avec de grandes coupoles pas pointues, mais très - arrondies , forment de belles masses, et par leur situation varient singulièrement les sites. Dislui que s’il n’a pas encore de lettres, ce n’est pas ma faute, mais celle des circonstances. Embrasse bien et bien fort de ma part ta maman, tes sœurs et Coco. Soigne ta santé et ton talent. Écris-moi bien vite et longuement. Ne m’oublie pas auprès de MM. Ferrari, Steibelt, Rivière, Desmarest, etc.

Ton ami, H au..

Spa,ce dimanche 19 juin 1791. — Lettre à sa Hile Adèle. — On dit

à Hall que le roi de Suède était arrivé ù Aix-la-Chapelle. Il loue un cheval, prend une carte et se met en route. Récit de son voyage. Le roi n’était pas arrivé et n’arriva pas. Description des eaux, etc.

Aix-la Chapelle , ce 12 juillet 1791. — Lettre à sa fille Adèle. — Je suis encore retenu ici pour le portrait de la princesse. La dernière séance est encore en suspens pour le temps ( lacune ) et un rhume qui lui est survenu. Je l’habille en chemise (avec) une espèce de bonnet turban bleu et or. Je crois qu’on en sera content. Je la tiens un peu plus svelte et moins grasse qu’elle ne l'est; pour le teint et les cheveux, rien de plus beau. J’ai eu plus de temps que je n’aurais voulu pour voir Aix. (Description d’un joli jardin anglais appartenant ù un teinturier.) Dis ù Desmarest qu’il y a ici des tableaux par milliers; mais s’il en trouve plus de six pour lesquels il voudrait donner plus de cinquante francs, je passerai pour un croûton. La Saussey est venu ici. 11 a voulu donner dans quelques copies d’esquisses du Poussin; il a bien fait de les laisser. A la Chapelle, superbes colonnes de granit de différentes couleurs et deux magnifiques de porphyre vert, et un sarcophage de marbre blanc extrêmement intéressant. Le mauvais goût a fait placer beaucoup de camées et de pierres gravées au jubé, hors de la portée de la vue. J’ai trouvé ici M. Hasselgren, qui me tourmente pour aller en Hollande, où il espère que je ferai beaucoup , le portrait de la princesse (étant) fini. Il me ramènerait ù Dusseldorf, Bonn et Cologne, sur le Rhin, voyage de trois ou quatre jours. Après cela, j’irais à Spa, etc.

Aix-la-Chapelle, ce 21 juillet 179t. — Lettre à sa fille Lucie. — Exaspération de Hall contre le docteur, impitoyable bavard, qui n’aime ni la peinture ni la musique. Eloge des concertos de Mozart.

Aix-la-Chapelle. — A M. Adolphe Hall, à Passy { Grande-Rue ), n° 26. — 11 le remercie de la première lettre qu’il lui écrit. Il lui raconte comment on tire ù l’arc sur des oiseaux de bois placés en haut d’une perche plus haute que les tours de Notre-Dame.

Spa, ce 24 juillet 1791. — A Afllr Adolphine Hall, a Passy. — 11

l’engage tendrement ù soigner sa santé, qui est mauvaise. Regret de n’avoir pas fait son portrait avant son départ.

Spa, ce 21 août 1791. — A Mme Hall. — 11 a appris la mort de Mms Oudry. 11 annonce sa femme qu’il doit toucher l’argent du portrait de la princesse, et l’envoi prochain de 1,200 fr. en espèces Passy; il n’a fait qu’un seul portrait de Français, M. Pelletier de Morfontaine, etc.

