LES THÉORIES PSYCHOGÈNES ANCIENNES
EsquiroL fait de l’hallucination « un phénomène psychique ou cérébral qui se réalise indépendamment des sens », qui se subordonne au délire et n’a rien à voir avec la sensorialité puisqu'il y a des aveugles qui voient, des sourds qui entendent, des amputés qui éprouvent des sensations dans leur membre absent et perçoivent ses mouvements. « L’individu donne corps aux produits de son propre entendement, il rêve éveillé. »
BRIERRE DE BOISMONT, GRIESINGER entre autres, adoptent cette explication.
FALRET ajoute : « La mémoire entre d’abord en action, fournissant les matériaux; l’imagination leur donne le co- . loris; enfin, les souvenirs se transforment en images el celles-ci sont projetées sur le monde extérieur. »
Le célèbre mémoire de BAILLARGER, écrit en 1844, met en valeur la primauté du délire sur les hallucinations : c’est pourquoi le mélancolique voit des scènes déprimantes, le persécuté entend des injures et des menaces blessantes, J’érotique contemple des scènes d’amour, le mystique des figures religieuses, tandis qu’il entend des voix venues du paradis ou de l’enfer.
MaAGxax observe plus tard l'influence de la profession, de l’éducation, de l'instruction et de l’époque sur l’expression du délire qui reflète les croyances du temps et le degré de culture du malade : les délires mystiques, monnaie courante au moyen âge, ont laissé la place actuellement aux délires métaphysiques, scientifiques, aux psychoses de fin du monde comme on en vit lors de la première explosion atomique ou lors des grandes Catastrophes.
L’hypnotisme montra enfin le bien-fondé de cette opinion en provoquant des hallucinations par le simple pouvoir de suggestion.
2° LES THÉORIES PHILOSOPHIQUES ACTUELLES pénètrent plus profondément dans l’étude du psychisme et adaptent aux phénomènes hallucinatoires leur position métaphysique, que GUIRAUD a résumée lors du Congrès international de Psychiatrie à Paris, en septembre 1950.
JANET fait partir le délire du sentiment de vide, origine lui-même du sentiment d’emprise, auquel s’ajoute l’imperfection des inter-relations humaines. L’hallucination est avant tout la mise en action verbale d’un délire préexistant, grâce à l’objectivation intentionnelle. Elle se caractérise par la croyance qui s’y attache, par son caractère immédiat, systématique et irruptif (projectif, dirait FREUD). Là où nous ne suivons plus Janet, c’est lorsqu'il dit que les hallucinations s’opposent, parce qu’elles ont un sens, aux illusions, qui peuvent être neutres. Le sens de l'illusion, en réalité, peut être plus difficile à expliciter, en raison de la perception vraie qui le masque, c’est tout. Il n’y a pas différence de nature.
Les phénoménologistes ne vont pas au-delà de l’étude des phénomènes conscients éprouvés par le malade JASPERS ne considère comme phénomènes authentiques du délire que ceux dont nous ne pouvons pas trouver la source
dans des états affectifs compréhensibles pour l’observateur. Critiquant l'explication du délire par un état affectif d’une part, par un affaiblissement mental de l’autre, GRüHLE en fait un « trouble incompréhensible de la personnalité ». BLEULER veut tout expliquer par la notion de dislocation du Moi (Spaltung) et de pensée déréistique avec défaut de dynamisme vital. À partir de la notion de « délire - monde anormal », les phénoménologistes considèrent l’hallucination comme une « signification morbide » : elle n’a de sens et de réalité que parce que le malade vit en dehors de notre univers habituel dans un monde qui n’a plus rien du monde normal. Il est rempli de significations qui s’expriment en partie à l’aide des domaines sensoriels, qui sont pleinement vécues, mais en dehors des cadres temporels et spatiaux. « L’halluciné ne voit pas, n’entend pas, au sens du normal, il use de ses champs sensoriels et de son insertion naturelle dans un monde pour se fabriquer avec les débris de ce monde, un milieu factice, conforme à l’intention totale de son être ». MERLEAU-PONTY. La réalité normale continue à être perçue par le malade, mais ayant perdu sa valeur. L’hallucination est un acte qui se passe non au niveau hiérarchique des fonctions supérieures, mais én deça de la conscience, là où naît la « conscience naïve » des philosophes, la signification intentionnelle et troublante des parents pour l'enfant, le témoignage des esprits menaçants et protecteurs des primitifs. HUSSERL fait de l’hallucination « lacte objectivant créateur de réalité morbide », MENNINGER « l’événement animique ». Le psychopathe fait renaître un univers animisé et singularisé, symbolique et significatif, plus personnifiant encore que celui du primitif, menaçant et « pré-objectif » (MER- LEAU-PONTY). MINKOWSKI prend une position phénoménologique, mais, met l’accent sur les troubles du « temps vécu ». Les hallucinations sont, à son avis, non pas des troubles isolés, mais l’expression de mondes hallucinatoires