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LE MECANISME D’AUTO-ENRICHISSEMENT DES HALLUCINATIONS

En essayant de montrer dans notre premier chapitre le balancement perpétuel entre l’intellectuel et l’affectif nous avons déjà introduit cette notion sur laquelle nous voudrions maintenant insister, de cercle vicieux pathologique. L'idée prévalente teintée d’affectivité devient vite sentiment puis passion, ou crée un malaise source d’émotions-chocs qui viennent renforcer le sentiment. Sur ce fond de malaise affectif, l’hallucination éclate à la faveur de causes déclenchantes variables, obéissant à plusieurs mécanismes. Son existence renforce le sentiment d’étrangeté et de malaise, source lui-même d’enrichissement de ces hallucinations, et de la création de nouveaux phénomènes psychosensoriels, de leur extension à tous les domaines de la sensorialité. De plus en plus éloigné du monde réel, le malade se réfugie dans son univers morbide qu’il ne quittera plus à moins que la thérapeutique ne puisse intervenir à temps pour rompre le cercle vicieux qui n’a aucune tenüance spontanée à s'ouvrir.

Le début des phénomènes hallucinatoires n’est jamais neutre et anidéique : la théorie mécaniciste de DE CLÉRAM- BAULT ne représente qu’une période de départ dans l’organisation hallucinatoire du type automatisme mental. L’automatisme mental est dû pour lui à des processus irritatifs

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qui finissent par créer une pensée parasite intriquéé et superposée aux systèmes antérieurs, sources d’hallucinations neutres, anidéiques, athématiques au début. Celles-ci seraient à l’origine d’un malaise qui entraînerait le sujet à les interpréter et à construire secondairement un délire. En réalité, CEILLIER a montré la coexistence des automatismes psychomoteurs avec un sentiment d’influence, un sentiment fondamental d’étrangeté (Fremdenken de SCHRÔ- DER), issu lui-même d’un malaise affectif. Isolé, un phénomène hallucinatoire psychomoteur ne sera jamais une hallucination vraie : au cours de syndromes choréiques, de Maladie de PARKINSON post-encéphalitique, ont été décrits des cas de paroles impulsives, des phénomènes de pensée répétée, ils n’ont jamais entraîné de croyance délirante ni le moindre sentiment d’influence, comme il semblerait logique si l’on suivait la théorie mécaniste.

Or ce malaise affectif et le sentiment d’étramgeté qui en découle ont leur source dans la vie affective profonde du sujet et en particulier dans :

— le besoin de réconfort dont l’insatisfaction est à la base des psychasthénies;

— la culpabilité sur laquelle se fonde la doctrine d’HESs- NARD. Bien que l’auteur ait beaucoup étendu la portée de la culpabilité morbide et l'importance du sens éthique, il n’en est pas moins vrai que bien des maladies mentales réalisent un univers de faute relativement à la fonction personnelle de moralité du sujet : sentiment de la faute dans la conscience du malade qui est suivi de conduites d’auto: accusation dans le comportement;

— enfin, l'amour qui sera exaspéré par les frustrations, qu’elles soient réelles où imaginaires. Il fait alors place, dit Charles ODIER, à une attitude de défense et de négativisme qui implique une disposition native non à refuser

mais à recevoir beaucoup: Ce drame intime des êtres sensibles déçus dans leurs aspirations provoque des arrêts de ‘développement affectif « dont la conséquence est une fixation au stade primitif de l’amour narcissique. Celui-ci restera désormais confondu avec l’amour vrai ou objectal ».

Nous verrons plus loin comment le délire et sa projection hallucinatoire réalisent, spécialement dans ce cas, un mécanisme de compensation « idéo-affective ».

Quant au contenu soi-disant anidéique des premières

. hallucinations de l’automatisme mental, si on prend le soin de l’analyser, on se rend souvent compte qu’il fait appel à

un symbolisme émané de l’inconscient et que son anidéis-

me apparent n’est qu’une résistance venue de la censure.

LAGACHE, JANET en ont donné des exemples. GELMA insiste aussi sur le caractère psychologique du délire : c’est un

état affectif qui commande le courant idéique et qui utilise

les éléments sensoriels pour s'exprimer. Aussi n’est-il pas

accessible au raisonnement mais plutôt à un autre état

affectif qui se substitue au premier. D’où l’importance de

la personnalité du médecin et d’un contact affectif avec

son malade dépendant au sens étymologique de la sym-

pathie qu’il éveille chez lui. '

Qu’une perturbation survienne, l’équilibre, instable déjà, de cette affectivité ébranlée par des frustrations successives, des besoins d’appui et de réconfort inassouvis, une culpabilité latente refoulée à grand peine, cet équilibre donc si fragile va se rompre. La cause déclenchant cette rupture peut être aussi bien une maladie physique, qu’un désordre endocrinovégétatif, qu’une cause émotionnelle, frustration nouvelle qui réactive les conflits anciens. Henri Ey a insisté sur ce dernier point et nous y reviendrons. En tous cas cet effondrement qui entraîne une baisse de niveau psychique plus ou moins accentuée, un passage du plan de la pensée rationnelle au plan de la pensée affective, se traduit aussi

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par l’envahissement de la sphère de causalité par la sphère de l’affectivité, l’éclosion du délire et sa traduction psy-

chosensorielle.

« Quand les profondeurs obscures de l’âme sont remuées, ce qui monte à la surface et arrive à la conscience, y prend, si l’intensité est suffisante, la forme d’une image ou d’une émotion. L’image est le plus souvent hallucinatoire pure, comme l’émotion n’est qu’agitation vaine. Mais l’une et l’autre peuvent exprimer que le bouleversement est un réarrangement systématique en vue d’un équilibre supérieur : l’image est alors symbolique de ce qui se prépare, et l’émotion est une concentration de l’âme dans l'attente d’une transformation. >» ,

— BERGSON. — « Les deux sources de la morale et de la

religion. »

Le malaise affectif qui résulte de cette rupture d’équilibre se traduit par un sentiment vague d’étrangeté et va jusqu’à une anxiété pénible qu’ABÉLY qualifie de « délirogène ». Le malade s’en évade avec plus ou moins de succès et par plusieurs voies.

Il peut chercher sa < néantisation » (J.-P. SARTRE) par les toxiques : les hallucinations apparaîtront alors secondairement, variables suivant la nature de l’intoxication, mais exprimant toujours la personnalité profonde du sujet. C’est en vain souvent qu’il essayera d’y trouver l’oubli de ses peines dans un monde miraculeux :

« L’ivresse du haschisch ne sera qu’un immense rêve grâce à l'intensité des couleurs et à la rapidité des conceptions, mais elle gardera toujours la tonalité particulière de l'individu. L'homme a voulu rêver, le rêve gouvernera l’homme, mais ce rêve sera bien le fils de son père. Le haschisch sera un miroir

grossissant mais un pur miroir. Le devoir viendrait sonner comme un glas à travers votre ivresse, l’inquiétude deviendrait angoisse, le chagrin torture. C’est un mariage de l’homme avec lui-même auprès duquel tous les autres liens ne sont plus rien ».

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