Spa, ce 29 août 1791 — A Mme Hall . dans la Grande-Rue de Passy, n° 62. — Enfin, chère petite, je me trouve assez heureux pour pouvoir te faire passer ma première petite remise. J’ai compté cinquante et un bons louis et demi en or à l’ami Coindet, qui est venu amicalement passer la journée avec moi. Il m’a demandé si j'avais de l’argent à faire passer à Paris, il le ferait payer en espèces. Tu trouveras, petite, ci- joint un mandat de lui sur MM. Greffulhe, Montz, etc., rue Bergère, de 1, 236 francs. J'espère que je ne tarderai pas à pouvoir te faire pareille remise. Pour le moment, sans ami, dans un pays étranger, je ne peux pas rester sans (argent). Ne ménage pas trop ni pour toi ni pour nos petites. Prie-les de me pardonner si je ne leur écris pas; je n’ose pas faire le paquet trop gros, de peur de donner des soupçons. J’approuve ta tendre sollicitude pour le Coco; vite en pension. N'oublie pas un petit âne pour Adolphine; je le payerai sur mes menus plaisirs. Je dois ù une vie des plus sages, des plus actives, une bonne santé. Nous vivons sobrement, mais bien. Nous soupons ù neuf heures, je me couche au plus tard à dix; je me lève ù six, je me promène une heure et demie; je travaille jusqu’au dîner, et aussitôt à l’ouvrage jusque passé six heures. Alors je me promène jusqu’au souper, et cela tous les jours. Je vais rarement aux assemblées, au bal, encore moins au spectacle, et je me dépêche pour n’être pas à court au moment du départ.

Spa, t8 septembre 1791. — A Mllc Lucie Hall, Grande-Rue de Passy, n° 62. — Description d'une grotte que la chronique du pays prétendait avoir été autrefois habitée par de petits hommes et de petites femmes pas plus grands que rien , mais extrêmement adroits,

au point que l'ouvrage qu'on leur apportait le soir se trouvait fait le lendemain.

Spa, 5 octobre 1791- — A Mmt Hall. — Il lui parle de la nécessité de faire sortir son fils de la maison, dans l’intérêt de sa santé et de son éducation.

Liège, ce 23 novembre 1791. — A Mlle Lucie Hall, à Paris. — Tu as retrouvé ton bon maître (Paesiello); je t'en félicite et je me trouve moins à plaindre, car, ne pouvant l’avoir près de moi, j’aime à jouir du plaisir de le savoir quelquefois auprès de vous. Dis-lui que je l’aime de toute mon amitié. Je croyais ma gageure bien mauvaise, car le bruit le plus circonstancié courait que le roi et toute la famille étaient à Valenciennes. De telle manière que les affaires tournent, il y aurait toujours le portrait de Paesiello, si ta sœur (Adèle) me met à même de pouvoir le lui faire.' Remercie-le aussi de ma part de la belle sonate qu'il t'a donnée, et témoigne-lui mes regrets de ne pouvoir assister à la première représentation. (Hall parle ensuite avec un grand éloge d'un baron Albert, petit et bossu, le plus agréable grand seigneur qu'il ait connu, qui a stupéfié le prince de Prusse par son talent d’improvisateur sur le piano. Il cite aussi avec éloge la comtesse de Walh, qui joue .supérieurement du Steibelt.) J’espère, chère Lucie, que tu ne restes pas oisive pendant la petite académie. Tâche d’y occuper ta place aussi bien qu’au petit concert. Présente mes amitiés et mon hommage aux dignes professeurs qui veulent bien se donner la peine d’y présider.

Liège, ce 23 novembre 1791 . — A APle {Adèle) Hall, à Paris. — J’assiste en imagination à la jolie petite académie. Ne laisse pas échapper l'occasion de faire le portrait de Paesiello; de toute manière ce portrait serait intéressant Lucie t’en dira davantage. Je suis fâché de ne pas voir la petite tête que tu as faite d’après toi. (Cette tête était destinée à un M. Sergell, à qui Hall avait donné son propre portrait.) Le docteur (dont il se moque pendant une page) avait acquis dans peu de temps une si grande supériorité sur moi au jeu de l’émigré ou la roulette, qu'il m’a tout à fait découragé. Je ne

doute pas que je ne fusse parvenu, avec un peu de persévérance, à une assez grande force. On ne s'en amuse plus ici; même les polissons s’en sont lassés. Tache de me conserver quelques critiques sur le salon; elles doivent être bonnes.

Liège, ce i3 novembre 1791. — A A/1!e Adolphine Hall, à Paris. — (11 la prie de soigner sa santé; lui demande des nouvelles de sa ménagerie.) Dessine, chère, à la jolie petite académie. Ne crains pas de faire mal en commençant, car c’est comme cela que j’ai commencé. Pense que ma fille doit savoir au moins dessiner. M. Rivière ne te refusera pas les soins que mon amitié lui demandera dans une lettre au premier jour.

Maastricht, ce 2 mars 1792. — /I Mmt Hall, rueFavart . n° 4, visà-vis celle de Grétry. — (Hall annonce à sa femme qu'il a une Huxion sur un œil et de plus une violente maladie éruptive. 11 attribue cette dernière aux impatiences et aux colères rentrées que lui causait sa cohabitation avec le docteur pendant leur séjour à Liège. Il a déclaré it celui-ci qu’il n’a nulle confiance en lui et se met dans les mains d’un médecin militaire. — Fureur du docteur, qui répand des bruits calomnieux sur l’origine de la maladie de Hall.) Tu vois comme est montée sa tête. Quand pourrai-je m’en débarrasser?... J’ai continuellement des visites du grand commandeur, que j’avais eu le temps de finir, et des généraux, avec offre de ce que leurs maisons pouvaient me fournir. Le baron Sprengporten est venu aussi; il m’a payé, offert encore de l'argent, de loger chez lui, et prié de peindre sa femme. Je suis venu ici avec trois louis, juge de mes inquiétudes!...

Maestricht, ce 20 mars 1792. — A Mmc Hall, rueFavart, n° 4. Hall continue il se plaindre amèrement du docteur, qui a été cause de sa fluxion sur l'œil, fluxion dont il est guéri.

Maestricht, ce 21 avril 1792. — A Mile Lucie Hall, rue Favart, n°4. — ...Je ne^sors pas encore, mais je vais assez bien; je travaille un peu pour m’amuser; je pelote en attendant partie. M. le comte d’Angivillier est encore venu me voir hier. Il se soulage auprès de

moi : il a besoin de parler art. Les oreilles doivent bien corner à l’ami Robert, car nous n'avons cessé de parler de lui. 11 m’a proposé un portrait d’une très-jolie personne qui est ici. On n’est pas plus affable que lui... Demande à ta maman s’il n’est pas venu de Bade un paquet pour moi contenant la galerie de Dusseldorf. Il est essentiel que je le sache pour remercier M. de Meckel, qui est un ami solide et serviable. Deux ou trois comme lui, et je ne manquerais pas d’occupation...

Fragment de lettre à Mme Hall , sans date ni lieu (mais avant le mois de mai 1792, puisque le docteur partit à cette époque). — ...Les étrangers ne se voient qu'à la Redoute, et je n’y vais pas. Les Français me font des politesses; mais sans quelques verres de portraits cassés, je croirais qu'ils ignorent que je suis peintre. Le docteur m’a servi de parasol aujourd'hui que j’ai peint d’apres nature. Le soleil m’empêchait de voir les couleurs que j’employais...

Maestricht , ce 27 avril 1792. — A Hall, rue Favart, «- 4. — Le docteur, chère petite femme, part demain samedi pour Liège, et après-demain dimanche de Liège pour Paris, où il arrivera jeudi 3 mai. Il aura le bonheur de vous voir, de vous parler, de vous entendre, de vous embrasser. Et moi? Je reste malade... Hormis dix écus qui me restent, j’ai donné le reste, sept louis, au docteur pour son voyage ; je lui ai remis aussi la boîte et les deux souvenirs. (Hall, vivement inquiet de la santé de sa fille Adolphine, l’engage à se méfier des prescriptions du docteur.) Nous allons donc par surcroît avoir la guerre! Dieu seul sait comment cela tournera. Je persiste toujours dans mon idée, aussitôt que je le pourrai, d’aller en Hollande réparer nos maux, pour ne pas retourner les poches vides. Soyez persuadées toutes, mes chères amies, que j’abrégerai l’absence (qui est pour moi un tourment plus grand que vous ne sauriez croire) le plus qu’il me sera possible. Trois mois entièrement perdus, c’est désolant! J’espère pourtant y remédier. M. le comte d’Angivillier ne cesse de venir à peu près tous les trois jours... Il m’a parlé avec enthousiasme du grand morceau en émail que je lui avais fait...

( Billet , pas de date.) — Mme Hall, rue Favart, n° 4. — Au moment où j’ai vu le docteur prendre sa canne et son chapeau pour partir pour se rapprocher de vous, mon pauvre cœur est parti. Que je voudrais qu'il pût vous rendre tout ce que j'ai senti et que je lai prié de vous dire!...

Maestricht, ce Ier mai 1792. — ( A Afme Hall.) — Il est toujours malade, à la diète la plus sévère depuis trois mois. On s’est trop pressé, sur sa demande, de fermer les ulcères qu’il avait aux jambes. Il s’efforce néanmoins de rassurer sa famille.

Maestricht, ce 7 mai 1792. — A Mlle {Adèle) Hall, rue Favart, n° 4. — ...Les journées si longues, si tristes, assis dans un fauteuil, les jambes sur une chaise, je les passe pourtant, grâce aux tendres souvenirs que vous m’avez laissés et aux lettres que je reçois... J'ai des livres intéressants; je lis pourtant peu, j’aime mieux rêver et penser. J'ai composé de jolis petits tableaux que j’espère un jour finir. Enfin le jour passe sans trop d’ennui : je me couche à neuf heures, je vous mets tous sous la garde du Tout-Puissant, je m’endors, et je jouis d’un sommeil paisible. Ma convalescence avance, mais doucement... L'heureux docteur est enfin près de vous! Je suis bien fâché de ne l’avoir pas chargé de mes études de paysage, elles t’auraient fait plaisir. Je n’ai pas vu depuis la réception de la lettre M. le comte d’A... (Angivillier), mais je lui ferai part de tes désirs, et je ne doute nullement que quand cela dépendra de lui, tu n’obtiennes l’original que tu désires... Prie ta maman de s’en rapporter ù ce que le docteur lui dira de ma santé... Tant que vous ne verrez pas arriver une petite boîte avec mes miniatures, soyez sans inquiétude; et encore ce serait une preuve que je me sens moins bien sans que pour cela il y ait du danger.

Maestricht, ce 2 juin 1792. — A M^c (Adèle) Hall. — Ma chère Adèle, il est juste que mon consentement soit accompagné d’une réponse à la jolie lettre si pleine de raison et de sensibilité que tu m’as écrite. Ce ne sera donc pas ton pauvre père qui aura le bonheur de te donner la main, de te conduire à l’autel ! C’est une privation des plus grandes que je puisse éprouver; j'espère qu’elle ne ' - 4

sera pas au-dessus de mes forces. Je me réunirais d’âme et d’esprit près de vous si je pouvais savoir le jour. Ta maman me marque (que ce sera) trois jours après la réception de ma procuration. Ainsi elle la recevra le 8; ce sera donc le ii ou le 12, qui est justement mardi.

Tu me demandes ma bénédiction à genoux. C’est dans mes bras, dans les bras paternels que je te la donnerais. Je te bénis, ô toi mon enfant, au nom de l’Être suprême qui nous a donné un enfant comme toi! Je te bénis, mon Adèle, pour les jours heureux et sans nuages que tu nous as fait passer, à commencer par celui de ta naissance. En te bénissant, je prie le Dieu tout-puissant de te faire trouver dans un bon et heureux mariage la récompense de ta piété filiale. Tu as été la meilleure des filles, tu seras bonne femme et tendre mère.

Tu n’as pas l’esprit gâté par les romans ; tu sais parfaitement que personne n’est sans défaut. Je ne connais à mon mauvais sujet que son impétuosité. N’y oppose jamais que ta raison, ta sagesse et toujours ton innocence. Il s’ennuiera d’avoir tort toutseul, etce ne sera que des orages passagers et de peu de durée. J’ai toujours aimé Suleau, et si, comme je l’espère, il te rend heureuse, ce sera bien pire. Embrasse-le bien de ma part, et dis-lui qu’il n’y a pas de tour de force comme celui par lequel j’ai eu un modèle de consentement sans en attendre (un) de Paris, qui aurait encore traîné quinze jours.

Je garde toujours tristement ma chambre. Cette vie monotone m’accable. C'est au point que (lacune de deux mots) auprès de moi serait un bienfait. Mais ne troublons pas les plaisirs. Bientôt vous serez en route pour Oncy. Saluez de ma part ces mauvais chemins que j’ai faits avec tant de plaisir, le parc du Prieur, où je me suis promené si matin et si tard. Lieux paisibles et tranquilles, quand vous reverrai- je?...

Maeslricht, ce 7 juin 1792. — A Mme Hall , à Oncy, par Milly dans le Gâlinais, en France. — (Récit des difficultés qu’il a éprouvées pour obtenir le modèle d’une procuration. — Sa douleur de ne pouvoir assister au mariage de sa fille.

Maestricht, ce 12 juin 1792. — A Mlle (Lucie) Hall , à Oncy.

Maestricht, ce 1 2 juin 1792. — A M"'cde Suleau, à Oncy. — ...Te voilà donc quasi une vieille mariée, près de quinze jours ! C’est respectable, et tu me marques que tu auras le courage de recevoir mes remontrances; dis mes conseils. L’amitié ne les refuse jamais, et comme ce sera elle qui me les dictera, je suis toujours sûr que tu les recevras bien. Mon affection pour toi me répond de la tienne, et l’amour filial est si compatible avec celui qu’on doit à son mari, qu’ils ne se nuisent jamais. Tu n’es plus ma fille, mais tu seras tant que je vivrai mon enfant, et un enfant chéri. Embrasse bien de ma part ton mari, et dis-lui que je suis curieux de voir comment s’opérera la métamorphose d’un étourdi devenant un mari raisonnable. On la regarde quelquefois comme un miracle, mais je la crois très-possible...

Maestricht , ce 24 juin 1792. — A M. Suleau , rue et hôtel Saint- Georges (le facteur a écrit au dos de la lettre : Place Vendôme, n° r i.) — Conseils amicaux donnés à son gendre. Ménagez la sensibilité de votre petite femme et laissez là le chapitre des inquiétudes, ou prenez garde à vous, j’avertirai. Je vous ai donné une bonne femme; vous en voulez faire une célèbre. C’est votre affaire; mais je n’aime pas la célébrité des journaux. Je m’en suis toujours mal trouvé : elle ne sert qu’à exciter l'envie et la jalousie...

Maestricht, ce ib juin 1792. — A Mmc Hall, rue Favart, n° 4. — ...Tout s’oppose à mon rétablissement et ma patience commence à m’abandonner. Au nom de Dieu ne viens pas partager mon malheureux sort. Pour que je puisse jouir de ce bonheur, il ne faudrait pas seulement que j’eusse de l’ouvrage, que je pusse travailler, mais il aurait fallu que j’eusse pu mettre de côté, car les Français ont tout renclïéri dans ces environs d’une manière inouïe. Ce qu’on payait un logement par an est payé le même prix par mois, —iége fournissait Spa; il est obligé à présent de fournir deux villes à deux lieues de là. Dans l’une il y a deux mille et dans l’autre trois mille Français. Tous ont quitté'les Pays-Bas pour venir occuper ici des trous. Je vois bien que ce que j’aurai de mieux à faire sera, sitôt que je pourrai supporter le voyage, de retourner me rétablir auprès de vous. Hélas! je reviendrai comme l’enfant prodigue;

puissé-jc être reçu de même! Que de temps perdu, que de souffrances gagnées, que de maux dans tous les genres !...

Maestricht , ce 25 juin 1702. — Lettre à Mmf Hall.

Maestricht, 2 5 juin 1792. — Lettre à Mme Hall.

Fragment de lettre à Afmt Suleau. — On y voit qu'il connaît la mort de M. Suleau, mais il n’ose parler ouvertement de cette catastrophe.

Liège, 10 septembre 1792. — Lettre à Afme Hall. — Son arrivée dans cette ville, où il mourut l’année suivante. Il se met dans les mains d'un médecin, M. de Housse, qui répond de sa guérison.

Liège, i5 octobre 1792. — A Mme Hall. — Je me garderai bien de dire où j’ai niché mon portrait et le tien, parce que je ne veux pas qu’Adèle les copie; cela lui ferait plus de mal que de bien. Il faut qu elle copie Mmc Lebrun ou Greuze, et surtout Van Dyck, ou qu’elle peigne d’après nature. Que tes enfants ne cherchent pas après ces portraits : elles se casseront le col, ou gâteront sans le vouloir quelque chose; enfin j’ai mes raisons. Tâche, ma chère, que l’on ne culbute pas mes affaires, pour l’émail surtout. C'est sur quoi je fonde mes plus grandes espérances en Angleterre; car, pour bien et plus promptement faire face et réparer ma mauvaise fortune, c’est à Londres. Pour la miniature, la Hollande me donnera de l'occupation.

Liège, i5 octobre 1792. — A Mm e Suleau.

Liège, 26 octobre 1792. — A Mme Hall.

Liège, i5 novembre 1792. — A Mme Hall 1).

(1) Dans ces lettres il est surtout question de sa santé, d’affaires de famille. Il parle quelquefois, mais avec discrétion, des événements poli-

Liège, 28 novembre 1792. — A Mme Hall. — Je me porte parfaitement bien; mais je m'ennuie, et la vie inutile que je mène ici me pèse et me devient à charge. Je me démène auprès de l’état-major de M. Dumouriez pour avoir quelques portraits à faire. Je m’amuse à peindre deux ou trois heures par jour. J e n’ai perdu que du temps, mais pas mon talent : ne pouvant rien faire, j’y songeais sans cesse et le raisonnais.

Liège, 21 octobre 1792. — A A/11* Hall. — Lucie et Adolphine me font de la peine en ne voulant pas poser pour toi. Je sais bien qu’elles ne sont pas plus en train de poser que toi de travailler. Mais, mes bonnes amies, il faut faire des efforts pour l’amour de moi. M. Robert, à qui je te prie de dire mille choses, ne pourrait-il pas t’avoir de chez M. de la Borde quelque tête de Greuze ou d’autres? 11 est essentiel de copier quelques tableaux de l'ami Robert. Lebrun, à qui M. Rivière en empruntait, ne t'en prêterait-il pas?

Liège, 21 novembre 1792. — Les émigrés sont obligés de vider le pays au plus tard demain. Ils sont vus ici de très-mauvais œil. Ils affament le pays. Les Prussiens ne leur payent que la ration uc soldat. Ils ont forcé les habitants de fournir des aloyaux et des gigots, et ils ont offert en payement des assignats qu’ils savaient être faux- Les princes n’en ont pas donné d’autres. Sans des patrouilles très-nombreuses, le peuple se serait fait justice lui-même. Le corps de Bourbon a eu ordre d’aller à ses anciens cantonnements, et là il sera licencié et livré par la misère aux Prussiens et aux Autrichiens. Les princes saisiront ce moment pour se sauver, et je ne leur conseillerais pas d’attendre leur retour. Leur fureur et leur désespoir sont au comble. Les princes, entourés de fripons et d’intrigants, ont gaspillé vingt-trois millions, dont une grande partie était destinée à leurs armées. Ils ont dépensé l’argent et payent en faux assignats. Eux-mêmes ne savent plus où donner de la tête et comment se tirer d’ici. Je ne croyais pas que je serais à même de voir par moi-

tiques, de l’entrée des Français en Belgique. Hall prend leur parti et ne témoigne pas une grande affection pour les armées autrichienne , prussienne, etc.

même cc que c'est qu’une déroute. Liège est à trente mortelles lieues de Mons. Tous ces jours et toutes ces nuits les voitures et chariots de campagne, chargés de blessés, de fourrage, et les débris de régiments qui même l’hiver passé- étaient ici en garnison s’en allant joyeux et pleins de confiance pour battre les Français, ont repassé débandés, les yeux baissés, sans regarder ni à droite, ni à gauche. Il ne reste pas du régiment Lowen Hongrois, fort de trois mille hommes, deux cent cinquante. Les deux tiers sont restés sur le champ de bataille ; trois cent soixante (sont) blessés et les autres égarés, suivant la relation du chirurgien qui, comme ami, est venu déjeuner chez mon hôte. Il ajoutait: « Nos soldats parlaient toujours de l’affaire de Bellegrade comme d’une affaire terrible : ils ne parleront plus que de celle de Mons. » A l’énormité de gens qui passent menant des chevaux blessés, passant les nuits en pleine campagne autour d’un feu, marchant comme s’ils avaient les Français à leurs trousses, et cela à trente lieues, jugez, mes amis, ce que cela devait être à proximité! Les Français sont attendus ici avec impatience. Tous ceux qui n’avaient pas la conscience nette se sont sauvés. Ainsi tout se passera ici tranquillement. Les fuyards ont emporté jusqu’aux vieux meubles, preuve qu’ils ne comptent pas revenir. Je reste ici sans me mêler de rien, et je n’aurai rien à craindre, car je suis chez un homme aimé, estimé, dont les sentiments sont connus, et je ne sortirai pas de la maison dans les premiers moments.

Liège , ce 14 janvier 1793. — A Adolphine Hall, à Saint- Cloud. — Il m’est bien doux de savoir que tu t’occupes. Crois, ma chère, que quand à ton âge on veut quelque chose, on le veut plus fortement que dans l’enfance, et qu’à l’âge où tu es il n’y a pas de temps de perdu pour les talents. Songe, mon amie, pour te consoler et pour t’encourager , qu’à dix-neuf ans seulement j’ai commencé à dessiner. Tu rirais, Adolphine, si tu pouvais te rendre invisible et me voir dans mon triste ménage de garçon. Le thé ou le chocolat, que je suis obligé de me préparer moi-même, devient une occupation grave. A six heures on allume mon feu et on m’apporte la bouilloire. Je me lève, je fais mon tripot. Ça préparé et le thé prêt, je cherche du beurre, que je fais acheter par demi-livre. Me voilà en train et je prends mes quatre tasses de thé. A huit heures

la servante dessert. Je travaille jusqu’à midi et demi, que je m'habille. Je sors à une heure pour aller dîner. Je rentre travailler ou lire, suivant le jour. Toujours seul, pas même un petit chat ou un chien à caresser. Je sors à la fin du jour pour aller à une Société lire les papiers. Je rentre à trois heures; à huit je prends mon riz au lait, et, à moins que je ne vous écrive, je me couche à neuf heures. Voilà la vie d’un pauvre absent : être seul, toujours seul, moi qui n’avais qu’à ouvrir la porte. Mais n’en parlons plus, cela me fait trop de mal.

Liège , ce 19 janvier 1793. — .-i M1^ (Lucie) Hall , Grande-Rue de Saint-Cloud, n° 112. — Tout est ici en suspens; pas un pauvre petit concert. L’arrivée des Français a tout arrêté, même la musique' d’église, que je ne laissais pas de suivre faute d’autre. Tes lettres, où tu ne cesses de me parler de sonates de Mozart, Kozeluch (1), Haydn et Pleyel, ne laissent pas que de beaucoup augmenter mes regrets. A propos de Pleyel, il y a à Londres une souscription pour avoir des sonates de Pleyel. On les pave cent cinquante louis la pièce, et au bout d’un an il peut encore en disposer. M. de Lille en a deux manuscrites que Pleyel lui a données pendant qu’il était à Strasbourg; peut-être serait-il assez aimable pour t’en faire part.

Liège , i3 mars 1793. — A Mmi Hall. — Il lui parle de l’accouchement d’Adèle Suleau.

Liège, 20 mars 1793. — A Mme Suleau.

Liège, 24 mars 1793. — A Mlle Lucie Hall. — 11 lui parle de l’accouchement de sa sœur Quelques événements politiques. Il comptait aller en Hollande, mais elle a été en partie inondée pour arrêter l’invasion des Français.

Liège , 6 avril 1793. — A Mmt Hall. — Détails de famille.

(1) Kozeluch (Léopold), né à Welwau, en Bohême, mort à Vienne en 1814. Sa musique, aujourd’hui complètement oubliée, jouit d’une vogue considérable.

Liège, 8 avril 1793. — A Mme Suleau. — Détails de famille.

Liège i3 avril 1793. — A M1!c Lucie Hall, Grande-Rue de Saint- Cloud, n° 1 12. — Certes la musique de Mozart n’est pas à la portée de tout le monde. Elle demande plus qu’aucune autre à être bien exécutée et souvent entendue. Te rappelles-tu le beau trio de lui dans la Villanella rapita, si je ne me trompe, seul morceau que Grétry trouvait neuf et beau? A propos de Grétry, il ne jouit pas du bonheur d’être aimé dans son pays. On se fait honneur de son talent, mais voilà tout. Dans son voyage ici il a négligé de voir des personnes à qui il avait des obligations, par exemple celle qui payait son premier maître de musique et qui lui donna de l'argent pour l'aider à aller à Rome. Cela ne se pardonne pas, et peu de Liégeois le voient quand ils vont à Paris. Ils disent qu’il n’est bon à voir qu'au théâtre. (Cette longue lettre, également remplie de détails intimes, est la dernière écrite par Hall, ou du moins de celles trouvées dans la famille qui m’ont été communiquées par Mme Ditte.)

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